La crête des Damnés, Joe Meno (Agullo), par Le Corbac

Moi j’aimais bien sa poésie à Joe, son sens du mot et sa rythmique, son récit entre onirisme et réalisme, sa délicatesse et sa sensibilité qui apparaissaient entre les lignes, au détour d’une virgule ou au final d’un point. Véritable artiste des mots, Joe Meno a su conquérir mon cœur avec ses deux premiers opus (Le Blues de la Harpie, Prodiges et Miracles, tous deux chez Agullo- virement de mes 10 % en attente- qui étaient excellents) ; bref Le Corbac avait hâte de lire ce nouvel opus de ce splendide auteur (qui fait concurrence aux américains bien en nombre de Gallmeister…)
Sauf que… Voilà… Le résultat n’a pas été à la hauteur de l’attente…
Je m’attendais au même rythme, au même genre, à la même poésie et là j’ai pris ma claque.
Joe Meno n’était pas du tout là où je l’attendais (comme quoi les idées préconçues…) ; ben c’est pas cool et ça pourrait te faire passer à côté de chouettes bouquins si t’étais pas un poil curieux.
Alors ton Corbac il a plongé quand même dans les pages de La Crête des Damnés… A retrousse ailes mais il s’est lancé.
Et ça n’a pas matché.
Je n’ai nullement retrouvé l’écriture poétique de Joe Meno.
Passé le temps d’adaptation à l’écriture il ne peut qu’admettre que ce roman s’adresse à une tranche de lecteurs nés entre 1970 et 1978(d’un point de vue strictement culturel). En effet le dit-roman se situe dans la veine d’un American Graffiti réalisé par John Waters et scénarisé par un Roger Avary.
C’est là que pêche ce roman.
La Crête des Damnés est un roman intimiste s’adressant réellement à une génération, choix de qualité mais qui va, à mon sens restreindre le public de ce brave Meno.
En effet, malgré un sujet universel (les interrogations existentielles d’un ado en plein devenir- se résumant à « laquelle je vais niquer-, le passage de l’enfance à l’âge adulte, les problématiques de « comment fais-je pour exister », qui suis-je, où vais-je etc etc…), Joe Meno ne crée rien de nouveau.
Cette Crête c’est un ersatz de Stand-by me, c’est un Rusty James sans émotion, c’est un Outsiders écrit intimement par un ancien ado. Ce roman m’a semblé tellement personnel que j’ai eu limite l’impression de lire des souvenirs ou une thérapie d’adulte n’ayant pas passé le cap de l’adolescence ( je veux dire par là que ce roman finalement s’adresse à chaque adulte en regret de sa grande époque de rébellion, en pleine crise existentielle du bon quadra ou quinqua en devenir ; tu sais le mec ou la meuf qui jette un regard sur sa vie et qui s’en veut d’avoir craché sur ses idéaux, d’avoir sacrifié sur l’autel du grand K ses grandes idées sur le Monde, cet adulte devenu trop grand trop vite et qui a dû, voulu, choisi de se plier à des contraintes sociales et sociétales dont il ne voulait pas et qui se réveille un matin en se disant mais au fait que suis-je devenu…).
La Crête des Damnés est un roman audacieux et très intime, claquant à la génération d’après 68 qu’elle a tout loupé, qu’elle s’est oubliée, qu’elle a perdu de vue ses rêves et ses idéaux de l’époque. Peut-être Joe Meno a-t-il voulu réveiller nos consciences, raviver nos humeurs contestataires et belliqueuses, notre volonté de lutter contre un système qui ne nous convenait, ne nous convient et ne nous conviendra pas mais sous l’égide duquel nous avons néanmoins courbé l’échine.
Malgré le fait que cet ouvrage soit empreint d’une nostalgie touchante, mis en scène avec un esprit de rébellion limite guimauvesque, malgré son écriture tendanciellement ado de l’époque et à cause de son ancrage générationnel, le dernier roman de Joe Meno ne fera frémir (à mon appréciation toute personnelle) que ceux qui ne vivent que dans le regret de ses années passées où ils se croyaient les Rois du Monde, ceux qui sont nostalgiques de cette époque durant laquelle tout leur semblaient possible, et qui au final ont tout oublié des leurs rêves.
C’est le roman de ceux qui n’ont jamais osé, de ceux qui ont abdiqué, qui ont baissé les bras et sont rentrés dans le rang.
Autre bémol , cette playlist conséquente parsemant tout le roman en une succession de titres sur des cassettes audios que s’échangent les personnages pour partager leurs sentiments et émotions ou ces paroles de chansons venant émailler le texte est longue et toujours en VO. Cela aurait mérité, je pense, une traduction pour que l’on en saisisse la teneur et que l’on fasse le lien avec le récit.
Touchant mais déprimant, le Corbac va donc se rouler en boule et pleurer sur ses rêves oubliés, prendre 2 Xanax, fumer un tarpé, boire deux verres de sky ou une bouteille de rouge et aller se coucher…

Traduit par Estelle Flory.

Le Corbac.

Le Terroriste Joyeux (suivi de Le Virus de l’Ecriture), Rui Zink (Agullo), par Le Corbac

Un roman satirique et cynique sur l’absurdité de notre monde, celui de la peur et de l’écriture ? Celui du mouton consommateur de chaînes d’infos en continu, abreuvé à la peur de l’autre, de l’étranger, de celui qui n’a pas les mêmes idéaux ou opinions et qui donc est forcément le méchant à abattre ?
Une pièce de théâtre en hommage aux maitres de l’absurde?
Une conversation enregistrée ? Ou sa retranscription ? Un document officiel, malencontreusement tombé d’un dossier dans le métro ou un bus ?
Bouffonnerie tragique ?
Drame burlesque ?

Le livre de Rui Zink est un drôle de manifeste, surtout qu’il aborde avec élégance et ironie deux thèmes importants à notre époque. Mais si, vous savez bien, cette société apeurée de tout dans laquelle nous vivons, celle où dès que l’autre est différent de par son nom, sa religion, ses opinions ou même son physique il devient un danger. Mais si, celui que, par sa différence, nous allons, braves moutons bien élevés, mettre dans la case       « inconnu », «étranger », celui dont il faut forcément se méfier et avoir peur, celui qui est indubitablement porteur de violence et du mal parce qu’il n’est pas comme nous. Sans le dire clairement, avec beaucoup de cynisme, Rui Zink se moque de notre monde et de notre époque. Celle où tout n’est que médiatisation, orientation de pensée, gestion de masse du comportement individuel afin de le faire adhérer sans faute à un dogme général imposé et instauré par une élite de ronds de cuir qui ne connait de la réalité quotidienne que le dosage de leurs apéros , les interrogatoires insipides et stériles qu’ils imposent selon des critères statistiques, quelque soit l’individu tant qu’il est différent et ne correspond pas à nos critères de références occidentaux, isolationnistes et sécuritaires.
Le face à face entre ce Joyeux Terroriste et ses «tortionnaires », ses interrogateurs, devient sous la plume de l’auteur une véritable joute verbale, qui permet ainsi de remettre l’église au centre du village (athée par définition, anti-religion par conviction, j’aime beaucoup cette expression. Elle me permet de me souvenir qu’autour d’une église tourne tout un village, qu’elle ne sert que de prétexte à justifier des alcoolismes notoires- ben oui il y a toujours un bistrot à côté de l’église-, la médisance de bas étage des petites gens envieuses, jalouses et frustrées qui viennent commérer et médire de la réussite des autres quand eux vivent dans leur marasme sociétal, sentimental etc…). En effet, que sommes-nous si ce n’est un troupeau bavant, béatifiant les chaînes d’infos continues comme de nouvelles divinités que nous adorons quotidiennement, les écoutant, les croyant, ne faisant plus confiance qu’à leurs divines paroles ?
Entre Beckett, Ionesco et Kafka, Rui Zink nous offre une œuvre étrange mais oh combien maitrisée, pas un mot n’est pas à sa place, les idées et idéaux sont clairement identifiés et défendus sans ferveur exhibitionniste mais avec un relativisme de bon aloi.
Le Corbac sent la révolte et la rébellion intellectuelle gronder… et il aime ça.

Que dire du second texte ( ben oui parce que chez Agullo, on vous en donne pour votre argent ; un livre, deux textes, deux fascicules révolutionnaires, deux pamphlets délicats et plein d’ironie pour le prix d’un… je vous le dis depuis un an et quelques suivez ces gens ils sont le terreau d’un nouveau genre, les nouveaux intellectuels révolutionnaires de la littérature… mais je m’égare et m’emporte… quand je pense qu’il me reste deux ouvrages de chez eux pour la rentrée littéraire à lire, je vais mourir en plein orgasme littéraire, la tête couverte de slips.) hormis que j’ai ri… mais ri comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps.
Imaginez un brave citoyen mondialiste, rebelle, écrivant pour nous raconter cette contamination mondiale d’ «écritationnite » aigüe qui touche chaque membre de la population sans distinction de sexe ou de statut, chacun étant persuadé d’être le nouvel écrivain adulé et à la mode alors que… un must de cynisme, d’ironie et, oserais-je, oui osons, de réalisme. Aujourd’hui quand tu es à la retraite, que t’es au chômage, que ta femme te trompe, que tu t’emmerdes le week-end avec des gosses que tu vois que tous les 15 jours et qui n’attendent que tu fasses chauffer la CB gold ou premier, tu peux t’inventer une vie ! Deviens écrivain, écris un livre insipide et fade ça se vent, raconte tes nuits de solitude avec ton chat tu deviendras un best-seller. Fabule sur ta relation imaginaire avec Harry Potter ou ton histoire d’amour avec ton assureur, tu vendras des livres et tu atteindras des sommets insoupçonnés.
Au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, accrochez- vous, mettez-vous en mode finesse intellectuelle, humour débordant, cynisme ravageant et réalisme frappant et courez à la rencontre de ce Terroriste Joyeux, vous allez exploser en plein vol.

Traduction de Maïra Muchnik

Le Corbac.

La guerre est une ruse / Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Le Corbac

Il faut savoir déjà que le Sieur Paulin est le premier auteur français publié chez Agullo.
Il faut savoir ensuite (parce que j’ai suivi ses diverses interviews et autres interventions) que le Sieur Paulin a fourni un sacré travail de fond pour écrire les 2 romans sus-cités (sachant que le 3ème et dernier volume ne va pas tarder). Oui, M’sieur dame il a travaillé seul comme un grand ; en même temps il est pas petit le gaillard. Il s’est documenté, a fouiné, fouillé tout seul dans les archives de divers médias pour étoffer son sujet.
Il faut savoir enfin (quoi ? Deux minutes oui ! J’y viens à son livre mais j’ai le droit de dire que j’ai apprécié son travail de base non ?)… donc il faut savoir aussi que La guerre est une ruse et Prémices de la chute sont une œuvre de fiction ; rien à voir avec un essai ou un documentaire.
Donc venons-en au fait…
La guerre est une ruse commence en 1992 en Algérie et Prémices de la chute se termine le 11 septembre 2001 à New-York. Un récit donc étalé sur 9 ans qui va nous faire suivre le travail et la vie de Tedj Benlazar, agent des services secrets français chargé de s’occuper de la problématique algérienne, de la montée du terrorisme islamiste et de sa probable propagation en France.
Hormis une étude radicalement concrète de la situation de l’Algérie, puis de la Croatie, la Serbie et autres pays ayant servi de portes étendard et de premier bastion du terrorisme islamiste, Frédéric Paulin nous raconte aussi la triste et passionnante existence de Tedj Benlazar, fils d’immigré installé en France, pays pour lequel il a été prêt à tout sacrifier… mais la roue tourne et les gens changent.

Tedj, de par son parcours et ses errances, ses doutes et ses questionnements n’échappe pas à ce cycle et évolue. En bien ? En mal ?
Dans ce monde souterrain, des manipulations politiques, des passe-droits économiques, des obligations géo-politiques, rien n’est jamais simple. Et quand on est un individu avec une conscience, un sacré professionnalisme et ses problèmes perso, c’est encore plus compliqué de trouver la juste place qui nous correspond.
Autour de Tedj évoluent de nombreux seconds couteaux, des personnages tous en lien avec ces événements terrifiants, dans ces pays touchés et impliqués par le terrorisme.
Puis il y a les français, ceux qui vont se réveiller un beau matin et réaliser que la guerre est arrivée dans leurs rues, leurs villes. Qu’elle va frapper et faucher leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, leurs voisins. Cette violence soudaine, Frédéric Paulin nous la claque dans la face en nous faisant le récit du gang de Roubaix, de tous ces braquages dans le Nord de la France. Et puis, après cette première apparition, quand toutes les pièces sont en place et que l’Etat a bien accroché ses œillères et noyé les faits pour éviter que la population panurgesque ne s’emballe ou ne s’affole, d’autres événements que nous avons connus surgissent : un assassinat dans une mosquée, un attentat dans un RER… et là, le doute n’est plus possible : elle est là.
Elle est là cette haine, cette guerre de soi-disant foi qui réside à la base dans toute une manipulation politique. Elle frappe aveuglément et chaque lecteur se retrouve à se remémorer des événements qu’il a vu ou dont il a entendu parler dans les médias à une époque pas si lointaine que ça au final.
Et puis au milieu de toute cette sanglante violence, il y a des hommes, des femmes. Il y a la perte, la mort, le deuil, la maladie, l’amour, les enfants, les espoirs, l’âge qui passe, les idéaux qui se font et se défont, des projets de vie, des retrouvailles et des absences.
Les deux premiers romans de Frédéric Paulin sont pleins de richesses romanesques, d’une grande qualité narrative et d’une délicatesse stylistique, nous faisant osciller entre récit, témoignages, essai, documentaire sans que jamais la lassitude ne nous gagne, sans jamais non plus nous perdre ou en faire trop.
Les deux premiers volumes de cette trilogie sont un beau cours d’Histoire et un très délicat portrait d’hommes et de femmes, chacun porteur d’une croix, qu’ils ne savent comment poser et qu’ils se forcent à traîner partout avec eux, au risque de faire souffrir ceux qui les accompagnent.

Le Corbac

La Colombienne, Wojciech Chmielarz (Agullo), par Aurélie

Retrouvailles réussies avec le Kub pour cette 3e enquête traduite du polonais !

On le découvre apaisé. Il arrive plus ou moins à gérer sa situation familiale délicate et parvient étonnamment à dompter sa fureur quand elle frappe à la porte.

Cette enquête prend ses racines en Colombie mais remue pas mal de boue dans une Varsovie en pleine ébullition. Accrochez-vous, le Kub ne dort pas beaucoup !

Un nouvel opus qui nous fait pénétrer toujours plus loin dans l’intimité des foyers polonais et qui fouille en détail le rapport hommes/femmes fréquemment délicat dans un pays où « féminisme » apparaît trop souvent comme un gros mot.

Prise de position exemplaire pour Wojciech Chmielarz qui continue de se battre contre une frontière franche entre les gentils et les méchants mais brandit haut et fort les sujets qui lui tiennent à coeur.

Le Kub devrait faire partie de la vie de tous les amateurs de polars. Ses deux 1res enquêtes sont disponibles chez Agullo et au Livre de Poche.

Traduction du polonais d’Erik Veaux.

Aurélie.

Pourquoi la Pologne n’a-t-elle jamais gagné la Coupe du Monde ?
Parce qu’ils n’ont jamais eu un joueur comme Wojciech Chmierlaz ! Un joueur hors pair, le gars que tu mets seul sur le terrain face au PSG et qui va les faire rentrer chez eux en pleurant (désolé je n’ai pas pu résister !!!)
A lui seul, il te tient le terrain et maîtrise le jeu totalement (bon, ok Erik Veaux a un sacré rôle de traducteur à jouer mais pareil, il assure grave aux cuivres comme aux percussions ou aux cordes…Ouais le gars c’est un sacré bon musicien qui sait totalement traduire la musicalité de cette douce chansonnette…mais ce n’est pas la première fois qu’il s’attache à la partition du polonais Chmierlaz).
Gardien, défenseur, milieu, passeur, coach, attaquant…il assume tous les rôles et joue toutes les places en véritable artiste.
Le récit, il lui fait traverser tout le terrain pendant les 90 mn réglementaires, et même que vu que le ballon a pas quitté les pieds du camp polonais, que toujours aucun but n’est inscrit malgré les nombreuses occasions de Monsieur Chmierlaz, on va jouer les prolongations…
Faut dire que comme technicien et tacticien il se pose le type.
Des Polonais, des Colombiens, de la dope, des femmes se suicidant, un Kub le bras dans le plâtre et en plein doute, qui doit en outre gérer sa nouvelle collaboratrice et ses relations hiérarchiques et sentimentales (ouais, on dirait du Ellroy de l’Est et alors….s’il écrit bien j’y peux rien…et si son intrigue est fouillée encore moins…donc oui il existe un James Ellroy en puissance en Pologne !!!), donc avec tous ces éléments Wojciech Chmierlaz te construit un match infernal. D’entrée de jeu, il te choisit de prendre la balle et il commence à la faire circuler.
La première mi-temps, elle vole, s’envole, rebondit et passe de gauche à droite, d’avant en arrière, et toi tu cours comme un couillon, comme le Kub pour essayer de la récupérer. Tu t’essouffles pas pourtant, t’es persuadé que tu vois son jeu et tu anticipes. Tu prévois, tu prépares des contre-attaques, mais le type, il te prend à contre-pied. Un crochet, une feinte et il te laisse sur le gazon sans que tu n’aies eu le temps de comprendre.
Et puis, la seconde mi-temps débute.
T’as eu ou cru avoir le temps d’analyser sa tactique, son mode opératoire, comprendre là où il voulait en venir, mais non. Ça repart de plus belle.
Feinte de corps, esquive, dribble…jamais tu n’arrives à toucher le ballon et tu cours. Tu cours encore 45 mn après ce maudit ballon.
Pourtant vous êtes nombreux en face : procureur, associés, collèges, truands, ex-femme, témoins, balances…mais vous y arrivez pas
Wojciech Chmierlaz contrôle tout. Il t’emmène partout, et toi tu cours, tu suis, tu cavales.
La fin du temps réglementaire sifflé, tu te dis que c’est bon…que les pages arrivent à leur fin, que tu vas réussir à lui en mettre une en pleine lucarne, au pire chopper un pénalty vicieux en fin de match…
Et là, tu déchantes…La règle de la Mort Subite déboule et le Wojciech Chmierlaz accélère.
Un rail de colombienne et tu restes sur le gazon. Tu le regardes accélérer, tu vois au ralenti toute son action se dérouler, tu saisis toute l’importance de ses passes, de son attente, de ses changements de régime.
Il te passe sous le nez, il jongle avec le récit, véritable Pelé de l’écriture et devant ton gardien, sans intervention de la Main de Dieu, il te balance un boulet en plein lucarne…celle opposée au côté où t’as plongé…et il gagne avec talent son match.
La Colombienne est un roman policier digne de ce nom. Richesse et qualité riment avec délicatesse et spontanéité, avec suspense et perplexité, avec étonnement et prouesse.
Si vous ne connaissiez pas encore la qualité de la plume polonaise et son « droit au but » faites-vous un match avec Wojciech Chmierlaz…

Le Corbac.

Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Yann

Après La guerre est une ruse, paru en septembre dernier et qui posait les fondations de sa trilogie, Frédéric Paulin est de retour avec Prémices de la chute, en attendant le troisième et dernier volume en mars 2020.

Récemment couronné par le prix des lecteurs Quais du Polar / 20 minutes et le grand prix du festival de Beaune, après le prix du meilleur polar 2018 pour Le Parisien, La guerre est une ruse voit ainsi récompensé l’énorme travail effectué par l’auteur pour donner vie à son ambitieux projet de mettre en lumière les origines du djihadisme et la façon dont il a pu, au-delà de l’Algérie, parvenir en France avant de sévir à travers le monde. Ce premier volume se déroulait essentiellement en Algérie et en France entre 1992 et 1995 et s’achevait sur l’attentat de la station Saint-Michel à Paris.

Prémices de la chute s’ouvre en 1996 sur une nouvelle page avec ceux que l’on surnomma « le gang de Roubaix ». Considéré à l’époque comme relevant du grand banditisme, ce groupe ultra-violent se fait connaître par des braquages à main armée dans la région lilloise. Mais, bien au-delà du banditisme, grand ou petit, la particularité de ce gang est d’être composé en partie de jeunes français convertis à l’Islam et dont le but est de financer le djihad. Début percutant, donc, pour ce second volume avec lequel Frédéric Paulin met en scène de nouveaux personnages, parmi lesquels le lieutenant Riva Hocq ou le journaliste Arno Réif. Certains protagonistes de La guerre est une ruse réapparaissent également, au premier plan, parfois, alors qu’on ne les voyait qu’assez peu jusque là. C’est une des forces de Frédéric Paulin que d’arriver à leur donner de l’épaisseur en même temps qu’à son récit, qui va se déployer en France, en Bosnie, au Pakistan, en Afghanistan et jusque sur le sol américain puisque ce second volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001.

Poursuivant son époustouflant travail documentaire, Frédéric Paulin, maintenant qu’il a donné des bases solides à sa trilogie, peut livrer un récit plus nerveux encore, plus resserré sans pour autant céder au grand spectacle. La rigueur et l’efficacité restent de mise, le texte continue de manière chronologique et inexorable et l’on a beau connaître aujourd’hui la plupart des événements dont il est question ici, l’auteur parvient sans peine à nous garder captifs. Le professeur d’histoire-géographie et le journaliste qu’il a été lui permettent de démontrer une nouvelle fois son excellente connaissance du sujet. Jamais didactique ni pesant, Prémices de la chute se situe à la croisée du roman historique et du roman noir et son véritable intérêt est d’apporter sur ces années un éclairage qui vient se refléter sur ce que nous vivons aujourd’hui encore, une actualité brûlante qui trouve souvent sa source dans cette période où le monde a basculé.

Tendu, brillant, ce second volume laisse un lecteur essoufflé assister, hagard, à l’effondrement des Twin Towers et dans l’expectative de ce dernier tome à venir, dont on espère beaucoup, confiants que nous sommes en la capacité de Frédéric Paulin de mener à bout son grand chantier, son oeuvre de témoin, qui sait l’importance de la mémoire dans un monde où on a trop tendance à ne pas lui accorder la place qu’elle devrait avoir.

Yann.

Les Mains vides, Valerio Varesi, Agullo, par Aurélie

Ah… Déjà fini… J’ai pourtant traîné pour le faire durer deux jours mais ça passe toujours trop vite.

Suivre les pas du commissaire Soneri dans les rues de Parme c’est pénétrer dans un autre monde, se sentir s’élever au-dessus de la mêlée. Celui que j’appelle mon Maigret à l’italienne a une façon bien à lui de mener ses enquêtes, sans se prendre au sérieux, en doutant beaucoup et en se fichant pas mal de ce qu’on attend de lui.

C’est cette fois sous une chaleur d’enfer qu’il est chargé de retrouver des meurtriers. Et il n’y a pas que la chaleur qui l’accable, l’ombre de la pègre semble peser dangereusement. On sent très vite un paradoxe entre la force tranquille de Soneri et toutes les pistes qui semblent lui tomber dessus. On lui parle aisément mais pas facile pour lui de suivre le bon fil.

Et puis cette ville qu’il voit se transformer radicalement, semblant désertée par l’humanité et gagnée par l’argent… il nous en ferait presqu’une déprime. Voilà peut-être ce qui me fait autant aimer les livres de Valerio : un héros qui ne brille pas comme d’autres peuvent le faire mais qui affiche une belle lucidité, jusqu’à reconnaître quand il ne fait pas le poids dans une affaire.

Dans cette 4e enquête, j’ai noté une petite cruauté faite par l’auteur au commissaire : en plus de souffrir de la canicule, il n’a droit quasiment qu’à des repas ratés, lui qui est si fin gourmet. J’aurais presqu’envie de le consoler en l’accompagnant dans son restaurant préféré.

J’ai refermé le roman mais je vais rester un bon moment sur mon petit nuage.

Aurélie.

Héros secondaires, S. G. Browne, Agullo, par Le Corbac

Ça c’est de la comédie dramatique ! Un bouquin digne d’un film de Di Cillo ou de Jarmush.

Un livre social, une bible culturelle, une référence humaniste, un pamphlet contre l’industrie pharmaceutique, une pochade littéraire, une référence en terme d’humour noir et de satire philosophique.

S.G.Brown dépasse le stade de la simple comédie granguignolesque encore une fois. Il revisite avec talent l’art et la manière de dénoncer, de se démarquer sans se faire remarquer, d’expliquer sans être moralisateur.

Psychologie de comptoir et analyse fouillée ; discussion de potes bourrés mais vérités à assener, drôles de types sans aucune empathie ni ambition qui se découvrent autre chose que Monsieur Tout Le Monde.

Entre Pratchett et Incassable, un roman inclassable.

Tout y est frais et léger, profond et argumenté, facile et drôle, travaillé et nouveau, révolutionnaire et novateur.

Lire S.G.Browne, ce n’est pas s’arrêter à une culture typiquement américaine ; c’est se plonger sans bouée dans un décorum quotidien qui nous rappelle que nous sommes traités comme des chiens ou des moins que rien, tant que nous fournissons des résultats adéquats, c’est nous souvenir que, même en temps que bétail servile, nous avons notre conscience, notre esprit et que l’Humain est Bon par définition.

Quadras et quinquas de tous horizons, vous qui avez été élevés sous la coupelle des Marvel, Avengers, Strange et autres Comics, venez découvrir

Captain Vomito

Spasmo Boy

Eczéman

Super Gros-Tas

Docteur L’Enfant-Do

Mr Black-Out

Hallucination- Man

Professeur Priapisme

Nos nouveaux Héros, nos nouveaux super-méchants, une bande de losers sans emploi stable qui se découvre capable de s’enfiler une cape et un méga-moule bite pour sauver le vieux et le pochetron, le sdf et le malheureux,  de corriger le gros con irrespectueux et le sans-gêne tout permis.

Une nouvelle ère s’ouvre dans la mutation génétique !!!

Traduit par Morgane Saysana.

 

Prodiges et miracles, Joe Meno, Agullo par Le Corbac

Joe Meno - Prodiges et miracles.J’avais déjà eu l’occasion de goûter à la plume poétique de Joe Meno dans sa première parution Le Blues de la Harpie ( Editions Agullo) et là, de nouveau, je suis conquis.
Et de nouveau et même encore plus, je suis charmé et conquis.
Cette plume maniée avec finesse, nous compte une fois encore une histoire toute en délicatesse.
Dans la cambrousse profonde, un vieux fermier veuf tente de survivre avec sa fille et son petit-fils. Tout repose sur les épaules de ce vieillard qui n’en peut plus mais qui lutte. Vaille que vaille, tant que peut se faire et ce sera jusqu’à son dernier souffle.
Entre une fille junkie, anecdotique à bien des niveaux, et un adolescent métissé, placide et amateur d’animaux exotiques, le grand-père se bat seul contre l’évolution du monde, la désertification de son village, la perte incommensurable de sa femme et ses problèmes financiers qui font se vendre chaque ferme avoisinante l’une après l’autre.
Pas franchement d’espoir ni de raisons de se réjouir me direz-vous. Jusqu’au jour où, de nulle part, amené par un inconnu au volant d’un rutilant 4×4, tirant un van ne débarque ce cheval.
Ah ce cheval…
Il va devenir le symbole de la volonté acharnée qu’il a toujours démontrée. A partir de son arrivée, il va devenir un lien.
Entre le grand-père et l’enfant.
Entre son isolement et le monde extérieur.
Entre la sécurité relative de la ferme et la violence du monde.
Il va transcender cette relation « paternelle », il va contribuer à ce bon vieux rituel de l’adolescence à l’âge adulte. Grâce à cet animal merveilleux, tout droit sorti de la Bible, signe du ciel, marque du Destin, les divers protagonistes qui vont se rencontrer, se croiser, se suivre et influer sur l’existence de tous, vont se remettre en question, s’accepter ou se tolérer. Ils vont découvrir le pardon, la rédemption, l’amour et la famille.
Parce que oui Prodiges et Miracles est un livre complet et complexe, d’une poésie troublante et aux émotions émouvantes. Sans aucun pathos, sans aucune fioriture ni excès de style, Joe Meno nous propose une étude des émotions humaines, le poids et la responsabilité de la famille, le besoin de croire en quelque chose, Dieu ou autre. Il nous compte un roman initiatique, celle de l’ado, celle du grand-père. C’est un roman sur l’acceptation de ses erreurs et la reconnaissance de ses choix, la compréhension de ses échecs.
Plein de pudeur et foncièrement intime, ce roman baigne dans un clair obscur riche en images de toute beauté. A chaque page, à chaque situation nous saute au visage une poésie, une sensibilité parfois onirique, souvent émouvante.
Joe Meno, entre Steinbeck et Voltaire, nous emmène à la poursuite de ce Cheval en un roman initiatique et formateur.

Traduit par Morgane Saysana.

La guerre est une ruse, Frédéric Paulin, Agullo

Ca aurait pu s’intituler Les racines du mal mais le titre était déjà pris. Dommage, ça collait plutôt pas mal. Premier auteur français publié chez l’excellente maison Agullo, Frédéric Paulin n’en n’est pas à son coup d’essai, auteur entre autres de bouquins aux titres jubilatoires, dont on ne résiste pas à l’envie de vous en citer deux ou trois :  Pour une dent toute la gueule, La dignité des psychopathes ou Les cancrelats à coups de machette, ça vous donne une idée. On n’a donc pas affaire à un débutant mais le propos s’avère ici nettement moins drôlatique voire carrément sérieux car le projet est rien moins qu’ambitieux et se déclinera en trois volumes.

1992. Dans une Algérie en état d’urgence, l’armée a pris le pouvoir et mène une lutte sanglante contre les islamistes dans une atmosphère de terreur et de violence aveugle. Désireuse de voir la situation gardée sous contrôle, la France garde un oeil attentif sur la situation et, par le biais de Tedj Benlazar, agent de la DGSE, s’intéresse aux agissements des services secrets algériens qui entretiennent des relations plutôt troubles avec les islamistes. En cette période de massacres quotidiens, une question semble cruciale pour comprendre le tableau : qui instrumentalise qui ? Plongé en eaux plus que troubles, Tedj Benlazar va se retrouvé au coeur du conflit et réalisera rapidement que la vérité peut revêtir plusieurs visages.

Malgré la profusion des forces en présence, de très nombreux acronymes et une situation d’instabilité permanente , Frédéric Paulin parvient à donner une vision d’ensemble de la situation sans jamais se montrer didactique ou pompeux, privilégiant toujours le récit, soucieux d’en garder le rythme et de ne pas perdre l’attention du lecteur.

Particulièrement bien documenté, La guerre est une ruse se lit comme un excellent roman noir et apporte un éclairage cru sur les compromis, les trahisons et les manipulations de toutes sortes qui, quelques années plus tard, allaient exporter vers l’Europe et le reste du monde une vague de terrorisme sans précédent qui n’en finit pas de faire des victimes et de rebattre les cartes des forces en présence à l’échelle planétaire.

Immédiatement prenant, ce premier volume de La guerre est une ruse donne le ton et Frédéric Paulin prouve de manière redoutable qu’il est un excellent conteur, capable de tenir ses lecteurs en haleine tout au long de ces 370 pages. La perspective de deux volumes à paraître est donc plus qu’alléchante et l’on se surprend à déjà les attendre alors que ce tome 1 vient tout juste d’arriver en librairie.