Un autre tambour, William Melvin Kelley (Delcourt), par Yann

Heureuse initiative que celle de la maison Delcourt Littérature de rééditer ce roman initialement paru aux Etats-Unis en 1962 et publié en France par Casterman en 1965. Ce texte eut un écho retentissant lors de sa sortie, à tel point, nous dit l’éditeur, que l’on compara William Melvin Kelley à James Baldwin ou William Faulkner, excusez du peu. Comment expliquer, alors, que le New-Yorker parle aujourd’hui de lui comme du « géant oublié de la littérature américaine » ? Le fait que l’auteur se soit exilé avec sa famille, d’abord à Paris puis en Jamaïque, pour fuir le racisme, suffit-il à justifier cet effacement progressif des mémoires ? D’autres écrits, au moins aussi sulfureux que celui dont il est question aujourd’hui, ont traversé les années sans dommages et continuent de nos jours leur vie de « classiques » …

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la possibilité qui nous est offerte de (re)découvrir ce roman intemporel dont l’audace surprend encore, à plus forte raison au sein de la société américaine du début des années 60. Imaginez un peu : dans une petite ville du Sud profond des Etats-Unis, fin des années 50, Tucker Caliban, fermier noir, met le feu à sa maison après avoir répandu du sel sur son champ et tué ses bêtes. Puis il quitte la ville. Le lendemain, c’est la quasi totalité de la population noire de Sutton qui a fait ses bagages pour partir vers le nord, sous les yeux ébahis des Blancs que rien n’avait préparés à une telle éventualité.

Sous la véranda de l’épicerie Thomason, comme chaque jour, rassemblés autour de M. Harper, quelques blancs désoeuvrés regardent et commentent le spectacle quotidien de la ville. Ainsi démarre le roman, alors que M. Harper raconte une nouvelle fois à son auditoire l’histoire de l’ Africain, cet esclave colossal entré en rébellion à peine débarqué du navire négrier, arrière-arrière-grand père de Tucker Caliban. De ce drame fondateur au cours duquel Dewitt Willson, nouveau propriétaire de l’Africain dut mettre fin aux jours de son esclave après l’avoir longuement traqué, de ce drame fondateur naquit un lien étroit entre la famille Willson et les Caliban, descendants de l’Africain. Quelques générations plus tard, David Willson vendra une parcelle de terre et une maison à Tucker Caliban, événement hautement improbable en ces lieux et à cette époque.

Roman choral, s’étirant sur plusieurs générations, Un autre tambour est aussi brillant dans la forme que dans le fonds. Impeccablement construit, il déroule à travers différentes voix, le récit de ces années passées, durant lesquelles se sont construites les fondations d’une histoire dont l’acte de Tucker Caliban semble signer le dénouement. L’alternance des narrateurs(trices) permet à William Melvin Kelley de varier l’éclairage qu’il apporte à son récit et de mieux cerner le rapport unique qui semble lier les Willson et les Caliban. La figure du révérend Bradshaw et ses apparitions à Sutton finiront d’apporter au lecteur les clés du récit. Et c’est finalement lui qui résumera le mieux la situation …

« Avez-vous jamais songé qu’une personne comme moi, un soi-disant guide spirituel, a besoin, lui, de Tucker pour justifier son existence ? Très bientôt, monsieur Willson, les gens se rendront compte qu’ils n’ont plus aucun besoin de moi, ni de personnes de mon genre. En ce qui me concerne, ce jour-là est sans doute arrivé. Vos Tucker se lèveront et diront : « Je peux faire ce que je veux, sans attendre que quelqu’un vienne me donner la liberté, il suffit que je la prenne. Je n’ai pas besoin de Monsieur le chef, de Monsieur le patron, de Monsieur le président, de Monsieur le curé ou de Monsieur le pasteur, ou du révérend Bradshaw. Je n’ai besoin de personne, je peux faire ce qui me plaît pour moi-même et par moi-même » ».

Incontournable roman sur le racisme où les rapports blancs-noirs, dominants-dominés sont au coeur même du récit, « Un autre tambour » est également un grand texte sur le mensonge et le regret, l’impossibilité de changer le cours de l’Histoire. On y appréciera le tableau plutôt féroce que fait William Melvin Kelley de la société blanche de l’époque, en mesurant ainsi encore plus l’impact qu’avait dû avoir son texte lorsqu’il parut. Sous ses airs de fable, « Un autre tambour » est un classique instantané auquel on souhaite une seconde vie plus longue que la première.

Yann.

Dieu n’aime pas Papa, Davy Mourier et Camille Moog (Delcourt), par Perrine

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de Davy Mourier dont j’aime l’humour au 6ème degré. Dans la série La petite mort il nous parle comme son nom l’indique de la faucheuse, dans Davy Mourier vs Cuba de la dictature touristique. Comme toujours on retrouve dans Dieu n’aime pas Papa un pamphlet sur un sujet de fond très sérieux, ici la religion (mais pas que…), emballé dans un humour archi noir.

Je me suis marrée (beaucoup) mais j’ai surtout été extrêmement émue par le sujet et le traitement qui en est fait à travers le regard d’un petit garçon qui, plein d’innocence, essaye de comprendre, en toute bonne foi et malgré une souffrance terrible.

C’est bien fait, intelligent et savoureux, encore un Mourier que je valide !

Perrine.

Ma soeur, serial killeuse, Oyinkan Braithwaite (Delcourt), par Aurélie

Terminé dans ma voiture avant d’aller au travail , il m’était impossible d’attendre la fin de journée pour lire les 30 dernières pages !

Un roman noir exceptionnel dont le titre nous dit tout. Korede sait depuis toujours qu’elle doit protéger sa petite soeur. Ça se complique quand la petite soeur en question commence à tuer des hommes. Encore plus quand Ayoola, absolument irrésistible, séduit le beau médecin que Korede convoitait depuis des mois…

Jusqu’où peut aller Korede pour sauver Ayoola malgré un énervement grandissant vis-à-vis de cette soeur qui ne vit que pour son plaisir sans penser aux conséquences ? Vous pourrez le savoir très vite, cette bombe sera disponible en librairie dès demain grâce aux éditions Delcourt. Un texte qui détonne et qui vous donne une énergie folle. J’ai été remontée à bloc pour affronter ma journée !

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Christine Barbaste.

Aurélie.

Au loin, Hernan Diaz (Delcourt) par Aurélie

Au loin, aux côtés d’Håkan dans un western comme je les aime.
Au loin, dans l’immensité de territoires vierges.
Au loin, le plus loin possible de la société, quand on se rend compte qu’elle ne peut rien nous apporter de bon. Loin de tous ces hommes armés de certitudes dangereuses, de méchanceté, d’armes qui les rassurent et les rendent bien trop dangereux.
Au loin, un frère à retrouver qui devient un mirage les années passant.
Au plus près d’une nature qui a tant à nous apprendre, dans laquelle on peut trouver refuge.
Au plus près d’un style qui nous enveloppe et nous emporte dans l’Amérique du milieu du 19e siècle, en pleine mutation, chargée de la fièvre de l’or, du conflit nord/sud, de la découverte de nouveaux territoires, de l’avancée scientifique.
Au plus près de l’existence d’un homme à la philosophie unique qui me rappelle « Le Garçon » de Marcus Malte, une de mes meilleures lectures de ces dernières années.
« Au loin », un roman que je suis heureuse de découvrir grâce à Marie-Laure Pascaud avec quelques mois de retard. Le catalogue littérature de Delcourt est encore tout jeune mais contient déjà de grands textes. Surtout, prenez le temps d’y fureter : des plumes très différentes mais une même exigence littéraire qui met en avant des choix audacieux et d’un goût certain !
Traduit par Christine Barbaste.
Aurélie.

Au loin, Hernan Diaz, Delcourt, traduit par Christine Barbaste

Résultat de recherche d'images pour "au loin delcourt"Finaliste du Pulitzer et du Pen/Faulkner Award 2018 aux Etats-Unis, lauréat du prix Page des Libraires / Festival America en France, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ Au loin ne passe pas inaperçu. Son auteur, Hernan Diaz, est directeur-adjoint de l’université hispanique de la Columbia University et il livre ici son premier roman.

Né en Argentine, Hernan Diaz en est parti à l’âge de deux ans pour la Suède, avant de retourner brièvement en Argentine puis de partir pour Londres et enfin New-York, où il vit depuis une vingtaine d’années. Ce parcours peu banal a laissé son empreinte dans l’esprit de Diaz, qui interroge désormais les notions d’exil et de nationalité à travers un prisme construit tout au long de sa vie et de son expérience personnelle.

Au loin est le récit de l’émigration de deux jeunes suédois aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle. Séparé de son frère Linus lors du voyage, Hakan débarque en Californie, seul et les poches vides, avec pour seule obsession l’idée de gagner New-York afin d’y retrouver Linus. Partant à contre-courant du flux incessant des pionniers de l’époque, il s’attaque à la traversée des Etats-Unis d’ouest en est, à pied.

Roman d’initiation en même temps que western, le récit d’Hernan Diaz parvient à toucher le lecteur en détournant habilement les clichés propres à ces genres littéraires et le voyage à rebours de Hakan devient une épopée intime, la description d’un long trip hallucinant (et parfois halluciné) où le jeune homme évolue au gré des rencontres que le hasard met sur sa route. Souvent démuni quant à l’attitude à adopter face à ses semblables, Hakan sera mis à rude épreuve et fera rapidement, bien malgré lui, l’apprentissage de la violence et de la cupidité, notions dont il s’efforcera toujours de se tenir à distance. Lorsqu’il devra faire usage de sa force phénoménale (le jeune homme est bâti comme une armoire à glace), ce sera dans une sorte  d’état second, et il n’en tirera ni plaisir ni fierté. Malheureusement pour lui, son fait d’armes va suffire à le faire connaître à travers le pays et donnera naissance à la légende du Hawk, monstre humain à la force terrifiante, capable d’assommer un homme d’un coup de poing.

La grande force de ce roman est d’étirer le voyage d’Hakan sur des années, au cours desquelles on assistera à une perte progressive des repères du jeune homme initial, que ceux-ci soient géographiques ou psychologiques.

« Le monde est rond » commença-t-il. (…)   « Après le bateau, nous avons marché. Puis j’étais dans le désert. Longtemps. D’abord, c’était rouge. Puis blanc. Puis de nouveau rouge. J’ai marché longtemps dans le désert. Seul. Puis j’étais dans les plaines, longtemps aussi. Puis j’ai revu le désert. Avant le shérif, avant toi, j’ai revu le désert, mais j’ai tourné le dos », précisa-t-il. Reste qu’il s’était bien mal expliqué. Il aurait mieux fait de se taire. Il y eut un long silence.                                    « J’ai fait le tour du monde ? »

Tombant dans le dénuement physique autant que spirituel au fur et à mesure des épreuves auxquelles il est confronté, Hakan, nouveau Candide, perd ses illusions en même temps que ses objectifs et c’est en cela qu’il nous émeut et nous interroge, lui dont la solitude sera finalement le seul mode de vie qu’il supporte. Etranger sur ces terres promises, il finira par ne rester concentré que sur l’essentiel : rester en vie.

Faux western, on l’a dit mais vrai roman d’apprentissage, Au loin est une belle réussite dont on espère qu’elle en appelle d’autres. Avec Hakan, Hernan Diaz crée un personnage inoubliable, mélange d’instinct et de culture, sauvage autant qu’honnête mais, surtout, seul, dans ce monde comme dans ses pensées, migrant, apatride, en quête désespérée de sens au milieu de ses semblables si différents, qui n’auront de cesse de le décourager dans ses tentatives d’intégration et de compréhension du monde.

Yann