Cataractes, Sonja Delzongle (Denoël), par Le Corbac

La Delzongle, elle, on peut vraiment la qualifier de pointure montante du thriller français.
Thriller ou suspense, pas confondre avec policier ou noir ou fantastique.
Elle a pas besoin d’en faire des tonnes pour pondre un excellent suspense haletant à souhait, conçu comme une commode normande avec tous ses tiroirs et ses faux fonds.

Déjà le décor : l’ex-Yougoslavie, encore occupée à panser les blessures de sa guerre civile. Plus précisément un barrage, la montagne, la forêt et un monastère reconverti en centre psychiatrique.
(Et là tu te dis que tu vois le truc venir, que c’est du réchauffé et que les « nouvelles » pointures l’ont déjà fait et que de toute manière…bref)
Sauf que déjà la forêt n’est pas un simple décor. Comme sa comparse Sandrine Collette, elle fait de la Nature un véritable personnage. Elle sait la rendre vivante, nous en faire sentir les odeurs, percevoir les multiples vies qui y résident, nous faire entendre le moindre craquement, le moindre ruissellement. Et bien évidemment, comme tout un chacun la Nature peut être bonne ou mauvaise.
Dans la veine, Sonja Delzongle ne te trace pas des portraits caricaturaux à l’emporte pièce des personnages ( que ce soit les premiers rôles ou les seconds et même les figurants); non non, elle te les façonne, elle leur donne une vraie vie et pas une vie de papier.
(ça paraît con dit comme ça mais ils sont terriblement vivants et cohérents, sortant des éternels et sempiternels clichés habituels que l’on retrouve chez les 2/3 des pseudos auteurs de thriller français. Bref )
Et puis l’histoire ou le sujet ou le thème… On y retrouve le thème de la filiation et du deuil (déjà évoqué d’une autre manière dans Boréal – Editions Denoël) mais cette fois ci d’un point de vue masculin/paternel. De la même manière, elle reprend la thématique de la survie, de la culpabilité, de la vengeance, de la rédemption et de l’écologie.
(ça fait beaucoup tu vas me dire, mais de la même manière que je l’avais écrit pour Boréal, elle fait pas un gloubiboulga immonde et insipide mais un excellent ragoût, préparé avec délicatesse, douceur et aisance qui à chaque page va te révéler de nouvelles saveurs que tu n’imaginais pas, de nouvelles odeurs que tu ne soupçonnais pas. Oh que oui, je te le dis tout est délicat et sans esbrouffe et effets sanglants et sanguinolents à deux balles. Ici tout est ouvragé comme une madone dans une église, un cantique de multiples fois travaillé pour réveiller en nous des échos…et ça c’est gage de qualité! Bref )
En outre, ce roman a pour l’auteur une connotation très intime comme elle l’explique dans ses remerciements; elle revient en effet à ses racines profondes ( la Serbie), remonte elle aussi ainsi la source de son passé, grimpant sur les rochers de ses souvenirs, se plongeant dans les lacs de son enfance et errant dans la magla sans se perdre.
Cataractes est un déferlement de sensations, une vague de souvenirs, un courant d’histoire dans lequel Sonja mêle l’Histoire et la Science (et ben oui ça reste aussi sa marque de fabrique, ancrer son récit dans une toile de véracité et d’informations réelles et concrètes et cela sans le rendre lourd ou pesant mais en l’incluant totalement dans le déroulement de l’action. Comme quoi le talent n’est pas une question de pointure… Bref)
Bref donc je vais arrêter de lui lancer des belladones, des amanites et autres variétés à tendance hallucinogène pour essayer de conclure…
Le dernier opus de Sonja Delzongle est un excellent thriller mené de main de maître(sse), recelant beaucoup plus qu’il n’y paraît de prime abord, riche de qualités narratives, de recherches et de rebondissements ( j’aime pas ce mot… de surprises. Oui c’est mieux, parce que rebondissement ça fait aller faut que j’arrive encore à accrocher mon lecteur parce que je suis pas sur que ce soit bon… donc oui plein de surprises c’est top… Bref)

Donc un roman que je conseille aux vrais amateurs de thriller et à ceux qui croient en lire surtout, parce que Cataractes est un VERITABLE THRILLER FRANCAIS… lui.

Le Corbac.

Au coeur de la folie, Luca d’Andrea, Denoël, par Bruno D.

Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza.

Après  L’essence du mal  premier livre de cet auteur italien, voici  Au cœur de la Folie . On ne peut pas dire que le romancier n’a pas de la suite dans les idées et on devine que l’on va partir pour un voyage mouvementé où les repères risquent d’exploser et ou la vie ….ou la survie ne tiendra finalement pas à grand chose.

Nous sommes en 1974, en hiver, région sud Tyrol, Marlène la belle, fuit son mari, Herr Wegener, respecté et finalement pas très respectable, emportant avec elle dans un précieux pochon, des saphirs à la valeur inestimable, confiés par l’organisation «  Le Consortium », puissance incarnée du mal le plus profond. Seulement, voilà, hiver et routes difficiles couplés à la peur, font que Marlène se plante en voiture au fin fond d’une vallée très isolée et perd connaissance. Elle est sauvée et recueillie par Simon Keller, un « Baur », sorte d’homme des montagnes, énigmatique, presque sauvage et rustre, inquiétant, mais néanmoins plein d’attention pour la jeune femme.

Les 50 premières pages sont d’une précision chirurgicale avec la présentation de personnages froids et cyniques, dangereux ; des êtres construits dans la violence du passé, et ayant survécus à de drôles d’exactions. Effrayant ! Sacré contraste entre Herr Wegener, Georg, à la noirceur absolue, et la beauté des paysages immaculés de blanc servant de décor.

Et puis, il y a le Consortium avec « L’homme de Confiance », un être méticuleux, un fantôme, bras armé de l’officine, une bombe à retardement lâchée dans la nature et que l’on n’arrête pas ; invisible, doté de multiples ressources, insensible à la douleur, un Terminator au service du Mal !

La folie se déchaîne au cœur de ce roman et c’est aussi l’occasion pour l’auteur de confronter le monde merveilleux des contes et légendes locales pour enfants au monde réel et terrifiant des adultes, tout en n’omettant pas de parler de traditions et transmission du savoir ancestral.

C’est un scénario glauque et violent ou la vérité n’est jamais toute blanche ou toute noire. Seul peut être « Le Maso », chalet isolé, lieu d’habitation depuis 1333 de la famille du « Baur », transmis de génération en génération, semble un havre de paix, inatteignable, loin de la cruauté moderne…..mais je dis bien « semble » parce la monstruosité, la désolation, ou « Lissy » ne sont jamais bien loin, et au cœur de cet isolement, au cœur de la folie, personne ne vous entend crier !

Entre légendes de montagne et peur primale, ce huis clos suffocant et fantastique réveille nos pires consciences et nous emmène dans un univers particulier qu’affectionne visiblement Luca D’Andréa. Pas encore du Stephen King, mais en deux romans et petit à petit, on ne pourra que remarquer quelques similitudes et convergences, comme un hommage au Maître du genre. Merci aux éditions Denoël et à Joséphine Renard de faire parvenir jusqu’à nous ces « Sueurs froides » transalpines et de nous faire découvrir de nouveaux auteurs.

Bruno