Equateur, Antonin Varenne (Albin Michel), par Seb

« Les pionniers sont des bouffe-merde, ils cherchent des certitudes et une femme pour leur tirer les bottes le soir. Et elles, les tireuses de bottes, elles veulent des mômes, une église et une école. Que ça dure. L’aventurier, le coureur, il regarde les choses en sachant qu’elles durent pas, qu’il crèvera de cette nourriture qui remplit pas le ventre. À mon âge, je peux plus dire qui a raison. Même, je commence moi aussi à en rêver de cette saloperie de maison avec un porche et un fauteuil à bascule. Mais j’ai pas de regrets. Sauf un. De pas avoir entrepris un autre voyage quand j’ai compris que ce pays deviendrait le même que tous les autres. »

L’histoire : Pete Ferguson est un jeune homme déjà frappé par l’indignité. Voleur, incendiaire, déserteur de la guerre de sécession, meurtrier, l’immensité de l’ouest américain est déjà trop étroite pour lui. À la poursuite de son destin et fuyant son triste passé, il met le cap sur l’Equateur, cet endroit de légende, dont il ne sait vraiment s’il existe. Un coin de planète où le monde tourne parait-il dans l’autre sens, où les pyramides Incas reposent au sol par leur sommet, où les cascades et les torrents coulent à l’envers, et surtout, un endroit pour tout recommencer. Du Nebraska à l’Amazonie, en passant par le Texas le Mexique et le Guatemala, à pied, à cheval et par l’océan, Pete Ferguson va tracer un chemin tortueux et sanglant en forant l’horizon de son regard noir, à la recherche d’un destin.

Equateur est la seconde partie de ce que j’appelle la trilogie Bowman, il vient après Trois mille chevaux vapeur et précède La toile du monde. Voilà pour l’orientation, parce que lorsqu’on voyage sur d’aussi grandes distances que dans ces livres, qu’on bouge autant, il vaut mieux savoir se situer. Il y a trois ans j’avais dévoré Trois mille chevaux vapeur. Le personnage d’Arthur Bowman m’avait accaparé, et le récit m’avait enthousiasmé. Je retrouvais le souffle des grandes œuvres d’Aventure, ce genre si difficile mais doté d’une grande magie quand cela fonctionne.
Avec Equateur, nous retrouvons Pete Ferguson, un personnage que l’on découvre à la fin de Trois mille chevaux vapeur. Antonin Varenne en fait le centre de son roman, il le malmène, le charge d’un passé sombre et douloureux, le dote d’un caractère ombrageux et un peu cynique, parfois capable de se laisser attendrir, souvent imperméable aux autres. Un curieux homme ce Pete Ferguson. C’est quelqu’un en lutte perpétuelle, qui fuit son passé en se faisant croire qu’il avance vers son futur. Evidemment, en filigrane, de la première page à la dernière, plane l’ombre du sergent Bowman, telle la forme décalquée sur le sol d’un pygargue surfant dans les courants ascendants. Pete Ferguson est rétif à la discipline, à l’autorité. C’est en partie l’origine de ses problèmes noués dans les turbulences de son passé. Des turbulences nées dans le creuset de l’enfance, comme bien souvent. Car tout se joue durant l’enfance ; l’enfance, cette surface de peau écorchée ou choyée qui contient bien plus que de simples souvenirs.

Au-delà du périple qui vaut sacrément le détour, l’auteur nous immerge au cœur d’un monde qui glisse lentement vers les limbes du passé, ses jambes déjà mordues par les crocs du temps assassin, et bientôt ce sera la taille, le ventre, et tout sera avalé. Dans les pas de Ferguson, on découvre une époque qui agonise, la conquête de l’ouest n’est plus qu’un songe tremblant au-dessus du sable brûlant des désert californiens, il n’y a plus d’endroit qui n’ait été foulée (pollué ?) par le pied d’un blanc. En Arizona ou au Guatemala, les Indiens sont identiques et leur sort semblable, ce sont des ombres fantomatiques à peine tolérées par l’envahisseur blanc. Ce qui est fascinant, c’est d’écouter les personnages se rendre compte, de les voir réaliser à quel point ils sont au bout de l’histoire, que ce fut beau, intense, violent, injuste, terriblement excitant, mais que tout cela s’achevait dans la désillusion et la cupidité. C’est dans ce brouet du temps qu’émerge Pete Ferguson, avec sa colère profonde et sa peur, son histoire et ses pulsions. C’est un homme vide, que la présence entêtante du père creuse toujours un peu plus, ce père à l’ombre si prégnante.
Finalement, la seule chose que possède Pete, hormis ses souvenirs lourds comme des locomotives et tranchants comme des tomahawks, c’est son instinct. Il va le suivre, il va même trouver un moyen d’expulser et de gérer son trop plein de tourments et de sentiments contraires en tenant un journal, en s’adressant aux personnes qui ont joué, ou qui jouent encore un rôle dans sa vie.

J’ai beaucoup aimé ces passages, sortes d’introspection assez lucide qui balancent parfois des pensées brûlantes comme de l’acide.
« L’arbre de la liberté n’est pas arrosé par le sang des tyrans, c’est un poteau d’exécution où l’on attache et égorge nos enfants. Qu’on le fleurisse avec des patriotes pendus à ses branches. »
Tour à tour, par la plume, Pete Ferguson s’adresse ainsi à Bowman, à son père qu’il appelle « le vieux », son frère, Maria, Alexandra, sa mère, et au fil du roman, se lève peu à peu la lourde tenture du passé qui écrase l’âme et le cœur de Pete. Ces passages en disent long sur qui est vraiment Pete Ferguson, comme cette phrase exhumée d’une lettre à Maria :
Sais-tu, Maria, que le destin commence quand nous échappons à ce que nous devions être ? »
Le destin, l’obsession de Pete. Son moteur, son cœur et ses poumons, le grand phagocyteur de ses pensées et de son énergie. Il pense qu’il est préférable d’avoir un mauvais destin que pas de destin du tout. Comme il vaut mieux vivre plutôt qu’exister. Pete Ferguson est un homme bancal, qui a toujours une douleur lancinante quelque part dans le corps, une aiguille chauffée à blanc qui l’empêche de se relâcher, de savourer, il cherche quelque chose et est terrorisé à l’idée de ne pas reconnaître cette chose lorsqu’elle sera devant lui. Ou bien est-il effrayé à l’idée de la trouver ? La déception fait-elle partie du destin, peut-elle en constituer le squelette ?
Cette histoire est aussi une réflexion sur la propriété privée, sur l’accaparement, la spoliation. Au début du roman, Pete commet d’ailleurs un acte qui en dit long sur le sujet et qui revêt une symbolique forte.

Antonin Varenne s’est méchamment documenté pour écrire ce roman qui aurait sans doute plu à Stevenson et Twain, à Fenimore Cooper et Jules Verne. Cela transpire dans chacune des pages, cela ressemble parfois à un authentique témoignage tant tout est précis. Et puis il y a toujours cette belle écriture, qui fait apparaître des images superbes. Je vous laisse avec un autre morceau de bravoure littéraire.
« Comme des fourmis dévorant petit à petit un arbre, ils rognèrent le cadavre du bison. (…) Les mouches entraient dans leur bouche, l’odeur de charogne voyageait rapidement, nouvelle fraîche sur la plaine. Des coyotes se dressaient au loin pour sentir le vent, les vautours faisaient leur messe en spirale au-dessus d’eux, un tunnel vers le ciel pour l’âme du bison. »

Seb.

La toile du monde, Antonin Varenne, Albin Michel par Le Corbac

Y a du Franck et Vautrin, du Malraux et du Cronin, un peu de Miller et de Tennesse aussi sous la plume d’Antonin Varenne.
Quelques personnages judicieusement choisis et représentatifs d’une certaine société, du conformisme ou de son opposé, de l’émancipation et de la soumission; des personnages en quête, cherchant la liberté ou l’amour, la vengeance ou le pardon, la reconnaissance ou leur existence; des personnages qui vont se croiser et partager quelques instants intimes de leur vie, quelques idéologies personnelles, de nombreuses visions de l’existence sous l’œil de la Grande Catin, la Prostituée européenne : Paris.
Paris, le dernier et ultime personnage, Paris féminisée qui regarde tous ces hommes s’agiter sous ses jupes, sur ses hanches, sur son corps afin de la transformer, de la plier à leurs désirs pour prouver leur virilité, imposer leur force et leur puissance. Paris sur laquelle passent tous ces hommes qui la dénudent, la déflorent et la laissent là, dans le lit de la Seine, quelques billets déposés dans les mains avides de ses propriétaires après l’avoir souillée de longues semaines. Paris donc qui se raconte, se dévoile, s’applique à poser sur sa situation un regard on ne peut plus objectif, mélancolique et fataliste dans les lignes d’un journal, La Fronde, et sous la plume cachée de Aileen Bowman.
Cette jeune femme aux origines étrangères, journaliste pour le New York Times et féministe assumée, tendance libertaire et libertine, portant un nom de famille aux consonnances indiennes (L’homme Arc) et des pantalons « masculins ».
Cette jeune femme, tendue, à vif, refusant tout compromis sur sa manière de vivre vient bouleverser la morale et la vie de notre bon vieux continent encore enfermé dans ses certitudes et traditions ancestrales et un tant soit peu archaïques
Entre un frère bâtard, mi indien mi blanc, un artiste peintre en pleine ascension et un couple de parisien bon teint, les rencontres de Aileen sont autant de chroniques douces amères d’un pays, d’une civilisation qui change de siècle et peine à évoluer.
La toile du monde, petit théâtre où se joue l’avenir, dans lequel les individus se cherchent, se fuient, est un vaudeville dramatique à l’écriture photographique immortalisant la fin d’un monde et les premiers pas d’une nouvelle Ere.
Le Corbac