Fin de ronde, Stephen King (Albin Michel) par Seb

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassie

« Toujours le même…Assis dans son fauteuil à regarder le parking couvert. Je parle, je pose des questions, il en lâche pas une. Il mérite l’Oscar des traumatisés du cerveau, pas de doute là-dessus. Mais il y a des rumeurs qui courent à son sujet. Certains disent qu’il a des pouvoirs de télékinésie. Qu’il peut ouvrir et fermer l’eau dans sa salle de bains et qu’il le fait parfois pour faire peur au personnel. Pour moi, c’est des conneries, Mais quand Becky Helmington était encore infirmière-chef, elle disait avoir vu des trucs plusieurs fois – les stores qui claquent, la télé qui s’allume toute seule, les flacons qui se balancent sur le pied à perfusion. Et elle est ce que j’appellerais un témoin crédible. Je sais que c’est difficile à croire… »

Brady Hartsfield, le tueur à la Mercedes, végète toujours dans la chambre 217 de l’hôpital des cérébrolésés. Depuis plus de sept ans, il gît tel un légume insensible aux saisons et aux gens. Son médecin, le docteur Babineau, qui rêve de devenir célèbre, fait des expériences qu’il tient secrètes sur son patient si précieux. Mais le patient Hartsfield, s’il est bien emprisonné dans son propre corps, a le ciboulot qui tourne à plein régime, en secret. Et il rêve de nouveaux carnages…Et il pense à Bill Hodges…Avec un vilain rictus intérieur…

Voilà, c’est terminé, finie la trilogie Bill Hodges. Il va me manquer ce bon vieux Bill, et son employée Holly aussi, je me demande même si ce salopard de Brady ne va pas me manquer un tout petit peu – avoir quelqu’un à haïr, c’est pratique, ça évite de se chercher une autre cible. Bon, je vous rassure immédiatement, je suis assez éloigné de l’état de déprime réelle dans lequel je me trouvais en 1991, quand j’avais avalé tout d’un trait en moins d’une semaine les trois volumes format poche du terrible Ça. Je m’en souviens comme si c’était hier. Après avoir refermé le dernier livre, j’avais navigué durant deux ou trois jours dans une sorte de mini déprime, rien ne me faisait envie, j’étais sans force et je me répétais sans cesse, en songeant aux personnages « c’est fini, je ne les reverrais jamais, Beverly, Bill, les autres, terminé ».
Ici, rien de tel. Cette trilogie, si elle est d’excellente facture n’arrive pas au niveau de Ça. Il y a de la marge. Cela dit, je n’en reviens pas de l’imagination du Maître. Au début de troisième tome, quand j’ai vu ce qui se dessinait, je me suis demandé comment il allait faire pour se sortir de ce piège dans lequel il s’était fourré tout seul. Si vous avez lu l’incipit de cette chronique vous savez qu’il va être question de télékinésie, de choses de l’esprit, de trucs qui nous échappent. Ils nous échappent mais c’est crédible, je veux dire plausible. Tout le talent du King réside là, parvenir à rendre possible des évènements qui, sous la plume d’un autre nous feraient nous taper sur le ventre et devenir tout rouge d’avoir trop ri. Si vous êtes des habitués du King, vous ne serez pas désarçonnés, le Maître à déjà exploré et travaillé des personnages dotés (affligés ?) d’un pouvoir particulier, que ce soit dans Charlie, Carrie, Dead zone, La peau sur les os ou bien encore La ligne verte.
Ce mec est balèze, oui je sais, ce n’est pas vraiment un scoop. Son style n’est pas ce que j’appellerais un style qui marque, dans le sens qui respire la poésie ou le lyrisme, la beauté, mais il y a dans cette plume, quelque chose, un mystère, une magie qui plane et qui jamais ne se dévoile, un secret qui fait que « ça marche ». Il y a ce ton qui nous est si familier, il y a cette faculté à narrer avec une telle puissance, Stephen King est avant tout un formidable conteur qui exploite des idées que lui seul peut faire germer, ou ramasser sur le bord de la route lors de ses promenades quotidiennes sur les chemins du Maine, qui sait comment il les trouve. Il possède toujours cette faculté à vous trouver la formule, vous la planter dans l’œil et l’esprit, cette tirade qui de loin n’a l’air de rien mais qui lorsqu’elle se présente devant vous fait apparaître l’Image, la Scène, cette chose tellement visuelle, quasi cinématographique. J’ai un exemple très concret, ça se passe page 207 : Sa visiteuse entra timidement, comme s’il pouvait y avoir des mines dissimulées dans le sol.
Je suis sûr que vous l’avez dans la rétine, vous la voyez s’avancer en posant les pieds avec une grande prudence, avec ce léger ressort dans la jambe pour amortir le contact avec le carrelage.
King c’est ce pouvoir-là, et il s’en sert un paquet de fois dans ce livre. Dans son livre Ecriture, mémoires d’un métier, il parle d’une sorte de télépathie entre le lecteur et lui. Il y a de ça.
Bref, vous ne devriez pas vous ennuyer avec cet ultime volet, ce dernier tour de piste, cette Fin de ronde, comme disent les flics qui partent à la retraite.
Sans spoiler quoi que ce soit, je peux vous dire que le Maître à soigné sa sortie, il y a mis du cœur, de l’émotion et un beau Symbole qui vous apparaîtra quand vous y serez. La boucle est bouclée.
J’ai lu ce dernier opus presque quatre ans après le premier. Et vous savez quoi ? Ce fut comme si j’avais lu la trilogie l’année dernière. Les personnages étaient bien nets, avec leurs tics, leur voix, leur démarche, ils étaient tellement présents. Pas un n’était amoindri par le temps, pas un n’avait été un peu effacé, ils avaient tous leurs belles couleurs flamboyantes, c’était comme s’ils m’avaient attendu dans un coin de la bibliothèque, avec Bibli Al et son chariot. C’est bon signe non ?
Quand même, ce Brady Hartsfied, je me demande s’il n’a pas un lien de parenté avec Annie Wilkes. Je ne serais pas étonné.
Quand même, il va me manquer l’ex inspecteur de première classe Bill « Kermit » Hodges. Un vrai bon mec. De la race de ceux auxquels on s’attache.

Seb.

Carnets noirs, Stephen King (Albin Michel) par Seb

Ouais, je sais … Tout le monde sait que je suis un inconditionnel du Maître (le simple fait de le nommer de la sorte en dit certainement long n’est-ce pas …).
Avec sa trilogie en cours, et son premier volet Mr Mercedes, Stephen King m’avait enchanté, enchanté parce que je m’étais régalé et que par-dessus ce plaisir, il y avait la joie de le voir retrouver son meilleur niveau (prix Edgar 2015 quand-même).

Avec le second tome de son triptyque, Carnets noirs, il confirme son grand retour, au sommet, tout là-haut. Bien sûr ce n’est pas Ça, Misery, Simetière ou Différentes saisons. Parce que notre champion joue désormais dans la cour du polar, et ça change pas mal de choses.
J’avoue que je ne sais pas trop comment aborder cette chronique, j’avance mot à mot, sans avoir une idée précise de mon angle d’attaque, il se peut que je n’en aie pas. Peut-être qu’il sera suffisant de laisser parler mon cœur de lecteur, que ça suffira à vous convaincre, si tant est que vous ayez besoin d’être convaincus.
L’entreprise dans laquelle je me lance est vaste parce que l’œuvre l’est aussi, et certainement très ambitieuse.

Nous retrouvons donc avec une grande joie notre inspecteur à la retraite Bill « Kermit » Hodges. Les années ont passées depuis que Brady le fou a foncé dans la foule avec sa Mercedes. Bill Hodges a monté sa boîte d’enquête et de services, il a engagé Holly et le moins que l’on puisse dire c’est que son affaire roule du tonnerre. Mais la première surprise réside là. Notre « Bill l’ancien inspecteur » n’apparaît qu’à la page 159, soit la seconde partie du roman. Et vous voulez que je vous dise ? Hé bien, jusqu’à l’arrivée de Bill Hodges dans l’histoire, on ne voit pas le temps passer. Au début, comme quelqu’un qui attend l’arrivée d’un vieux pote, on se demande à quel moment il va arriver, et puis l’histoire est si passionnante qu’on l’oublie vite, Bill.

L’histoire justement. Tout commence en 1978. Nous sommes dans la maison d’un immense écrivain, John Rothstein. Dans les années 50 il s’est rendu célèbre par une trilogie (tiens !), celle du Coureur, qui met en scène un jeune américain du nom de Jimmy Gold. Succès monumental. Dramaturge, poète, auteur de nouvelles, l’écrivain misanthrope s’est ensuite retiré de la vie publique et s’est réfugié dans sa ferme, dans un coin paumé, Talbot Corners dans le New Hamphire. A partir de ce moment-là, il n’a plus rien publié. Presque vingt ans de silence assourdissant pour ses fans, nombreux, qui s’épuisent d’attendre. L’un d’eux, Morris Bellamy a décidé de ne plus attendre. Il a toujours aimé l’écriture et le style de Rothstein mais il est carrément à plat ventre devant sa fameuse trilogie, qu’il tient tout simplement pour une pièce essentielle du patrimoine de la littérature américaine.

Alors Morris, féru de littérature passé par la case maison de redressement, a monté un coup. Il sait, grâce à la rumeur et à des infos de première mains chopées au vol, que l’écrivain ne s’est peut-être pas arrêté d’écrire, il n’a rien publié mais cela ne veut pas dire qu’il a cessé de gratter du papier. La rumeur dans le village de Talbot Corners, où sa femme de ménage ne peut pas vraiment tenir sa langue, dit que Rothstein conserve dans son coffre une grosse somme d’argent, parce qu’il ne fait pas confiance aux banques, mais surtout, surtout, un énorme tas de carnets noirs, carnets à l’intérieur desquels il aurait continué d’écrire durant toutes ces années. Pour son seul plaisir. Pour Morris Bellamy, c’est une évidence. Ces carnets contiennent la suite de la trilogie, car il faut bien le dire, le troisième et dernier volet l’a beaucoup énervé. Rothstein s’est appliqué à abimer son héros, à engluer son Jimmy Gold dans la routine de l’américain moyen, lui le rebelle, l’insoumis. C’en est trop, Morris exige que l’écrivain se rattrape, qu’il efface cette insulte. La passion de Morris Bellamy pour la trilogie « Gold » est telle que c’est devenu une affaire personnelle.

Donc un soir, il débarque avec deux connaissances à lui. Ils sont cagoulés et Morris les a motivés avec l’appât du gain, lui se fout un peu du fric, ce qui l’obsède, ce sont les carnets. Tiré du lit, l’ermite génial n’est pas très coopératif, il n’aime pas les gens et il va bientôt aborder les 80 balais. Ça tourne mal, Morris file avec plus de 160 carnets moleskine noirs et accessoirement, dans les 20 mille dollars. Sur le chemin du retour, concentré et méfiant, il se débarrasse de ses deux pieds-nickelés de complices, abandonnés sur une aire de repos avec du plomb dans la paillasse à défaut d’en avoir eu dans la tête pendant qu’ils étaient vivants. Morris est fou de joie, il tient le trésor, le graal. Il va enfin savoir ce que sont devenus les personnages de la trilogie Gold, savoir si Jimmy a relevé la tête et tout envoyé valdinguer.

Mais il doit se méfier, le meurtre va faire la une, les corps seront découverts sur l’aire de repos, la police pourrait faire le rapprochement avec lui. Il n’oublie pas qu’il est venu plusieurs fois au village de Talbot Corners, qu’ils ont bu des coups à la taverne, posé des questions. Il va donc être patient, enterrer les carnets et le fric, et attendre quelques temps que toute cette histoire se calme. Et après … à lui le grand panard, la lecture de la suite des aventures du Coureur, et même pas besoin de s’inquiéter pour l’avenir, avec les dollars qui accompagnent les carnets, il peut lire, lire encore et relire les carnets en bullant tranquille peinard.

Mais Morris va commettre une erreur, une simple erreur, tellement banale que c’en est à pleurer.

Je suis désolé chère lectrice ou lecteur de te laisser là, en plan, au milieu du gué. Je brûle d’en dire un peu plus, de t’appâter un chouia plus, mais ce n’est pas possible, ce serait du gâchis, du plaisir en moins pour toi, beaucoup de plaisir en moins. Et moi j’ai envie que tu empruntes le même chemin que moi, ce chemin magnifique et inquiétant, imprévisible et garni de fausses pistes, de rebondissements, de suspense aiguisé et de coups d’éclats et … d’un colossal cri d’amour pour la lecture et l’écriture, pour la littérature. Parce que, au final, c’est de ça qu’il s’agit, rien que de ça. Comme il l’avait déjà fait dans son génial Misery, Stephen King plonge dans le monde de l’écriture, les mystères de la création, le fonctionnement du cerveau d’un auteur et tout ce qui s’y passe et qu’il ne maîtrise pas forcément. Et aussi de ce qui se passe dans l’esprit des lecteurs quand ils s’adonnent aux livres. Et c’est un pied gigantesque. Quelle joie de le voir, par le truchement de ses personnages, faire des allusions à la bible de la littérature, bible qu’il cite si souvent dans son grand livre Ecriture, mémoires d’un métier. Cette bible c’est The elements of style de Strunk et White, et cette fameuse règle n°13 : omettre les mots inutiles.

Toujours par l’entremise des personnages ou du récit, il fait des clins d’œil savoureux et respectueux aux piliers de la littérature américaine, de ci de là, au fil des pages, on croise Les raisins de la colère, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, la nouvelle d’Hemingway Les tueurs adaptée plus tard au cinéma ou encore Louons maintenant les grands hommes de James Agee et Walker Evans.

Plus fort encore, il se permet un clin d’œil à sa propre œuvre, mais d’une manière subtile et humble, en faisant apparaître furtivement, l’excellent film Les évadés, adaptation réussie de ce que je tiens pour un chef d’œuvre de nouvelle du King, Rita Hayworth ou la rédemption de Shawshank.
Oui, ce roman est un merveilleux cri d’amour pour la littérature, un cri sincère et puissant, qui résonne et trace sa route en nous.

Il y a tout cela dans « Carnets noirs », mais il y a bien plus. Ce style, inimitable, qui vous cueille par surprise, même quand vous vous y attendez. Cette manière d’écrire, de narrer, qui vous rend addict si vous y êtes sensibles, et nous sommes nombreux hein, à y être sensible. Il y a cette technique d’écriture, si puissante, qui s’immisce au cœur des personnages, cette faculté de les rendre si humains, si réels. Je vais vous faire une confidence. A un moment, quand je lisais ce roman et que je ne pouvais pas le lâcher, vraiment pas, j’ai fait une courte pause pour me faire un café. En faisant chanter la cuillère de miel dans la tasse de porcelaine, je me disais qu’après avoir fini Carnets noirs je devrais me procurer cette trilogie de Jimmy Gold, Le coureur. Avant de réaliser que cette œuvre n’existait pas, pas plus que l’écrivain John Rothstein. Voilà le pouvoir du Maître, Stephen King.

Et puis, il n’a rien perdu de son sens de l’image, de la scène, on ne peut plus cinématographique, comme avec cette description anodine, page 143 : Elle grimaça, mais aussitôt le sourire en coin retroussa de nouveau ses lèvres. Comme un bout de papier se consumant dans un cendrier. Efficace hein ?!
Ah oui, une dernière chose, le clin d’œil aux films Les sentiers de la perdition et Le parrain 2, c’était vraiment cool …

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassié.

Seb.

Grace, Paul Lynch (Albin Michel) par Anne-Cé

Et si toucher la terreur et le Mal absolu, de « tout son vouloir se réduire (…) à une aspiration aux ténèbres des profondeurs, [s’y laisser] sombrer jusqu’aux tréfonds » par l’écriture était une manière de faire surgir la lumière ?

Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur Paul Lynch prénomme son personnage principal Grace. Pourquoi raconter le territoire de l’enfance, ce socle de graines d’émotions, en explorant le Mal (et le Mâle) ? Pourquoi prendre le parti de creuser au plus profond de la Grande famine qui ravage la terre d’Irlande ?

1845. La veille de Samhain, une des fêtes qui annonce novembre, rituel de passage entre le monde des humains et l’Autre monde, la résidence des Dieux. Comment une mère peut-elle demander à sa fille de partir pour trouver du travail et survivre dans une terre qui se meurt ? Grace qui a droit à un véritable festin pour prendre des forces, Grace qui se prépare à traverser le temps et l’espace. Car Grace, malgré (et peut-être grâce à) la volonté maternelle, s’engage dans une  « odyssée vers la lumière».

Du feu, des miroirs, un travestissement, une fuite organisée par la Mère nourricière en personne, il n’en faut pas davantage pour que le lecteur comprenne que rester pour Grace signifierait vivre l’Enfer, que partir le sera tout autant.

Oui, mais alors, pour aller où et à quoi bon ?

L’écriture de Paul Lynch ? Un puits de lumière… j’allais dire, un puits de Grace, où le lecteur vient puiser une énergie poétique, où les personnages se meuvent « dans la lumière de [leur ] propre rage», dans les rêves et les fantasmes de Grace. L’espoir croupi dans l’ombre du récit saturé de menaces et de violence, une violence qui rôde et accomplit son travail comme « la roue d’un moulin tournant à toute vitesse. » Mais là où il y a encore possibilité de rêver autant que de fantasmer le morbide, quand surgit en plein cauchemar un monstre du nom de Boggs, il y a encore une place pour la Vie. Aller de l’avant grâce à nos fantômes et à nos morts. L’Espoir donc qui accompagne la traversée de l’adolescente.

Grace qui ne sait pas lire mais Grace qui apprend à lire la Vie. 

Traduit par Marina Boraso.

Anne-Cé

Mr Mercedes, Stephen King (Albin Michel), par Seb

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassie.

Juin 2015. J’ai passé les derniers jours de mai et les premiers de juin le nez dans le dernier Stephen King. Tous les soirs, après le repas pris en terrasse grâce à la météo favorable, après avoir embrassé mes enfants et raconté l’indispensable histoire (autant à eux qu’à moi), je m’installais dans mon fauteuil disposé sur la même terrasse et allais chercher le fameux bouquin du Maître pendant que mon café chauffait dans le micro-ondes.

Ensuite je m’installais avec ce ciel vespéral typique comme unique plafond et la prairie herbeuse et bruissante courant à mes pieds. Une brise légère et envoutante passait entre mes jambes et dispersait autour de moi les parfums délicieux du jasmin et du chèvrefeuille. Le régiment de grillons qui colonisent le pré fleuri mettait un point d’honneur à remplir l’espace de son chant indispensable à toute ambiance estivale.

J’ouvrais le livre avec gourmandise et le festival recommençait, les pages tournaient, tournaient, mon esprit se régalait et la joie pouvait se lire sur mon visage (d’après les observations de ma femme installée à côté de moi qui elle lisait un disciple du Maître, « L’aube des fous » d’Anthony Signol). La seule différence entre nous deux c’est qu’elle ne boit pas de café le soir, elle dit très sérieusement que ça l’empêche de dormir, moi je réponds d’une manière systématique que c’est « psychologique ».

Enfin, je commence sérieusement à digresser là …

Ce nouveau roman de Stephen King est un enchantement mes amis. Et ce roman est un polar !

Oui, vous avez bien lu, le Maître s’aventure pour la première vraie fois sur ces terres sombres et infiniment intéressantes, ces endroits mystérieux et inquiétants où il est possible de sonder l’âme humaine et de sentir l’effroi de ce que l’on voit.

Le Maître est un impétrant mais pas un débutant. Il s’en tire avec les félicitations du jury, en fait dans le jury j’étais tout seul mais est-ce important ? Je ne doute pas une seule seconde que vous voterez aussi pour les félicitations une fois que vous aurez lu ce magnifique ouvrage. Et vous ajouterez peut-être un prix spécial du jury !

Dès le début c’est le panard ! La première phrase me remet immédiatement dans l’ambiance, la « patte King ». Une phrase anodine simple, mais qui vous met dans le ton, le Maître sait faire ça comme personne, on a l’impression qu’il connait la personne dont il parle, qu’il a vécu les mêmes soucis, les mêmes coups durs. Si ça se trouve c’est lui qui a vendu la vieille Datsun dont il est question au tout début.

Très vite ça dégénère, l’action file et les personnages sont éclatants de crédibilité. Ils nous sautent à la gorge et ne nous lâcheront plus jusqu’à la fin.

Avec un talent très proche de ses meilleures productions, l’auteur s’installe aux commandes et nous pilote dans le « King Park Polar » avec brio, subtilité et beaucoup d’originalité. Avec nous, assis à ses côté, nous faisons la connaissance de Brady, le barjot de l’histoire, Bill Hodges l’ancien flic à la dérive qui décroche le premier rôle, Jérôme le petit noir malin pour qui on ne peut s’empêcher d’éprouver beaucoup de tendresse (et sans cesse on serre les fesses en se disant « pourvu qu’il ne meurt pas ! »), Janey sensuelle et surprenante femme et toute une petite galerie de personnages très réussis qui défilent devant nous et jouent leur parfaite partition.

Ah mes amies et amis, le Stephen s’est démené pour nous régaler et nous scotcher à son histoire. Il ne se contente pas de nous mitonner un récit superbe de suspense, il nous crée des personnages magnifiques, creusés, sculptés, peaufinés, du grand art.

Prenons l’inspecteur (ex-inspecteur de 1ère classe) Bill Hodges. Oh quel bonheur !

Flic de haut vol, enquêteur chevronné et très respecté, il se retrouve à la retraite et semble perdu. Du jour au lendemain il passe des rues agitées et des enquêtes obsédantes au désert calme de son fauteuil et à la terrible vacuité des programmes télé (la télévision américaine en prend pour son grade au passage). Il navigue dans un océan de dépression, accroché à sa petite coquille de noix et d’espoir, se contentant de se gaver de sucre et de gras en s’hypnotisant devant cet écran vulgaire et sans une once d’intelligence. La zapette dans une main et son flingue dans l’autre. Chaque jour lui-même ignore duquel il va se servir, il est au bout de la route, presque au bout tout court. La déprime mine ses fondations d’homme et gangrène son moral d’ex-flic.

Au moment où nous le croyons perdu se passe un évènement comme seule la condition humaine peut en créer.

Brady, le toqué dont je vous parlais plus haut, quelques semaines plus tôt a foncé dans une foule composée de milliers de personnes avec une grosse Mercedes qu’il avait volée. Ce fut une terrible boucherie, huit morts, des dizaines de blessés, d’estropiés, de traumatisés. Il s’en est tiré, personne n’a pu le retrouver. La presse le surnomme « Mr Mercedes ».

Brady vient d’envoyer une lettre à l’ex-inspecteur Hodges. Il veut le provoquer, l’aider à en finir avec sa petite retraite si minable. Mais la réaction de l’ancien flic n’est pas celle escomptée. Le gaillard a de la ressource, il se pourrait qu’il décide de reprendre l’enquête en « off ».

A partir de cet instant le face à face entre les deux hommes monte en puissance, nous nous trouvons en alternance dans leurs tronches et on n’en croit pas nos yeux de voir comment ça tourne. Nous descendons dans les bas-fonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de pire, de plus lâche, de plus misérable. Nous y trouvons aussi la peinture à peine écaillée d’une société qui dérape, tourne en rond et ne parvient à rien d’autre que le néant.

Avec une vitesse assez stupéfiante, nous nous amourachons de cet inpecteur sur la touche et en fin de cycle, de cet homme divorcé, boudé par sa fille et noyé dans ses souvenirs de « quand il était flic« . Un homme qui va comprendre peu à peu qu’il a peut-être encore des choses à faire sur cette maudite terre.

Mais nous sommes dubitatifs, Bill Hodges est parti à la retraite peu après le carnage du City Center (l’exploit de Mr Mercedes), lui et son coéquipier ne sont parvenu à rien, comment réussirait-il maintenant qu’il est retraité, dépourvu des facilités de la police et de sa puissance !

Tout l’art du Maître réside là.

Et puis son écriture est toujours aussi bandante ! Oups …

Page 160 je tombe sur ça : Assis dans un magnifique silence, il relit la lettre …

On trouve aussi pêle-mêle des considérations : Pourquoi boire à l’excès quand la vie est belle sobre ? ou des images originales qui nous parlent : Elle se détourne vers le parking sans attendre de réponse, ses talons communiquant son message d’indignation en morse.

Enfin, comment ne pas rester stupéfait devant l’efficacité de cette écriture magistrale : Des gens crient. Des klaxons retentissent et quelques alarmes de voitures beuglent. Ça sent l’essence, le caoutchouc brûlé et le plastique fondu.

Pas besoin d’en faire des tonnes, nous y sommes, là, au milieu des amas de tôles en combustion, dans la fumée âcre et noire, dans la panique et la peur. La description de cette scène sur une seule page est d’une maîtrise absolue, un modèle du genre. Les comportements des gens autour sont analysés, mis sous les projecteurs, ils se mélangent aux sentiments éprouvés par les personnages impliqués, et on se dit, putain quel talent !

Mesdames messieurs, ce Mr Mercedes est excellent, pour peu que vous ne soyez pas déstabilisés de retrouver le King sur le terrain du polar, car c’est une sacrée putain de bonne nouvelle pour le polar !

Bon je suis d’accord, plusieurs de ses anciens romans peuvent s’assimiler à du polar, comme Charlie ou Marche ou crève. Parfois, à visage dissimulé, il a commis des romans noirs, tels Blaze, Chantier ou La peau sur les os. Mais à chaque fois ou presque, il y avait une dose plus ou moins forte de Fantastique. Avec Mr Mercedes et les deux autres livres qui constituent la Trilogie Bill Hodges, il assume pleinement ses prétentions et il se révèle à la hauteur.

Après plusieurs interminables années au creux de la vague (on ne va pas se mentir hein !), le Maître proclame qu’il est réellement de retour, et c’est pour notre plus grand bonheur.

À très vite pour la chronique de Carnets noirs, le second volume de la trilogie Bill Hodges.

Le fils, Philipp Meyer, Albin Michel et Le Livre de Poche, par Seb

   «  Nous avancions sur une longue plaine entourée de collines, nous enfonçant sous les arbres pour en ressortir plus loin, passant des ténèbres au clair de lune puis de nouveau aux ténèbres ; les indiens faisaient confiance aux yeux des chevaux et ceux-ci chassaient devant nous tous les animaux de la forêt. Je cherchai mon frère. Derrière moi les cavaliers surgissaient des arbres comme s’ils naissaient de l’obscurité même.

 

Ce livre m’a accompagné un bon moment après l’avoir lu. Non pas à cause de ses 784 pages en format poche, car il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que j’y fourre mon nez, même aux heures les plus improbables. Cette histoire a exercé sur moi un pouvoir particulier, j’étais passionné par le récit, les personnages, surtout celui d’Eli ; il fallait que j’y retourne, sans cesse, me replonger dans cette époque, ces lieux, cette histoire qui se cousait dans les plis de la grande Histoire. Oui je sais, vous voulez savoir de quoi ça parle.

1848 – Quelque part dans le sud-ouest du Texas. Sur la « frontière mouvante ». Eli McCullough, environ 12 ans, vit avec sa mère, sa sœur, son frère et son père qui est rangers. Une nuit, alors que le père est en mission, ils sont attaqués par des indiens comanches. Eli et son frère sont enlevés et le reste de la famille massacré. Eli restera trois ans au sein des comanches, il va être « adopté » par Toshaway, le chef de la tribu. Il en conservera un souvenir brûlant et vivace. Ensuite, après quelques errances, il construira sa légende à coups de révolvers et de fusils, il prendra part à la guerre de sécession et aux guerres indiennes pour devenir « le colonel », terme par lequel tout le monde l’appelle désormais. Ensuite, à coup d’achat de terrains, il va façonner un empire du bétail et ne semblera vivre que pour échapper à quelque chose qui le tourmente. Il donne l’impression de se tenir toujours à distance des émotions, de l’empathie, de la compassion, comme si ces choses-là étaient trop chargées, trop brûlantes pour lui. Eli est un homme froid et cynique. Son ombre va planer sur toute sa descendance.

1848 – Peter est le fils « du colonel ». C’est un homme différent, qui semble toujours être en dehors de lui-même. Le poids de l’héritage lui est insupportable, parfois il subit les décisions de son père, parfois il se révolte mollement. Et peut-être qu’au milieu de toute cette violence et de la folie des hommes, il pourra s’échapper.

De nos jours. Jeanne-Anne est la petite fille de Peter. Les évènements ont fait d’elle la patronne de la famille. Elle est la détentrice de tout. L’histoire, le passif, les secrets sales, le futur et le présent. Elle doit faire prendre un virage à l’entreprise familiale et à sa propre vie. Mais boucler la boucle n’est pas si facile quand les souvenirs et les fantômes vous observent.

 

Avec ce roman puissant et très documenté, Philipp Meyer fait s’exercer le souffle de l’histoire. Ah ce que j’ai aimé ce roman ! La construction d’abord. Dans une alchimie savante, on alterne les chapitres et les trois personnages, Eli et Jeanne-Anne à la troisième personne du singulier et Peter sous la forme d’un journal qu’il tenait. La forme narrative du journal confère une certaine distance, ce qui peut surprendre car on s’attend justement à plus de proximité. Cela tient à l’écriture, à l’atmosphère que l’auteur a instaurée, l’émotion s’y fait rare et on peut le déplorer, l’écriture est froide, mais je pense que c’est pour rester fidèle au personnage qui semble flotter dans son être ; ainsi, comme sur des montagnes russes, nous passons de la frénésie au grand calme, à la peur avant le vide puis à la décélération brutale. J’ai aimé les trois personnages, mais j’ai préféré celui d’Eli. Quel parcours ! Quel voyage chez les comanches ! L’auteur nous fait découvrir cette nation dominante, parmi les plus puissantes, nous apprenons leur mode de vie, leurs rites, leurs traditions et croyances. Nous écoutons avec eux le bruit du vent et rien de ce qui vit sur cette contrée ne leur est étranger. Leur connaissance du monde végétal est totale et ils étreignent une liberté sans limite. C’est tout cela qu’Eli, rebaptisé Tiehteti-taibo (ce qui signifie « petit homme blanc ridicule ») va découvrir et apprendre. Je me suis attaché à cette nation indienne avec une grande facilité et beaucoup d’émerveillement. Ces comanches, l’auteur les représente loin de l’hagiographie. Tels qu’ils sont, parfois des sauvages barbares dénués de pitié, parfois des poètes, parfois des êtres capables d’empathie et de beaucoup de gratitude. Mais toujours un peuple libre en prise directe avec la vie et la nature.

Mais, tout au long de la lecture, une peine profonde m’étreint malgré tout, car je sais que cette peuplade vit ses dernières années de liberté et d’insouciance, car l’homme blanc continue d’avancer, de confisquer la terre, de propager ses maladies mortelles et de considérer les Peaux-Rouges comme des êtres inférieurs. Et de les voir progresser, mener leur vie de nomades, chasser le bison, en tirer le maximum (il y a dans ce roman un passage d’anthologie au cours duquel l’auteur nous décrit comment la totalité du bison est exploitée, rien n’est gaspillé, un moment édifiant pour notre société de consommation reine du gâchis). Et de les voir diriger des raids, explorer des terres, prendre soins des plus faibles, tout cela me brisait le cœur car je connaissais la fin tragique qui les attendait, tapie dans les méandres de l’histoire funeste.

C’est le plus souvent les chapitres dédiés à Eli qui faisaient naître en moi une émotion, un sentiment dont les deux autres personnages sont dépourvus, j’ignore si cela était une volonté de l’auteur ou si Peter et Jeanne-Anne sont un peu loupés de ce point de vue. Cela ne m’a pas vraiment gêné d’ailleurs, grâce aux comanches.

Au-delà du récit de trois générations qui ont participé à la construction d’un pays encore juvénile, l’auteur, en abordant de front les sujets de la confiscation de la terre, du génocide des indiens, de la cupidité et de la violence brute qui semble figée dans l’ADN de ce pays, en parlant de tout cela, Philipp Meyer nous raconte l’histoire de l’Amérique. De la folle poussée de fièvre vers l’Ouest à la bagarre pour la terre et l’éradication des tribus indiennes, de la bagarre suivante entre blancs pour la terre, toujours la terre, du schisme de la guerre civile à la découverte du premier puit de pétrole au Texas, le puit qui va changer la face du monde. C’est une folie humaine que nous dévide l’auteur, la fresque de la naissance du Texas sur un matelas de dollars et sur les cadavres entassés de pas mal de gens. C’est aussi la chronique du racisme ordinaire, contre les indiens bien sûr, mais aussi contre les mexicains, les noirs, les colons arrivés trop tard, bref, tout ce qui n’est pas yankee.

Et puis l’écriture, la langue, superbe. Page 692 : Les morts étaient des concurrents déloyaux, figés dans leur perfection quand la chair des vivants n’en finissait pas de faiblir.

C’est une performance sidérante sur une famille qui ploie sous le joug d’une ombre tutélaire et légendaire, « le colonel ». Alors quand les sentiments s’en mêlent, ou s’emmêlent, et que l’histoire et les velléités jouent les trouble-fêtes, tout devient incertain, l’avenir se teinte de noir et de sang. Le sang, la seule véritable constante en Amérique.

Seb.

Traduit par Sarah Gurcel.

 

La toile du monde, Antonin Varenne, Albin Michel par Le Corbac

Y a du Franck et Vautrin, du Malraux et du Cronin, un peu de Miller et de Tennesse aussi sous la plume d’Antonin Varenne.
Quelques personnages judicieusement choisis et représentatifs d’une certaine société, du conformisme ou de son opposé, de l’émancipation et de la soumission; des personnages en quête, cherchant la liberté ou l’amour, la vengeance ou le pardon, la reconnaissance ou leur existence; des personnages qui vont se croiser et partager quelques instants intimes de leur vie, quelques idéologies personnelles, de nombreuses visions de l’existence sous l’œil de la Grande Catin, la Prostituée européenne : Paris.
Paris, le dernier et ultime personnage, Paris féminisée qui regarde tous ces hommes s’agiter sous ses jupes, sur ses hanches, sur son corps afin de la transformer, de la plier à leurs désirs pour prouver leur virilité, imposer leur force et leur puissance. Paris sur laquelle passent tous ces hommes qui la dénudent, la déflorent et la laissent là, dans le lit de la Seine, quelques billets déposés dans les mains avides de ses propriétaires après l’avoir souillée de longues semaines. Paris donc qui se raconte, se dévoile, s’applique à poser sur sa situation un regard on ne peut plus objectif, mélancolique et fataliste dans les lignes d’un journal, La Fronde, et sous la plume cachée de Aileen Bowman.
Cette jeune femme aux origines étrangères, journaliste pour le New York Times et féministe assumée, tendance libertaire et libertine, portant un nom de famille aux consonnances indiennes (L’homme Arc) et des pantalons « masculins ».
Cette jeune femme, tendue, à vif, refusant tout compromis sur sa manière de vivre vient bouleverser la morale et la vie de notre bon vieux continent encore enfermé dans ses certitudes et traditions ancestrales et un tant soit peu archaïques
Entre un frère bâtard, mi indien mi blanc, un artiste peintre en pleine ascension et un couple de parisien bon teint, les rencontres de Aileen sont autant de chroniques douces amères d’un pays, d’une civilisation qui change de siècle et peine à évoluer.
La toile du monde, petit théâtre où se joue l’avenir, dans lequel les individus se cherchent, se fuient, est un vaudeville dramatique à l’écriture photographique immortalisant la fin d’un monde et les premiers pas d’une nouvelle Ere.
Le Corbac

Une douce lueur de malveillance, Dan Chaon, Albin Michel, traduit par Hélène Fournier

Russell Tillman sort de prison après presque trente ans derrière les barreaux. Accusé du meurtre de ses parents adoptifs ainsi que de son oncle et sa tante, il vient d’être innocenté par des tests ADN. Dustin, son frère adoptif, devenu psychologue, apprend la nouvelle avec appréhension car c’est sur son témoignage que Rusty avait été condamné. Veuf depuis peu, il a du mal à se remettre de la mort de sa femme Jill et redoute de devoir affronter Rusty. Il va donc s’engager avec un de ses patients, ancien policier, dans une enquête sur la disparition de plusieurs étudiants retrouvés noyés, oubliant peu à peu les limites normalement imposées par son métier de thérapeute.

Troisième roman de Dan Chaon à paraître en français, excellemment traduit par Hélène Fournier, Une douce lueur de malveillance intrigue, bouscule et dérange dès les premières pages. Au gré de chapitres assez courts, sur une construction habile et nerveuse, Dan Chaon, après avoir narré le drame initial à travers les yeux d’un des protagonistes, s’attache ensuite à semer le doute dans l’esprit du lecteur comme dans celui de ses personnages.

 » (…) j’ai réalisé pour la première fois que ce sourire n’était pas humain. c’était de l’homochromie. Du camouflage par mimétisme. Il souriait aussi bien au téléviseur, à son fils ou à une plante d’intérieur, mais ce qu’il avait réellement au fond de lui restait tapi et regardait furtivement à l’extérieur. »

En alternant les époques et les narrateurs, il parvient à troubler la scène initiale ainsi que les souvenirs qu’en ont Dustin ou Kate et Wave, ses cousines, présentes lors du drame.

 » (…) elle pressentait que, dans leur ensemble, ces histoires ne tenaient pas debout si on y regardait de plus près – qu’en fait, nous nous contentions de jeter un coup d’oeil à notre vie par un trou de serrure, et qu’une bonne partie de la vérité, que la réalité de notre vécu, nous était cachée. Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves ».

Si l’on ajoute à ce cruel constat les manipulations mentales subies dans son enfance par Dustin de la part de Rusty ou de ses cousines, il devient difficile de considérer son point de vue comme fiable. Au moment de la libération de Rusty, le thérapeute commence à  à perdre pied suite au décès de sa femme même s’il refuse de le reconnaître. L’enquête dans laquelle il se lance avec le mystérieux Aqil, patient qui deviendra ce qui s’approche le plus d’un ami pour Dustin, lui fournit une occasion supplémentaire de nier ce que son cerveau et sa mémoire tentent de lui faire comprendre.

Alternant les points de vue tout en gardant une maîtrise totale de son récit, Dan Chaon donne également la parole à Aaron, un des deux fils de Dustin. Contacté par Rusty à sa sortie de prison, le jeune homme traverse lui aussi une période difficile. Il se défonce avec à peu près tout ce qui peut lui tomber sous la main et multiplie les expériences « limites » au gré de ses rencontres. Il ignorait l’histoire familiale jusqu’à ce que Rusty lui en parle et le regard qu’il porte sur son père apporte un éclairage nouveau tout en contribuant à brouiller l’image de Dustin.

Sous de faux airs de thriller, Une douce lueur de malveillance est avant tout un grand roman sur la manipulation, la mémoire et le doute. Le mot « certitude » n’a pas sa place ici. C’est également le tableau d’une famille au sein de laquelle personne n’a été épargné, chacun(e) essayant de s’en sortir à sa manière. Le vernis des fêtes familiales décrites en début de roman saute assez vite pour laisser apparaître une réalité plus glauque et l’on sent la tentation de Dan Chaon d’élargir ce constat à l’ensemble de la société américaine, ses personnages n’étant finalement que les symptômes d’une société malade, qui hésite entre schizophrénie et paranoïa. Quand on ne peut plus s’appuyer sur nos souvenirs ni faire confiance à qui que ce soit autour de nous, que reste-t-il ? Roman hypnotique et déstabilisant, Une douce lueur de malveillance ne cède rien à la facilité et mènera le lecteur par le bout du nez sans jamais renoncer à cette volonté de provoquer l’inconfort. Ne serait-ce que pour cette raison, on se fera un devoir de remercier l’auteur car il n’est pas désagréable, loin s’en faut, d’être bousculé de temps à autre.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même (…), l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

On est là au coeur du propos.

Yann.