Aucun homme ni dieu, William Giraldi (Autrement / J’ai Lu), par Seb.

« Les annales de la connaissance humaine sont muettes face à la sauvagerie tapie en chacun de nous. »

Lorsque j’ai ouvert ce livre, je ne savais pas trop à quoi m’attendre, j’étais donc dans le meilleur état d’esprit possible pour commencer un roman. Tout ce que j’en savais, je le tenais d’un des libraires que je coudoie, qui travaille chez Page et plume à Limoges. Sébastien (c’est son prénom, très classe hein ?!) m’avait simplement dit « tiens, prends celui-là, c’est un sacré bouquin, tout à fait ce que tu aimes ». Etant donné mes goûts assez éclectiques, je n’étais pas vraiment avancé, mais la petite ride au coin de son œil, cet air complice, avec cette étincelle dans l’autre œil m’avaient tranquillisé.
En effet, c’est un sacré bouquin. D’une rare noirceur. De cette noirceur qui nimbe les choses et les rend belles, leur donne cette patine, cette allure qui fait croire qu’elles ont toujours été comme ça.
Nous sommes en Alaska, aux confins du monde. Dans un village d’autochtones, un enfant a disparu. Sa mère dit qu’il a été enlevé par des loups. Elle a sollicité Russell Core pour le retrouver, parce qu’il est un spécialiste du canis lupus. Elle a lu le best-seller qu’il a écrit sur le sujet, elle lui fait confiance. Alors Russell Core va écouter cette mère étrange, dans cette maison si dépouillée, au milieu de ce village presque fantôme. Il va partir en quête, dans ces montagnes hostiles, au milieu de cette nature impitoyable, sous le regard souverain du Denali. Mais rien, absolument rien ne va se passer comme prévu. D’ailleurs, quelque chose était-il prévu ?

Avec ce roman noir, William Giraldi brosse un portrait d’une région méconnue, même si quelques ouvrages marquants l’ont déjà mise sous le feu des projecteurs (Sukkwan island, de Davide Vann par exemple, ou Denali de Patrice Gain). Dans ce livre d’une densité opposée à celle de la population de l’Alaska, on trouve de la nature plein les pages. Elle est partout. D’abord par l’immuable : les saisons qui incarnent cette Grande Loi qui fait plier tout ce qui vit. On est tout de suite sous le joug de cette force presque surnaturelle. Les longues nuits, le froid coupant, le ciel infini aux couleurs changeantes, la neige capable de tomber indéfiniment et de recouvrir absolument tout, même les remords, même la noirceur de l’âme humaine.
C’est difficile de parler de ce roman singulier, qui traîne une atmosphère pesante comme on traîne sa mélancolie. L’hostilité des lieux et le plafond de nuages lourds de tant de choses y sont pour beaucoup, mais pas seulement. Au travers de cette histoire nous découvrons aussi une manière de vivre en dehors du monde. Ces indiens, rassemblés autour de ces quelques maisons séparées par des rues de terre et un relief tourmenté, sont presque des statues. Ils se meuvent comme des ombres, semblent ne jamais devoir parler, ils agissent selon des règles écrites ou proférées avant que l’homme blanc n’ai posé un pied sur ce continent, ils pensent autrement. Ils ont instauré des lois dans les strates des lois officielles, fonctionnent de côté, marginaux discrets, individus discriminés par un monde qui est incapable de les concevoir autrement que comme des grains de sable dans la machine « moderne ».
L’Alaska est partout dans ces lignes, son cœur palpite sous nos mains, ses soubresauts nous secouent et ses frémissements nous intriguent. Et dans les nuées, plane cette écriture âcre et pure, qui nous englue dans le récit, nous capture. La beauté côtoie le mystère et l’horreur, nous sommes tantôt émerveillés tantôt fascinés, souvent inquiets et angoissés. La menace plane ou rôde, se faufile ou s’immisce, on ne sait trop. Il y a dans ce roman, comme une sensation d’inéluctable, l’impression d’une fin inévitable, une sorte de compte à rebours au terme duquel il faudra avoir le cœur bien accroché.
L’auteur nous offre des cadeaux comme cette phrase « Le soleil refusait encore sa lumière au jour… », ou encore « D’autoroutes en routes, de routes en pistes, de villes en grands espaces, les lumières des hommes se faisaient de plus en plus rares. », ou bien encore ceci « À la fin de l’année, sous cette latitude, le soleil se levait et se couchait dans un intervalle si court, il semblait presque qu’il abandonnait, incapable de se résoudre à porter le jour jusqu’à cette terre. »
Vous l’aurez compris, c’est une histoire primitive portée par une plume lyrique et pourtant acérée. Un récit qui interroge sur le pardon et la rédemption et la possibilité de ce miracle.
Si vous ouvrez ce livre, vous éprouverez la curiosité, l’inquiétude et puis l’angoisse, ensuite l’oppression, puis la peur viendra. Vous endurerez la fatigue des jours sans fin, des nuits trop longues, vous souffrirez du froid et des silences, l’isolement sapera vos nerfs comme la pluie érode la roche. Mais vous ferez un sacré voyage sans avoir rempli une seule valise. L’Alaska, le Denali, les loups, les hommes, les armes, la nature sans pitié, l’immensité des terres et la profondeur abyssale du mal. Oui, vous aurez tout cela, et peut-être plus encore…

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach.

Seb.

Un feu d’origine inconnue, Daniel Woodrell (Autrement), par Yann

C’est par le biais de la BD que l’on a découvert l’oeuvre de Daniel Woodrell, grâce à l’extraordinaire adaptation que Romain Renard avait réalisée du non moins splendide Hiver de glace (Rivages / Thriller) au sein de la regrettée collection Rivages Casterman, qui donna naissance à quelques chefs d’oeuvre … Suivirent, au fil de nos lectures, un roman poignant (La mort du petit coeur) et un recueil de nouvelles, Manuel du hors la loi, pétri de noirceur et d’humanité, tous deux chez Rivages également.

Déjà publié en 2014, Un feu d’origine inconnue est remis en avant par les éditions Autrement et l’on ne pourra que s’en réjouir tant Daniel Woodrell parvient, une nouvelle fois, à saisir son lecteur pour le plonger dans un récit d’autant plus puissant qu’il est inspiré d’un drame auquel furent mêlés des membres de sa famille.

« Missouri 1929. Un soir d’été, les habitants de West Table se rendent joyeux au bal du village. Mais cette nuit-là, la salle prend feu avant d’exploser, laissant de nombreux morts et beaucoup de questions. » (Quatrième de couverture).

A partir d’un moment central (le soir du drame) et d’un personnage (Alma), Daniel Woodrell tisse avec maestria un fil narratif qui navigue entre les personnages et les époques sans jamais perdre un instant son lecteur. On suivra ainsi la vie de la famille Dunahew sur plusieurs générations (Alma, son mari et ses enfants, sa soeur, la sensuelle Ruby, leurs parents), on pénètrera dans l’intimité de Mr. et Mrs Glencross, on découvrira l’ancienne identité de Freddy Poltz, le mécanicien local et bien d’autres personnages seront ainsi mis en lumière à tour de rôle, plus ou moins longuement, apportant chacun(e) une épaisseur supplémentaire à la tragédie à venir.

C’est une petite ville tout entière qui est ici auscultée, observée avec une attention et une humanité qui donnent toute sa force à ce récit dont la brièveté (213 pages) confirme le talent de Woodrell, qui n’éprouve pas le besoin de s’étaler sur plusieurs volumes et parvient à donner à ces quelques pages un souffle qui manque parfois cruellement à d’autres. C’est également le tableau saisissant de la population d’une petite ville du Missouri, tableau si précis qu’on pourrait le reproduire à grande échelle et l’appliquer à une bonne partie des Etats-Unis. Daniel Woodrell sait de quoi l’homme est capable, dans le bien comme dans le mal et il met à jour sans états d’âme l’envers du décor, les secrets que chacun(e) possède et tente de garder terrés. Il décrit également avec justesse et sans fard les rapports de force entre blancs et noirs ou entre classes sociales et c’est ici qu’il se montre le plus incisif et réaliste. L’entresoi permet aux membres éminents de cette petite société de bénéficier d’une impunité quasi totale, d’autant plus révoltante que la population noire et pauvre n’a la plupart du temps que ses yeux pour pleurer.

« Il était incapable de se reposer ou de rester à ne rien faire et devait demeurer ainsi toutes sa vie – le repos était dangereux pour les pauvres, il le savait, et quand ils étaient oisifs, les démunis étaient envahis d’idées d’indignité prédéterminée qui grandissaient en eux, les détruisant de l’intérieur. »

Aussi puissant que bref, politique et social autant qu’historique,Un feu d’origine inconnue confirme si besoin était qu’on a ici affaire à un grand auteur et l’on ne pourra qu’exhorter à se pencher sur son oeuvre (dont les autres titres sont tous parus chez Rivages). Et l’on remerciera les éditions Autrement pour cette réédition bienvenue.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte.