Stoneburner, William Gay (La Noire – Gallimard), par Yann

Une vie de lecteur étant ce qu’elle est, la rencontre avec certains auteurs ne se fait parfois que tardivement, même si lesdits auteurs jouissent d’une réputation flatteuse, comme c’est le cas pour William Gay. Et cette rencontre n’est pas systématiquement à la hauteur de nos attentes, ce qui arriva par exemple avec Petite soeur la mort en 2017 … Parfois, donc, une session de rattrapage s’impose et permet de réviser un jugement initial plutôt négatif. En ce sens, Stoneburner surgit à point nommé avec la renaissance de La Noire, collection dont la disparition en 2005 chagrina à juste titre les amateurs de bonne littérature sombre.

Quand on n’aime pas trop les étiquettes, force est de reconnaître que celle qu’on a accolée à William Gay (« Southern gothic ») ne fait pas rêver. Il est donc bon de prendre un peu de distance par rapport à ces appellations dont l’intérêt reste discutable et de se contenter de l’essentiel, la seule chose qui compte vraiment, le texte.

Roman paru aux Etats-Unis en 2017, cinq ans donc après la disparition de son auteur, Stoneburner se compose de deux parties, la première suivant la cavale de Thibodeaux, qui a réussi à mettre la main simultanément sur un beau paquet de dollars (dérobé à des trafiquants de drogue) et sur la belle et sulfureuse Cathy. La seconde partie est racontée par Stoneburner, détective privé chargé par Cap Holder, ex-shérif, de retrouver Cathy, sa compagne. Quant au pactole en jeu, il va, comme souvent, éveiller bien des rancoeurs et des convoitises.

Sur une trame usée jusqu’à la corde qui, pour le meilleur, rappellera inévitablement les romans de James Crumley, le texte de William Gay séduit davantage par son côté mélancolique et désabusé que par les tenants et aboutissants d’un scénario qu’on a l’impression de déjà connaître. La blonde incendiaire et manipulatrice, les vétérans du Vietnam rongés par leurs souvenirs, le « baron » local (Holder), la petite teigne (Red) et tant d’autres sont des personnages déjà croisés ailleurs sous d’autres identités mais, finalement, peu importe, on ne sait comment mais la mayonnaise prend et Stoneburner se lit au rythme d’une cavale effrénée.

Plus que les personnages principaux, ce sont les fantômes dont ils semblent entourés en permanence qui donnent au récit ce supplément d’âme sans lequel il ne dégagerait rien d’autre qu’une impression de « déjà lu ». Ici, personne n’est jamais vraiment seul, jamais complètement présent, même quand il s’agit de faire l’amour.

Une chose en entraînant une autre, elle a fini par coucher avec moi, et ce fut une orgie entre spectres – moi et la prostituée et les fantômes de Thibodeaux et de l’épouse des collines.

La part sombre de chacun(e) peut surgir à tout instant, et même les paysages prennent parfois l’apparence d’un songe noir.

Ce décor m’appelait. Il m’appelait d’une voix qui évoquait mon passé, une voix triste et plaintive, et j’avais une telle envie de m’y fondre que cela en devenait une souffrance qui me serrait le coeur.

Les personnages de William Gay portent en eux leurs fantômes, ceux des gens qu’ils ont connus comme ceux des personnes qu’ils ont été. C’est la seule concession que l’on voudra bien faire à l’adjectif « gothique » dont il était question en début de chronique, cette impression de naviguer parfois entre deux mondes, le réel et le fantasme, le passé et le présent.

Ce second rendez-vous avec l’auteur s’avérant plus que réussi, on sera tenté de mettre le nez dans La mort au crépuscule, son roman le plus connu et de recommander la lecture de Stoneburner aux amateurs de littérature américaine en général et de roman noir en particulier.

A signaler, une excellente traduction de Jean-Paul Gratias.

Yann

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