A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk (Aux Forges de Vulcain), par Le Corbac

Il paraît qu’il faut savoir sortir de ses sentiers balisés et prendre des risques, se lancer à la découverte de nouveauté; accorder le doute à l’inconnu et lâcher sa zone de confort.
Je l’ai fait en acceptant de suivre Alexandra Koszelyk en 1986 à Tchernobyl, sur les traces de Ivan et Léna.
Pas de flingues ni de cadavres, ni tripes ni boyaux, pas de crimes ni d’enquête point de violence à chaque page (je vous épate sur ce coup là hein?). Pas de courses poursuites ni de chevauchées frénétiques un calme plat total par rapport à mes lectures habituelles.
Et pourtant que j’ai aimé ce voyage dans le passé, cette quête de ces racines enfouies dans cette terre à jamais ravagée et dévastée. De l’Ukraine à la France, c’est un aller-retour auquel nous convie Alexandra. Sous l’égide de David Meulemans, son éditeur chevelu et barbu, elle nous offre un premier roman émouvant et profond qui sait éviter les écueils classiques du pathos, de l’écriture guimauve qui vous colle au doigt et vous écœure au bout de trois pages.
A crier dans les ruines est un roman mélancolique et triste (attention j’ai pas dis non plus qu’il fallait faire un stock de kleenex, j’ai pas dit que c’était un roman à pleurer; quand je dis triste c’est parce qu’il est fort en émotions, vous remue le cœur, vous prend aux tripes et ne peut pas vous laisser insensible).
Pour crier ça crie chez Alexandra, mais ce sont des cris d’amour et de détresse, de ceux des êtres en perdition, de ceux des êtres qui ont tout perdus et qui tentent d’effacer leur passé en se noyant dans une vie qui ne sera jamais la leur. Les cris d’Alexandra ils sont profonds, enfouis dans un passé, dans une tragédie et une Histoire capable de bouleverser à jamais une vie ou un destin, de réduire à néant des rêves enfantins et des espoirs adolescents, de piétiner une vie supportée plutôt que de la choisir, de transformer un adulte en un semblant d’être humain qui se cachera derrière des faux-semblants, qui cherchera à jouer à la perfection le rôle que l’on attend de lui au point de se renier et de rejeter tout son passé, celui des histoires d’une grand-mère, d’une mère quia chois d’occidentaliser son nom et de renoncer à sa réussite pour se mêler à une multitude, à un troupeau au sein duquel elle n’aura jamais sa place. Les cris d’Alexandra ne font pas peur même s’ils sont effrayants de réalisme, ce ne sont pas des cris de terreur mais de panique…comme ceux d’un gamin qui ne comprend pas qu’il se noie dans son bain, comme ceux d’un enfant qui se retrouve d’un coup submergé par une vague qui le retourne et le tourne sans qu’il n’arrive à sortir de l’eau, comme un adulte incarcéré dans une vie qui ressemble plus à un pis à aller ou une cellule imposée même si la porte est toujours ouverte.
Et puis elle nous trace les plans de ses ruines aussi…Ruines d’une époque sèche et rude, ou l’excellence se dispute avec le collectivisme d’une époque révolue, ruines d’un monde à part, incapable sauf sous la force de se plier ou de s’adapter au reste de l’univers. Ruine d’un monde qui n’était qu’une utopie politique et économique au sein de laquelle certains on su se trouver, refusant l’urbanisme et le consumérisme, la politique et la loi du plus fort pour se trouver à vivre avec notre nature. Nature qui finalement n’est pas faite que de ruines mais qui survit à tout, tout le temps, qui reprend toujours ses droits et qui est capable, quand les derniers vestiges d’humanité on disparu de renaître et de reconquérir ce que l’homme lui a volé. Ruines de vies trop longtemps échouées et qui elles aussi auraient pû se dèssecher mais, qui nourrie par la terre, l’espoir, les légendes et un amour candide mais sincère sont à un moment capable de bourgeonner à nouveau, de grandir et croît chaque jour un peu plus, se rappelant à notre bon souvenir par une saveur, par une odeur, par une sensation.
Les cris et les ruines d’Alexandra Koszelyk sont celles sur lesquelles et grâce auxquels on peut finalement vivre ou revivre. Elle nous démontre que finalement rien n’est jamais irrémédiable et que la Nature, y compris celle de l’Homme, est toujours plus forte que la Civilisation.
A crier dans les Ruines, le Corbac a fini par ne plus avoir de voix, mais le cœur serré et la larme à l’œil, les plumes toutes molles et le bec coi.
Merci pour ce merveilleux moment.

Le Corbac.

Des mirages plein les poches, Gilles Marchand (Aux forges de Vulcain) par Aurélie

Résultat de recherche d'images pour "gilles marchand nouvelles 2018"Les nouvelles c’est pas mon truc. Oui mais voilà, quand elles sont écrites par Gilles Marchand, c’est pas pareil.

Cet écrivain a une façon bien à lui de nous laisser pénétrer dans son univers et ces pages me semblent faire un merveilleux écho à ses deux romans, surtout à Une bouche sans personne qui m’avait tant remuée.

Douceur, nostalgie, tristesse, folie, amour filial, inadaptation sociale, solitude, blessures, fantaisie… Ces courts textes se superposent magnifiquement et me font espérer un troisième roman éblouissant (non, non, Gilles, je ne te mets pas la pression).

Ma nouvelle préférée : Deux demi-truites. Amis lecteurs, j’ai hâte de connaître la vôtre !

Invasion, Luke Rhinehart, Aux Forges de Vulcain par Le Corbac

« Des boules de poils intelligentes débarquent sur Terre »… quand j’ai lu cette première phrase de 4ème de couverture, j’ai tout de suite pensé à CRITTERS, surtout avec la suite: « elles n’ont d’autre but que de s’amuser ».
Pour s’amuser, elles s’amusent, et gentiment en plus. Rien à voir avec ces boules de poils aux crocs acérés des années 80 qui viennent foutre le bordel sur notre chère planète, assoiffées de sexe et de sang, lubriques et agressives.
Quoique…
Quoique les Protéens ( c’est ainsi qu’ils se nomment), ne sont pas arrivés sur Terre pour se prendre la tête mais plutôt pour nous la prendre.
Luke Rhinehart étant américain, sa base sera…américaine.
Mais il n’empêche que son livre est universel et ne peut nous laisser indifférents.
Roman de la contestation, roman de la rébellion, roman de lutte, roman révolutionnaire.
Déjà, avec  L’Homme Dé, il avait rué dans les brancards, secouant les règles de bienséance et chamboulant les bonnes mœurs sociétales de la middle-class.
L’âge ne l’a pas assagi, bien au contraire.
Ce joyeux trublion se permet d’écrire avec toute l’arrogance du bouffon: critiquer et donner son désaccord sur ce qu’il pense de la gouverne de son seigneur et maître sans perdre la tête (au sens propre bien évidemment).
Acide et cruelle, réaliste et positionnée avec outrance, sa plume nous dessine le portrait de ce couple de rebelles, de réfractaires à l’hégémonie des médias et de la consommation, à la préséance de la renommée et de la richesse sur le bien commun.
Luttant depuis leur enfance contre cet absolutisme bienpensant, contre l’endoctrinement d’une société basée sur la consommation et l’enrichissement avec comme finalité le pouvoir, la domination mais toujours avec ce manque de reconnaissance.
Cette jeune nation que sont les Etats-Unis d’Amérique est encore bien vacillante, titubante encore parfois sur ses jeunes jambes.
Besoin d’expansion géographique, politique et économique donc militaire en fait, besoin d’étendre son pouvoir et de se faire voir, nécessité de se démarquer de ses vieux oncles européens et donc de devoir faire plus fort…ou pire.
Théorie complotiste, omniscience des services de renseignements dans la vie de chaque individu, surveillance, méfiance…où est donc l’insouciance ?
Insouciance, légèreté, amusement, gaudrioles et autres fariboles… C’est ce qu’il nous manque. L’humour et l’amour de la plaisanterie, le plaisir de chahuter, de s’amuser, de rire et de ne pas se prendre au sérieux; voilà ce que l’Homme a perdu.
Alors vi, je le dis Luke Rhinehart exagère, caricature jusqu’à l’excès, piétine les plates bandes et dépasse la ligne blanche très souvent mais bon Dieu que c’est bon!
Cultivé et informé, se positionnant clairement sur une opinion politique et un point de vue humaniste, Luke Rhinehart nous offre une œuvre picaresque à la Cervantès, le récit de ces petites gens si banales qui n’abandonneront jamais leurs idéaux ni leur foi en l’espèce humaine et qui toujours lutteront contre ces gigantesques moulins corporatistes, capitalistes, énigmatiques, administratifs et incompétents.
Une comédie dramatique dans l’air du temps, un drame comique qui devrait nous interpeller.
Le Corbac.

Et j’abattrai l’Arrogance des Tyrans, Marie-Fleur Albecker (Aux Forges de Vulcain) par le Corbac

Et j'abattrai l'arrogance des tyrans

Merci Marie-Fleur Albecker et David Meulemans pour cette excellente lecture. Ce furent des éclats de rire, des remarques à haute-voix, des extraits lus dans la libraire. Cette écriture si badine mise aux services d’un tel discours est un régal.

Il y avait longtemps (Révolution de Sébastien Gendron doit être le dernier) que je n’avais pas lu un tel pamphlet, une telle ode à la lutte et à la rébellion.

Merci pour ce pur moment de bonheur.

« Peuple exploité par les plus riches et par les grands de ce monde, révoltez-vous ! Pauvres hères trimant au nom du profit et de la reconnaissance de vos patrons, de vos dirigeants, de vos chefs; misérable piétaille piétinée comme le raisin à la pige, battu comme le blé mûr par les administrations à la solde des puissants ; tristes sires qui ne supportez plus les ingérences, les arrestations arbitraires, les lois inégales et les réglementations humiliantes : prenez les armes et battez-vous. Luttez et défendez vos droits et idéaux. L’injustice n’est pas votre apanage, tout comme la pauvreté et l’échine courbée ne font pas partie de vos traits de caractère. Attisez la vindicte du plus grand nombre, regroupez les démunis et les exploités, les femmes et les étrangers, les rejetés du système sous prétexte de ne pas être nés au bon endroit, les nantis aux idées libertaires et progressistes (peu nombreux comme de coutume) qui croient en l’égalité de chaque individu viendront vous soutenir. Trouvez des meneurs forts, bavards, crédules et pourtant si réalistes ; trouvez des combattants, des beaux parleurs, des emblèmes représentatives d’une tentative vaine d’évolution des mœurs et de la société et laissez vous guider.

Accédez quelques heures, jours ou semaines à ce sentiment de béatitude et sentez vous pousser par une tornade contestataire et justifiée. Profitez de ces quelques moments d’euphorie galvanisante…

Après l’été qui agite les sangs vient l’automne humide qui freine les ardeurs. Suite à un hiver rude et violent qui fait cesser toute activité, qui détruit les pousses précoces et les tentatives de réveil arrive le printemps. Le printemps qui n’est que le renouveau d’une situation qui a existé, qui existe et qui existera toujours. Le renouveau de cette richesse réservée à une minorité se croyant au-dessus du panier parce que bien née, parce que détentrice d’une pseudo-autorité attribuée de droit(s), parce que riche, parce que forte, parce que corrompue manipulée, refusant de perdre une miette de leur pouvoir, parce qu’ancré dans la certitude qu’ils font ce qu’il faut pour vous, respectant vos origines, vos intelligences, vos us et coutumes ; vous le bas-peuple, le petit peuple, les rouages de cette mécanique implacable qui ne vise qu’à vous désincarner et vous réduire à l’état de simples coquilles vides et obéissantes.

Profitez de ces moments de liberté, de cette bise qui vous souffle dans les cheveux, dans ce vent léger qui vous pique les yeux, dans ce vent dur qui tente vainement de vous ralentir ; profitez de ces sensations et sentiments que vous découvrez, qui vous donnent enfin le sentiment de vivre, les émotions que doivent ressentir toutes ces bêtes enchaînées à qui l’on rend la liberté.

Parce que…

Parce que tout à une fin et que la loi du plus fort, du plus riche, du plus influent l’emporte toujours.

Alors si c’est pour mourir écartelé ou décapité, battu comme un chien ou bien devoir vivre dans la solitude inquiétante de la peur de voir la porte s’ouvrir, dans la tristesse d’avoir tout perdu et de devoir subir en outre les regards défiants et les sous-entendus malaisants de votre village… Alors je vous le dis : battez- vous quand même car d’autres dans les années et les siècles à venir vous imiteront et un jour, un jour vous aurez gagné !«