Atmore Alabama, Alexandre Civico (Actes Noirs), par Yann

Après deux textes publiés chez Rivages ( La terre sous les ongles en 2015 et La peau, l’écorce en 2017), Alexandre Civico arrive chez Actes Noirs avec ce court roman – 145 pages au compteur – qui, au-delà d’un nouvel exercice sur nos mythologies américaines, propose une réflexion sur la puissance inexorable du désir de vengeance.

Le narrateur, dont nous ne saurons pas le nom, atterrit à Orlando, Floride, en provenance de Paris. Le lendemain, après quelques heures de route, le voici à Atmore, Alabama, dont la prison semble l’attirer comme un aimant. Au récit des journées de cet homme (« Jour 1 », « Jour 2 » etc …) s’intercalent des chapitres déclinant le William Station Day, un jour de fête à Atmore, décrit d’heure en heure, où l’on retrouve notre narrateur. Jouant sur cette double temporalité, Alexandre Civico mène de front ces fils narratifs jusqu’à leur confluence, point d’orgue du roman.

Le narrateur, dont le passé remonte par bribes au fil du texte, des bulles de souvenirs dont on comprend qu’il vit dans la douleur du deuil et que cette souffrance inextinguible est la raison de sa présence à Atmore. Insensible aux coups, il avance obstinément vers son but, suivant un plan que lui seul connaît. Il fera des rencontres, durant son séjour à Atmore, essentiellement des femmes, sans lesquelles il finirait peut-être par chuter. Malmenées par la vie, Eve, Mae ou Betty n’en sont pas moins des figures fortes qui ont, chacune à sa manière, refusé de baisser les bras face aux aléas de l’existence et peuvent en remontrer à bien des mâles.

Nourri par une écriture à la fois sèche et poétique, traversée d’images marquantes (« l’âge est une noyade filmée au ralenti »), Atmore Alabama convainc sans trop en faire. Peignant une Amérique rurale et pauvre, celle des déclassés, où la violence et l’alcool sont des recours quotidiens, il y met en scène avec virtuosité cette histoire d’un homme prêt à tout perdre pour venger la mémoire d’un être aimé.

Yann.

La place du mort, Jordan Harper (Actes Noirs), par Yann

Malgré la frilosité du lectorat français pour les recueils de nouvelles, « L’amour et autres blessures », paru en 2017 chez Actes Noirs, avait provoqué quelques remous critiques à défaut d’un grand succès public. Il faut dire que Jordan Harper, inconnu sous nos latitudes, frappait fort avec ces textes noirs et durs et imposait d’emblée un ton original et sans concession, où l’humain finit toujours par surgir, même dans les situations les plus sombres. Cette succession de destins brisés ou sur le point de rupture vibrait d’une énergie folle, portée par l’expérience de l’auteur en tant que scénariste de séries télé. Restait à savoir si la réussite serait la même sur la durée d’un roman.

La place du mort (« She rides shotgun » en VO), 270 pages au compteur, emporte très rapidement nos derniers doutes, dès les premières lignes.

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Le ton est donné, la machine démarre et va tourner à plein régime jusqu’à la dernière page. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ Harper, malgré son CV, ne se complique pas la tâche au niveau scénario, d’une minceur à rendre jaloux les créateurs de Weight Watchers …

Nate sort de prison après quelques années mais il a un contrat sur la tête, lancé par Craig Hollington, leader de la Force aryenne. Ses proches étant également menacés, Nate va s’enfuir avec sa fille, Polly, onze ans et un ours en peluche dans son sac. C’est leur cavale que l’on va suivre ici et l’apprentissage accéléré auquel sera soumise Polly, confrontée à des personnes et des événements qu’un enfant ne devrait pas connaître.

Devant ce récit simple, efficace et mené à 100 à l’heure, le lecteur n’a plus qu’à se laisser emporter et c’est là que Jordan Harper fait preuve d’un savoir-faire certain en déroulant sans le moindre temps mort cette fuite en avant lors de laquelle Nate et Polly vont devoir apprendre à se connaître, puisqu’ils n’en ont jamais vraiment eu l’occasion. Le plan de Nate étant d’une simplicité extrême, à savoir harceler la Force aryenne jusqu’à faire lever le contrat qui pèse sur la tête de sa fille, rien de moins, il va lui falloir former cette dernière à l’art et la manière de se battre. Et c’est de là que viendra la principale surprise du récit, dans le plaisir manifeste que va découvrir Polly à ce monde de violence. Décontenancée les premiers temps, voire effrayée, la fillette, accompagnée de son inséparable ours en peluche, dépassera vite les attentes de son père, lui forçant régulièrement la main pour l’accompagner dans une expédition punitive ou lui suggérant une idée lorsqu’il ne parvient plus à réfléchir.

Jordan Harper déballe ici toute la panoplie d’un bon polar à l’américaine, des bandes d’aryens à moitié demeurés au laboratoire de drogue dans le désert, du shérif corrompu suintant le mal par tous les pores de sa peau à la jeune femme embrigadée bien malgré elle dans une cause dont elle se préoccupe finalement très peu, le flic obsédé par une enquête qui lui échappe complètement … rien ne manque au tableau. Mais c’est la figure de Polly que l’on retiendra, cette enfant jetée sans ménagement dans un monde brutal et sans pitié et qui finira par entrer dans le jeu comme les adultes qui l’entourent.

On l’aura compris, La place du mort ne fait pas dans la dentelle et s’il y a éventuellement un reproche que l’on pourrait faire à son auteur, c’est celui de manquer régulièrement de réalisme dans la description de la lutte que mènent Nate et Polly contre la Force aryenne. Mais cet aspect « super-héros » participe aussi du plaisir que l’on aura pris à cette lecture et ce bémol sera vite oublié, balayé par l’ouragan Harper, dont on attend le prochain texte, en se demandant toutefois s’il pourra aller plus loin sans tomber dans le blockbuster … Pour l’instant, il serait dommage de bouder notre plaisir et de passer à côté de cet excellent roman noir.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude.

Ecorces vives, Alexandre Lenot (Actes Noirs) par Yann.

Rural noir, pas rural noir, western des campagnes ou polar cantalou, nature writing ou autre chose, quelle importance finalement ? La case dans laquelle on va ranger le livre compte-t-elle davantage que les qualités propres au texte ? On ne va donc pas s’embarrasser avec cette question aujourd’hui, ni demain , d’ailleurs.

Ce qu’on retiendra, par contre, c’est le nom de l’auteur, Alexandre Lenot, qui, d’après la 4ème de couv, écrit pour le cinéma, la radio et la télé, pas moins. Et qui propose ici son premier roman, à peine plus de 200 pages au coeur du Massif Central, dans un Cantal qui n’ a rien à voir avec le pays du fromage et des vaches auquel on pourrait penser au premier abord.

Dans cette enclave sauvage à l’écart des grands axes se joue un de ces drames dont l’Homme a le secret, une histoire dans laquelle la peur le dispute à la haine.

Une ferme incendiée par un « étranger », il n’en faut pas plus à la vindicte populaire pour se réveiller, et, avec elle, les vieilles rancoeurs et la violence que l’on garde habituellement pour la saison de chasse … Il ne fait pas bon être différent ou venir d’ailleurs, dans ce pays obscur, Louise et Elie ne tarderont pas à en faire l’expérience.

Si l’intrigue est ici plutôt ténue, l’écriture d’Alexandre Lenot parvient à sublimer le récit et à lui donner l’épaisseur d’un drame antique. Cette chronique de la haine ordinaire se lit d’une traite et offre au passage quelques portraits plutôt réussis. Une tension permanente règne ici, alimentée par les sentiments exacerbés des protagonistes, peur et jalousie faisant rarement bon ménage.

Ecorces vives ne manque donc pas d’atouts pour un premier roman et l’on suivra avec intérêt le parcours d’Alexandre Lenot dont la langue fait des merveilles, à tel point qu’il en négligerait d’étoffer la trame de son récit, seul bémol que l’on se permettra à propos de cette lecture.