J’ai couru vers le Nil, Alaa El Aswany (Actes Sud) par Aurélie

J'ai couru vers le NilLa révolution égyptienne. Avec sa plume pleine de verve dont j’attendais le retour depuis le fabuleux  Automobile Club d’Égypte, Alaa El Aswany nous captive en nous permettant d’approcher le cœur des événements qui ont ébranlé son pays en 2011.

Dans ce roman choral, ce sont les voix de tous les Égyptiens qui retentissent, ceux qui croient à la révolution, ceux qui se découvrent en elle, ceux qui pensent tout perdre, ceux qui suivent, ceux qui sont lâches, ceux qui ont peur du changement, ceux qui sont prêts à mourir pour lui, ceux qui subissent, ceux qui s’aiment au milieu du tumulte.

On retrouve également le don de l’auteur pour dépeindre la société égyptienne, pour mettre en avant toujours avec une pointe d’humour ou d’ironie ses travers et les défauts, petits ou grands, de ce peuple qui cache souvent son hypocrisie derrière de belles formules et n’a pas l’habitude de remettre en cause le pouvoir en place.

Et la Femme dans tout ça ? L’auteur nous ouvre les yeux sur la place bien particulière qu’on lui assigne ou qu’elle pense pouvoir se choisir.

À vous de vous perdre dans les contradictions de « la république du comme si », dans les méandres d’un système où la violence règne en maître.

Encore interdit de publication en Égypte, J’ai couru vers le Nil est paru en France le 5 septembre dans la traduction de l’arabe (Égypte) de Gilles Gauthier.

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé (Actes Sud), par Seb

« L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité.

Ce roman grandiose (n’ayons pas peur des mots hein) est passé sur moi comme la guerre elle-même, plein de fureur et de sang, de sentiments contraires et de violence. Mais au-delà de la claque magistrale, les mots, l’idée directrice et l’angle d’approche du sujet m’ont époustouflé. Laurent Gaudé fait partie de mon parcours des découvertes 2017, un autre auteur que je connaissais de nom mais n’avais jamais lu.

De quoi s’agit-il ici ?
Nous sommes de nos jours. Nous suivons les trajectoires de Mariam et de Assem. La première est une archéologue irakienne réputée qui est appelée aux quatre coins du Moyen-Orient pour retrouver des trésors volés ou sauver des objets témoins du temps. Assem est un homme de l’ombre, une des gâchettes de l’État français. Ils vont se croiser à Zurich, le temps d’une parenthèse, dans la respiration d’une nuit. Mariam réalise qu’elle ne pourra jamais sauver tous les précieux restes de Mésopotamie, elle doute, se questionne sur sa vie. Assem lui, est fatigué de cette vie de spectre tueur, de ville en ville, de contrat en contrat. Partout où l’Histoire a parlé, il y était. Il a même souvent été la cheville ouvrière de l’Histoire, souvent écrite, et mal, par les États occidentaux. Tous deux n’oublieront jamais ces heures profondes au cœur desquelles ils vont se donner bien plus que de l’amour.
En vis-à-vis de ces deux personnages, l’auteur nous fait rencontrer trois destins spéciaux. Celui du général Ulysses Grant à la tête des armées de l’Union lors de la fratricide guerre de Sécession, celui de Hailié Sélassié, le Négus qui lutte pour libérer l’Éthiopie du joug italien, et enfin, celui d’Hannibal, le carthaginois qui a fait trembler Rome.

Dans une belle alternance, Laurent Gaudé nous offre des tranches de la vie de toutes ces personnes, avec comme lien direct, cette réflexion sur la vie, la mort, la victoire et la défaite et le sens de tout cela. Ce sujet transversal dans ce roman est traité avec une verve et un langage qui laissent pantois. Mais la valeur ajoutée c’est l’esprit, la réflexion et l’analyse.
Je me souviens que lors d’un entretien, Laurent Gaudé disait que pour lui, le fait d’écrire se trouvait au point d’intersection du doute et de la volonté. C’est peut-être sur ce même point d’intersection que se trouve la victoire et la défaite. Il faut si peu de choses pour que l’homme connaisse l’une ou l’autre ; un grain de sable dans la mécanique guerrière, un léger retard des renforts, une simple hésitation d’un chef, une méprise ou un ordre mal interprété, une météo capricieuse. Ça ne tient à rien, un souffle, du vent. Pour un drapeau mal agité, une mauvaise orientation d’une carte, un instinct défaillant, c’est la défaite à la place de la victoire. Mais sous la surface de la défaite, n’y a-t-il pas autre chose ? La possibilité de laisser une trace indélébile qui d’une certaine manière annihilerait la défaite ou du moins, la supplanterait. Ce que propose Laurent Gaudé, sa vision, est quelque chose de très travaillé, un produit fini avec un supplément de richesse que seul un écrivain peut apporter.
Au travers des boucheries innommables de la guerre de Sécession (le total de tous les conflits auxquels ont participé les États-Unis hors Viet-Nam ont fait moins de morts que la guerre civile américaine seule !), au travers de la bataille perdue de Maichew en Éthiopie et de tant d’autres, par le truchement des affrontements sanglants qu’Hannibal et ses guerriers ont livrés sur le chemin de Rome (à Cannes, sur les rives de l’Olfanto, 45 mille romains ont péri !), nous réalisons peu à peu que la guerre ne se résume pas à la victoire et à la défaite. Cette mise en abîme nous plonge dans un autre monde, celui de la vie personnelle et intérieure de ces combattants et par extension à la nôtre. Laurent Gaudé met en parallèle victoire et réussite et défaite et échec. En parallèle mais sans altérité.
Pour lui en effet, la défaite est plus large qu’un simple constat sur un champ de bataille. Il la voit comme inscrite dans notre destin, il la conçoit comme quelque chose d’inéluctable qui survient avec la vieillesse. Et je dois dire que c’est bien vu. Ainsi la défaite ne serait pas l’échec, mais tout autre chose. Une fin, une chose inévitable, mais pas un évènement forcément déliquescent selon la manière dont on le vit. Et puis il demeure l’intangible, le ressenti, l’influence du panache et de la bravoure, ces ingrédients qui possèdent le pouvoir immense de renverser la défaite et de produire autre chose. L’histoire nous apprend qu’Hannibal a finalement été vaincu à Zama. Soit. Mais il reste bien plus célèbre que son vainqueur, vainqueur d’ailleurs fauché par la mort bien avant lui. Hannibal a perdu, soit. Mais l’évocation de son nom fait encore frémir et fait naître des étoiles dans les yeux des enfants et des opprimés. Alors ? A-t-il réellement perdu au sens où nous l’entendons ? Carthage, la grande cité rebelle. Aujourd’hui encore, alors qu’il n’en reste rien, Carthage résonne dans les mémoires, Carthage existe d’une façon bien plus mythique que Rome.
Peut-être que chaque victoire recèle en elle un embryon de défaite future. Peut-être que nos vies à tous, finalement, sont marquées du sceau de la défaite ultime. Il faut entendre cela.
Lors de la guerre de Sécession, lorsque la victoire sourit à Shiloh, Antietam ou Gettysburg, que le vainqueur plante son drapeau sur un colossal et scandaleux tas de cadavres, est-ce vraiment une victoire ? Sous le flot des acclamations, que ressent vraiment le vainqueur devant l’ampleur du massacre ? Se sent il vainqueur ou vaincu ?
Quand les guerriers éthiopiens, la plupart armés de lances et de couteaux, chargent l’armée mécanisée de Mussolini à Maichew, est-ce la défaite qui les accueille au crépuscule ? Il y a tant de sang dans la plaine, tant de morts et de familles brisées dans les volutes de l’hypérite utilisée par les italiens. Le général Badoglio, dans son uniforme impeccable, peut-il réellement savourer sa victoire ?
Et Assem ? Il a aidé et même souvent provoqué la chute de régimes épuisés, a-t-il pour autant goûter la victoire ?
Tout cela est tellement mieux expliqué par Laurent Gaudé lui-même, page 43 : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? Même s’il parvenait à raser Troie, même s’il écrasait ses ennemis et régnait pour des siècles, est-ce qu’il n’était pas d’emblée vaincu ? »
Ou encore page 97, quand il parle de cette combattante Kurde face à Daech : « Shaveen elle, n’hésitait pas. Elle avait le visage de la victoire. Il s’était dit cela : qu’il l’enviait parce que même si elle ne parvenait pas à endiguer l’avancée de Daech, même si elle tombait un jour sous les balles ennemies, elle ne pouvait pas perdre. Quelque chose en elle ne serait jamais Sali, jamais vaincu. »
Avec cette prose affinée par le passage de l’émotion, l’auteur nous invite à deux choses essentielles : recevoir la victoire avec humilité et accueillir la défaite avec philosophie. Mais surtout, se regarder « en dedans », tels que nous sommes, au plus profond de la vérité des sentiments. Quand dignité et humanité peuvent se réconcilier.
Dans ce roman assourdissant, point d’ennui. Gaudé nous entraîne au cœur de la bataille furieuse, où les hommes croisent le fer et le regard. Il nous emporte dans la mêlée, sous la grêle des balles confédérées, sous les obus de l’Union, et les champs et les prés deviennent des charniers abominables. Il nous convoque dans les altitudes des Alpes, où le froid vorace dévore un à un les soldats d’Hannibal, laissant derrière lui et sous le regard des siècles, une colonne de chair et de sang pétrifiés. Il nous emmène au siège de la SDN qui agonise, pour entendre le discours du Négus, un discours funeste et visionnaire qui annonce une fin proche. Il nous fait venir en témoin de l’Histoire à Mossoul, là où les trésors de l’Antiquité tremblent sous l’avancée des obscurantistes, presque avalés par la folie des hommes, presque digérés par un dogme aussi noir qu’une nuit sans lune ni espoir. Partout où la guerre frappe, partout où les corps tombent, les morts nous questionnent.
Ce qui est beau aussi, et très réussi, c’est le rythme du livre. Quand l’action s’emballe, elle s’emballe pour tous les personnages. Grant, Sélassié, Hannibal, Assem et Mariam, tous unis dans un même élan. Puis survient une phase de calme, et ainsi de suite.
Mais quelle écriture ! Page 127, au sujet de Grant, une phrase comme une gifle : « Sa victoire elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. »
Ça touche au lyrique page 177 : Il pense à eux, à cette guerre qui a dévoré ceux qu’il aimait le plus et il se tait, car il n’y a que le silence qui puisse envelopper tant de morts. »

Laurent Gaudé a surgi dans ma vie en me chuchotant d’écouter nos défaites; j’ai tendu l’oreille, et dans le sillon du son qui provient du tourbillon incessant de l’Histoire, j’ai entendu des choses, d’abord des murmures, puis des cris, des bruits d’armées qui s’entrechoquent, des râles d’agonie ; j’ai perçu l’odeur du soufre, du sang et de la peur la plus primale. J’ai commencé à écouter nos défaites, et tout est devenu plus clair, moins effrayant, plus consistant.
Vous aussi, tournez les pages, laissez-vous imprégner par les mots, et puis, « écoutez nos défaites », parce que cette leçon est indispensable.

Seb.

Céline, Peter Heller (Actes Sud) par Yann

Les aventures d’Hig et Bangley dans La constellation du chien (Actes Sud) avaient constitué une des très bonnes surprises de 2013. Déjà traduit par la talentueuse Céline Leroy, ce premier roman brillait à la fois par son humanité et son humour, qualités auxquelles ne peuvent pas prétendre nombre de récits post-apocalyptiques. Peter Heller récidivait deux ans plus tard avec Peindre, pêcher et laisser mourir (même éditeur, même traductrice) qui confirmait son talent pour créer des personnages attachants et des histoires oscillant entre humour et tension, violence et lyrisme, au coeur d’une nature omniprésente.

S’il s’est fait un peu attendre pour son troisième roman, Peter Heller ne déçoit pas avec l’histoire de Céline, artiste et détective privée, 68 ans au compteur, mariée à Pete et spécialisée dans la recherche de personnes disparues. A la demande de Gabriela, belle jeune femme dont le récit va l’émouvoir, Céline part sur les traces du père de celle-ci, photographe très réputé, porté disparu vingt ans plus tôt dans le parc du Yellowstone, vraisemblablement victime d’une attaque d’ours. En se lançant dans cette enquête, Céline prend conscience que le récit de la jeune femme résonne en elle et que sa propre histoire familiale y trouve bien des échos. Mais, au-delà de cet écho intime, c’est un pan de l’histoire des Etats-Unis qui va se rappeler à eux.

On se laissera une nouvelle fois surprendre par l’attention et la tendresse que Peter Heller porte à chacun de ses personnages, en premier lieu Céline et Pete, couple magnifique et attendrissant d’amour et de complicité, mais également les rencontres qu’ils seront amenés à faire au cours de leur enquête, depuis Gabriela jusqu’à l’agent du FBI qui les talonne sans chercher à être particulièrement discret. Et si l’on n’est pas forcément en phase avec l’ « entertainment humaniste » dont parle l’éditeur, il sera difficile de nier cette empathie que l’on avait déjà ressentie dans les deux premiers romans de l’auteur.

Les histoires de Gabriela, Céline et Hank (le fils de Céline) ont en commun la disparition ou le manque et c’est  cette dimension qui baigne le roman, bien au-delà d’une simple enquête. Il y sera également question de remords et de culpabilité, de la difficulté à assumer certains choix. Lorsque des « intérêts supérieurs » apparaissent dans le tableau, la dimension intime du drame de chacun se trouve reléguée au second plan mais continue de guider les personnages.

Revenant sur un épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis, Peter Heller parvient à livrer un roman aussi vivant qu’émouvant, où les tragédies intimes servent de moteur aux protagonistes. A l’efficacité du récit viennent s’ajouter l’humour omniprésent et les splendides paysages du Montana, le tout contribuant à faire de Céline une très agréable lecture de ce début d’année.

Yann.

 

Ce qui nous revient, Corinne Royer (Actes Sud) par Aurélie

Ce qui nous revientUn texte de toute beauté qui, en plus de mettre en lumière Marthe Gautier, la Découvreuse oubliée, donne tout son sens au mot roman.
Loin de composer une biographie déguisée, ces lignes prennent un tour extrêmement romanesque pour ajouter une nuance très personnelle au passage du terme Mongolisme à Trisomie 21. M’attendant à suivre essentiellement Marthe dans ses mésaventures, c’est Louisa qui m’a complètement cueillie au fil des pages.
Le choix des mots est éblouissant, la maîtrise de la langue me fait me sentir toute petite et admirative devant ce roman qui réunit toutes les qualités pour s’imposer comme l’un des Grands de la rentrée d’hiver.
Aurélie.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu (Actes Sud) par Aurélie

Résultat de recherche d'images pour "nicolas mathieu leurs enfants après eux"Hacine, Steph, Anthony sont tous trois adolescents quand on fait leur connaissance au tout début du roman. L’été 92 s’étire dans une chaleur lourde, ils rêvent d’une vie bien différente que celle qu’ont vécue leurs parents, rêvent de quitter Heillange, cette petite ville moribonde où rien ne semble coller à leurs aspirations. Trois contextes familaux et des orgines sociales très différentes mais finalement une même envie d’ailleurs.

Eté 92 puis 94, 96 et enfin 98. Ils traversent l’adolescence et semblent hésiter à basculer dans l’âge adulte où les attend peut-être la « petite vie » tant redoutée. On a envie de les encourager, de les pousser à déployer leurs ailes tout en ayant suffisamment de recul, nous adultes, pour savoir que les chamboulements de l’adolescence ne nous emmènent pas toujours là où on l’aurait souhaité…

Mention spéciale pour le personnage d’Anthony qui est mon préféré, particulièrement touchant. Un garçon très sensible qui grandit avec des parents qui traînent de belles casseroles et dont on ne peut qu’imaginer le destin dans un contexte différent. A travers lui, l’auteur nous livre aussi quelques-unes des scènes érotiques les plus réussies que j’aie pu lire.

Portrait à la loupe d’une région sinistrée, d’une génération qui en est issue. Violence, dépendance mais aussi amitié et sensualité. Un très grand livre que je voyais bien revêtir dès ma lecture en juillet un ou deux beaux bandeaux rouges. Une fois n’est pas coutume, le jury Goncourt a fait des merveilles !

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Celles et ceux qui ont lu L’été circulaire (Albin Michel, février 2018) se souviendront sans doute que Marion Brunet remerciait  Nicolas Mathieu de lui avoir offert le titre du livre. On abordera ainsi Leurs enfants après eux, nouveau roman de ce natif des Vosges,  avec, en tête, cette même notion de continuité, voire de perpétuité,  comme un goût de répétition inlassable de la vie. Et ce n’est pas le seul point commun que l’on pourra trouver aux deux livres : il est question, ici aussi, d’adolescence mais pas seulement. C’est le portrait de cette France « d’en bas » qui résonne avec le texte de Marion Brunet, cette peinture sans fard ni idéalisme de ces hommes et femmes aux vies modestes et usantes, qui éveilleront inévitablement en nous l’image d’un(e) proche voire un effet miroir.

L’été 1992. Anthony et son cousin, pris d’ennui, décident de voler un canoë et de se rendre de l’autre côté du lac, sur la plage des culs-nus. Ils ne le savent ni l’un ni l’autre mais ce premier pas inaugure le temps des changements et la vie ne tardera pas à leur tomber dessus de tout son poids,

Aux animaux la guerre (Actes Sud, mars 2014) avait frappé par sa vision d’un monde à bout de souffle, en fin de vie et le portrait d’hommes et femmes entraînés dans une spirale de violence. Ici, le cadre est le même (l’Est) et la fermeture des hauts-fourneaux a plongé la région dans une crise économique et sociale que les édiles locaux espèrent faire oublier en misant tout sur le tourisme.

Composé de quatre parties, toutes espacées de deux ans, entre 1992 et 1998 donc, Leurs enfants après eux affiche sinon une ambition plus grande, du moins la volonté d’aller plus loin dans le portrait d’une région et de ses habitants, en même temps que celui d’une époque. Là où l’on aurait pu craindre un énième tableau d’adolescents en conflit avec leurs parents, Nicolas Mathieu livre un récit bien plus ample et attache autant d’importance et de tendresse aux adultes qu’il dépeint qu’à leurs enfants. Ici, la vie n’épargne personne mais, plutôt que des grands drames, c’est souvent le quotidien qui use, fane, flétrit. La perte progressive des illusions, les renoncements, les petits arrangements avec soi-même, sont autant de coups portés aux aspirations de la jeunesse.

Tous partageaient le même genre de loisirs, un même niveau de salaire, une incertitude identique quant à leur avenir (…), cette vie qui se tricotait presque malgré eux, jour après jour, dans ce trou perdu qu’ils avaient tous voulu quitter, une existence semblable à celle de leurs pères, une malédiction lente. Il ne pouvait admettre cette maladie congénitale du quotidien répliqué. 

Il y a des questions à se poser quand les hommes en viennent à regretter l’Usine … Quelle est cette société du progrès que l’on veut leur vendre à tout prix ?

Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois.

C’est une des grandes forces de ce roman que d’avoir su dépeindre de manière aussi juste le remplacement d’un monde par un autre, quand les perdants restent les mêmes, dans ce recommencement sans fin annoncé dès ce très beau titre. En élargissant le cadre de son histoire, Nicolas Mathieu restitue avec brio tout l’environnement des années 1990 en France, de la musique aux habitudes de consommation, des marques de vêtements aux événements politiques ou sportifs  mais c’est dans son analyse du fonctionnement de notre système éducatif qu’il se montre le plus incisif.

Les décideurs authentiques passaient par des classes préparatoires et des écoles réservées. La société tamisait ainsi ses enfants dès l’école primaire pour choisir ses meilleurs sujets, les mieux capables de faire renfort à l’état des choses (…). Chaque génération apportait son lot de bonnes têtes(…) qui venaient conforter les héritages, vivifier les dynasties, consolider l’architecture monstre de la pyramide hexagonale (…). C’était bien fichu.

Il décrit également comme personne les ravages du temps qui passe.

Au fond, Hélène n’avait pas voulu renoncer à son pouvoir sur les hommes (…). Le sortilège s’était dissipé complètement. Elle avait coupé ses cheveux, ses bras devenaient mous, ses joues dévalaient. Sans parler de ses seins (…). Hélène était désamorcée. Et dire qu’ils n’avaient même pas cinquante piges. Leur tour était passé vite, ils n’en avaient même pas profité.

Roman noir,  profondément social, Leurs enfants après eux est incontestablement  la confirmation d’un auteur à suivre, sensible et engagé, dont la justesse de l’écriture le dispute au sens aigu de l’observation. Evitant tout manichéisme, il  livre un récit qui oscille entre drame social et roman d’apprentissage, alternant tension et sensualité, humour et colère sans tomber dans le cliché ou la caricature, donnant ainsi un roman qui devrait marquer les esprits et trouver sans peine sa place au sein de cette rentrée littéraire.

 

 

[Rentrée littéraire – 22/08/2018] A son image, Jérôme Ferrari, Actes Sud

Jérôme Ferrari - A son image.Découvert avec Le sermon sur la chute de Rome (Goncourt 2012), Jérôme Ferrari m’avait impressionné par la force et la beauté de son écriture en même temps que par son érudition et son humour, qualités que l’on ne retrouve que rarement dans un même texte. A son image, paru fin août chez Actes Sud, parvient au même équilibre entre intelligence et ironie mordante, réflexions profondes et saillies féroces.

Antonia, jeune photographe travaillant pour un quotidien corse, meurt dans un accident de voiture. Après cette scène d’ouverture, le roman prend place dans l’église où se déroule l’office funèbre célébré par un prêtre qui était également l’oncle et le parrain de la jeune fille. Tout au long de la cérémonie reviendront à la mémoire de l’homme des images et des souvenirs de la vie d’Antonia.

Concentré sur à peine plus de 200 pages, A son image étonne une nouvelle fois par la capacité de son auteur à embrasser une poignée de thèmes et à mettre en lumière les liens qui les unissent. Partant d’une réflexion sur la photographie et, à travers elle, l’image au sens large, Jérôme Ferrari aborde avec force et brio la représentation de la mort ainsi que le rapport qu’elle a avec le réel. Par la carrière d’Antonia et les choix qu’elle fait, il emmène le lecteur jusqu’en Yougoslavie, à l’époque où ce nom et le pays qu’il représente existaient encore. Certaines scènes auxquelles assiste Antonia donneront certes lieu à des photos mais certaines d’entre elles ne seront même jamais développées car, selon elle, immontrables … « Je sais que certaines choses doivent rester cachées », écrit Antonia à son oncle, qui lui avait offert son premier anniversaire, à l’occasion de ses quatorze ans. « Il y a tant de façons de se montrer obscène ».

Demain, elle rentrera chez elle, elle quittera pour toujours ce pays dont tous les noms sont provisoires, et les pellicules d’aujourd’hui iront rejoindre dans un carton toutes celles qui les y attendent et qu’elle ne développera pas.

Elle ne croit pas au péché, elle ne croit pas non plus en l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Mais, au moins, à ce qu’est le monde, autant qu’il est en son pouvoir, elle, Antonia V., n’ajoutera rien ».

Au-delà de l’universalité du propos, Jérôme Ferrari, en bon corse qu’il est, situe la majeure partie de son roman sur l’île et règle, parfois avec férocité, quelques comptes avec ses compatriotes, notamment à travers le récit qu’il fait du combat nationaliste. Au risque de se fâcher avec quelques insulaires, il dézingue à travers le regard d’Antonia le petit théâtre quotidien de la lutte et les mises en scène à destination des médias.

Elle ne participait pas à l’histoire exaltante d’une île de la Méditerranée mais seulement à un jeu puéril où d’anciens amis d’enfance se déguisaient en guerriers et en journalistes sans même parvenir à prendre leurs rôles respectifs au sérieux. Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres.

Le petit théâtre prend peu à peu une tournure moins anecdotique au fur et à mesure que les dissensions le gangrènent  jusqu’à l’implosion finale et c’est lorsque les corps de ses amis commencent à tomber qu’Antonia prend la pleine mesure de l’absurdité que peut revêtir le métier de journaliste lorsqu’il ne devient qu’une course au sensationnel ou à la futilité. Elle qui se considéra un temps comme une « vestale de la vérité » commence à ouvrir les yeux.

En fin observateur des rapports humains, l’auteur distribue des coups de griffe ici et là et s’en prend notamment au manque de considération dont souffrent les femmes de l’île, classées en deux catégories, les femmes respectables et celles qui ne le sont pas. Si l’on considère qu’entrent dans la première catégorie la compagne officielle ainsi que la mère, les soeurs et tantes, on mesure vite le nombre de celles qui constituent la seconde catégorie, au sein de laquelle tout homme se réserve le droit de trouver une partenaire occasionnelle …

Fustigeant la bêtise et l’hypocrisie autant que la violence des hommes, Jérôme Ferrari livre un roman dont la puissance et l’intelligence sont inversement proportionnelles au nombre de pages, dans lequel il dénonce un échec individuel et collectif. Il n’y a que chez lui que petitesse et grandeur se côtoient aussi intimement et ce paradoxe n’est d’ailleurs pas sans poser problème au prêtre qui ne peut que déplorer que « la messe se transforme inexorablement en une cellule de soutien psychologique ». Confirmation d’un talent déjà justement récompensé, A son image se hisse sans mal sur le dessus du panier  et constitue assurément un des grands textes de cette rentrée.

 

Yann