Rencontre avec Patrick K. Dewdney, par Le Corbac

J’ai lu ou entendu dire que cette œuvre (parce qu il y a déjà 2 volumes et que d’autres sont prévus ?) était pour toi un réel aboutissement, limite tu touchais un rêve du doigt…

Cette série (que j’envisage sur sept tomes) est ma première incursion dans ce qu’on va appeler « la littérature de l’imaginaire ». Je ne sais pas si je parlerais d’aboutissement, parce que dans l’absolu je crois que j’envisage la littérature comme un parcours plutôt que comme une destination, mais c’est vrai que j’ai sciemment attendu avant d’attaquer ce travail parce que j’estimais ne pas avoir les épaules théoriques pour le porter. Ce qui est certain, c’est que quand j’étais gosse et que je m’imaginais en auteur durant mon enfance, c’est ce genre de bouquin-là qui me faisait rêver, principalement parce que c’est ça que je lisais.

Des auteurs français capable de faire souffler le vent épique de la Fantasy durant plus de 600 pages (hormis sous forme intégrale- je pense aux Lames du Cardinal de Pevel ou le cycle de Ji de Grimbert) y en a pas beaucoup. C’est quoi cette force que tu as et qui te permet de nous tenir en haleine, accrochés à tes basques ?

Alors ça, je ne sais pas. Je dirais que c’est sans doute un amalgame d’un certain nombre de choses. Si j’en maîtrise quelques-unes, comme tout ce qui touche au rythme narratif ou textuel, aux sonorités, au choix des métaphores ou d’une étymologie précise pour l’écho qu’elle peut trouver dans l’inconscient collectif, (en gros la compréhension théorique de la littérature dont je te causais plus haut, et qui sont clairement le résultat de treize ans de métier) d’autres m’échappent entièrement, et m’échapperont sans doute encore longtemps. En vrai je n’ai jamais porté un regard fantasmé sur la création littéraire. Je suis trop conscient de ce qui m’a formé, de la quantité de retravail que je fournis pour ne pas le deviner en filigrane, même durant les phases les plus fluides, quand les mots surgissent comme une musique. Après, ben il y a une chose toute bête dont on parle peu (souvent au bénéfice de toute cette mystique un peu stupide qui entoure les créatifs), c’est que le regard que je porte sur le monde fait que j’ai tout simplement des choses à dire. Quitte à aller clairement au bout de mon propos, quand je feuillette les bouquins de la rentrée littéraire, j’y lis peu de générosité, peu de volonté de s’adresser à l’autre, d’interpeller ou de rendre compte du monde, si ce n’est dans une démarche nombriliste. Personnellement j’ai pas d’enjeux d’égo attachés à mon écriture. Mon besoin de reconnaissance se trouve ailleurs. Peut-être que c’est quelque chose qui se sent, que j’ai envie de parler aux gens, va savoir.

La Fantasy, on le sait bien, a des « rôles » variés. Elle fut un temps un réceptacle à l’imaginaire de qualité ou pas parce que c’était un super créneau commercial. Mais elle est aussi une pure et simple lecture évasion, le plaisir de voyager et de rêver. N’a-t-elle pas aussi un rôle plus intime, plus formateur, plus (H)istorique ? N’est elle pas une forme de révolte et une leçon de vie, un apprentissage et une remise en question de nous-mêmes ?

Mon travail universitaire (il y a longtemps maintenant) portait sur la Fantasy en tant que forme moderne des mythologies antiques. J’en suis venu à appréhender cette littérature comme jouant à la fois le rôle de ferment et de ciment culturel, une résurgence du récit des origines qui a accompagné l’émergence de tous les mouvements contre-culturels qui ont façonné le profil sociologique du XXème siècle. De là, il est facile d’envisager la fantasy comme une littérature formatrice, initiatique mais aussi nécessairement subversive, dans la mesure où son format même vient se poser en concurrence à celui de nos propres mythes fondateurs. Ce qui est intéressant c’est que l’angle philosophique de la fantasy a largement évolué depuis l’intronisation du genre par Tolkien. On est partis d’une base finalement très essentialiste, comme peut l’être la bible, pour arriver aujourd’hui à quelque chose qui revendique une vision clairement matérialiste du monde.

Ça va être super bateau comme question mais je suis curieux. Pour t’avoir rencontré dans une cave avec Jon Bassof, j’ai eu l’occasion de causer avec toi sur tes Crocs (Manufacture de Livres) et toute l’idéologie que tu y véhiculais, tes espérances, tes luttes, tes convictions et ta peur que le monde ne devienne aussi noir et désespéré que l’homme à la pioche… Syffe est totalement à l’inverse, porteur d espoir, vivant et plein d’ardeur… D’où vient ce changement? Ou pourquoi?

Avec mes textes précédents, j’ai plutôt été dans une approche de dénonciation. Il s’agissait de dresser des bilans, de faire dans l’exemple négatif, de dire : « voilà où mènent vos renoncements. » Ces récits étaient des récits de déstructuration. Avec ce cycle, je suis dans la démarche inverse. Je n’ai jamais caché que ma plume était avant tout un outil militant. J’entends user cette fois d’une trajectoire ascendante, celle d’un être qui se construit, pour porter les interrogations et les idées qui me préoccupent. Je ne sais pas s’il s’agit-là d’un véritable changement de cap, même si c’est évident que le format long du cycle se prête davantage à la pédagogie. Disons que j’attaque les choses par un autre bout. C’est un choix tactique. Je ne crois pas être plus optimiste aujourd’hui que quand on s’est rencontrés, mais je pense avoir avancé dans ma pensée politique. J’ai trouvé le moyen d’accommoder le constat de la défaite et aussi j’ai renoué avec le terrain, et la joie qu’il est possible d’y puiser malgré tout. Syffe est sans conteste l’enfant de tout cela.

Non c’est celle ci qui va être bateau… Par curiosité… Tes œuvres de fantasy lues et relues ? Les auteurs qui t’ont inspiré cette fresque ? Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

J’ai lu énormément de Fantasy, à tel point que j’en oublie bon nombre d’auteurs et que tout cela se confond en moi comme une sorte de magma au sein duquel ne survit pas grand-chose d’identifiable, pas en surface, du moins. Il faut vraiment que je fasse le choix d’y plonger pour isoler des éléments précis. Commençons par le Seigneur des Anneaux, évidemment. L’Assassin Royal, et pour le coup à peu près tous les livres de Robin Hobb, même ceux que j’ai pas aimé. Un Chant de Feu et de Glace, fatalement, qui est devenu le monument qu’on connaît. Tad Williams. Des choses plus obscures aussi, Les chroniques de Thomas l’Incrédule. Les Chroniques de la guerre des Ombres de Chris Clairemont (que j’ai trouvé remarquablement intelligent), et bon nombre des œuvres entourant l’univers de D&D, notamment ceux qui ont été conçus par R.A. Salvatore ou Margaret Weis. Et des contemporains francophones aussi, je pense aux Sentiers des Astres de Steffan Platteau, le travail littéraire incroyable de Justine Niogret. L’œuvre d’Alain Damasio. Et encore, la liste interminable que je suis entrain de dresser ne concerne que la Fantasy alors que mon cycle a des tas d’influences qui se situent à l’extérieur du genre. Howard Fast, Hugo, Dickens, Defoe, Bernard Cornwell etc… On va s’en tenir là, parce que sinon je ne m’arrête pas.


Retrouvez la chronique du Corbac sur L’enfant de poussière

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