Entretien avec Valentine Gay (éditions Globe) par Yann

 

Depuis 2013, Valentine Gay, avec les éditions Globe qu’elle a créées et qu’elle porte encore aujourd’hui, propose des textes contemporains du monde entier dont le point commun est, outre de « raconter des histoires », d’éclairer nos sociétés et notre époque en déclinant les thèmes et les points de vue. Après des débuts timides, l’aventure Globe prend de l’ampleur et Valentine Gay a accepté de revenir pour nous sur ces dernières années et de nous donner sa définition du métier d’éditrice. 

 

Pourquoi devient-on éditrice ? Quel chemin vous a-t-il amenée là où vous êtes aujourd’hui ?

Après des études de philosophie, j’ai eu la chance d’entrer en apprentissage chez Éliane Bénisti, l’agent littéraire. J’avais 20 ans, Dorothy Parker, Carson McCullers, John Passos, Truman Capote, Tennessee William…  dans la tête  et une grande passion pour la littérature américaine qui me divertissait de  Hegel et de Kant. Rentrer dans une des plus grandes agences littéraires était un rêve. J’ai passé ensuite pas mal de temps en Angleterre où j’avais le  projet de m’installer mais, à part des stages, je n’ai pas trouvé d’emploi  dans l’édition. Je suis donc rentrée en France où j’ai travaillé dans l’art  contemporain puis dans le journalisme où j’ai eu la chance de rencontrer  des gens qui m’ont beaucoup, beaucoup appris. Je pense notamment à Jean-François Bizot, le patron d’Actuel, avec qui nous avions envisagé un temps  de créer une collection dédiée aux nouveaux journalistes. Hélas, il est mort  avant que nous puissions nous atteler à la tâche. Je continuais parallèlement à mon métier de journaliste à proposer des livres ou des projets à droite à  gauche et notamment à l’École des loisirs. Malheureusement, les livres que  je leur apportais n’étaient pas du tout, mais alors pas du tout pour les adolescents.  Les patrons de l’École des loisirs se sont dit que c’était peut-être l’occasion de soutenir une maison de littérature pour adulte et m’ont  ainsi proposé de monter une petite maison d’édition. Je n’avais plus qu’à  trouver le nom. Globe s’est imposé.

Dans une production française souvent jugée pléthorique, il faut, avant de se lancer, avoir la conviction profonde de pouvoir s’y faire une place, de  parvenir à se faire entendre. Comment se sont passés les débuts de l’ aventure Globe ?

Les débuts d’une maison sont toujours  difficiles. Globe a tâtonné en 2014 en essayant de trouver ses marques par rapport à la maisonmère puis s’est envolé indépendamment de  l’école des loisirs en 2015 dans  la forme que nous lui connaissons et grâce au succès immédiat de Fairyland (26 000 ex, édition poche comprise). Puis, les Prix Médicis essai en 2017 et  2018 m’ont apporté une forme de reconnaissance pour des textes auxquels  je tenais beaucoup, à la frontière des genres. Je m’intéresse à une « littéra- ture autre » et qu’elle soit reconnue est évidemment très encourageant.

Cinq ans après sa création, Globe affiche deux prix Médicis Essais consé-cutifs en 2017 et 2018 (« Celle qui va vers elle ne revient pas » de Shulem  Deen en 2017 et « Les frères Lehman » de Stefano Massini en 2018).  Comment vivez-vous cette forme de reconnaissance ? C’est plutôt réconfortant ou plutôt stressant, une sorte d’obligation de remettre sa couronne en jeu ?

C’est évidemment très réconfortant car ce métier consiste à défricher autre chose à trouver de nouvelles voix. Nous devons compter, faire attention à l’équili-bre de notre fragile économie, et nous sommes aussi des commerçants,  comme les libraires, mais le plaisir ultime c’est de partager son enthousiasme pour un texte, un auteur avec les lecteurs. Avoir le sentiment que ce  texte fait sens dans notre vaste monde.  Et, chacun à leur manière, Shulem  Deen et Stefano Massini, ont dit quelque chose de façon très inédite. Je suis aussi surtout très contente pour eux car le métier d’auteur est difficile ; j’ai  le plus grand respect pour les auteurs. Je me sens à leur service et aimerais  avoir le temps – car il faut du temps – de les développer, de les défendre.

Vous avez publié une cinquantaine de titres en cinq ans, ce qui semble  assez maîtrisé au sein de cette surproduction dont il était question tout à  l’heure. Est-ce pour pouvoir mieux accompagner chacune de vos sorties ?

Mon ambition est de ne pas publier plus de 15 titres par an afin de soutenir  chaque livre, chaque auteur, de prendre le temps de les faire découvrir, en  premier lieu, aux libraires. Il faut vraiment réfléchir à la façon de mettre en scène la sortie d’un livre et son accompagnement. C’est un travail d’équipe qui implique toute la chaîne du livre. Je dois d’ailleurs vous annoncer que  Globe se renforce avec l’arrivée de Marie Labonne au mois de mars. C’est un rêve pour nous deux qui se concrétise enfin car nous nous  connaissons depuis très longtemps et partageons la même vision de ce beau métier.

En parcourant votre catalogue, deux réflexions viennent à l’esprit en termes de diversité : celle de l’origine des auteurs et celle des thèmes abordés. Cette notion est importante à vos yeux ?

 Le monde est vaste. Je pense qu’il faut apprendre à le lire en s’éloignant le  plus possible des clichés. Qui mieux que les auteurs de littérature peuvent  nous faire lire le monde aujourd’hui ? Nous donner accès à l’autre ? Je pense souvent à cette phrase de Soljenitsyne « « Hors de l’expérience littéraire,  nous n’avons pas accès à la souffrance d’autrui. » Je crois que la littérature a de très beaux jours devant elle, qu’elle est par nature diversité mais qu’il  faut veiller à lui laisser un peu de place au milieu de tout cet Entertainment.

En quelques mots, quels critères vont vous décider à publier un texte ?        A  l’inverse, qu’est-ce qui peut être rédhibitoire à vos yeux ?

Premier critère, le plaisir de la lecture. Mon propre plaisir. Cela va vous  sembler curieux mais je ne me demande jamais ce que les lecteurs  aimeraient lire. Je pense de façon statistique que si j’aime sincèrement  d’autres lecteurs aimeront. Il faut ensuite que le livre serve ; dise quelque  chose de notre temps, d’une époque, d’une injustice. Il doit rétablir une  forme d’équilibre.

Quelle est, dans l’offre éditoriale de Globe, la part de textes que vous êtes  allée chercher, pour laquelle vous avez dû « vous battre » ? Quelle est la  proportion de textes publiés parmi les manuscrits que vous recevez ? Si  vous deviez définir un fil conducteur aux titres publiés ces cinq dernières  années, quel serait-il ? Le fait de « raconter des histoires », comme on peut le lire sur la page de présentation du site Globe ?

La littérature est un mode de connexion immédiat au monde et à l’autre.  C’est la seule chose qui m’intéresse. D’autre part, je crois en sa dimension  politique, engagée, sans jamais verser dans l’idéologie ni dans la contestation. Simone de Beauvoir disait regretter que la littérature choisisse de ne  plus rien dire, et cache par des contorsions formelles, l’absence de contenu. Je partage son point de vue et préfère parfois un texte un peu brut mais qui  nous permette de prendre la mesure de ce qui se passe depuis plus de cin-quante ans dans nos sociétés industrielles par exemple, de capter le reflet  du monde selon la formule de Stendhal. La littérature est une forme de  création extrêmement noble qui vise à la libre interprétation du réel. Il y a  donc un pacte avec le réel. « Stories that makes sense of the world».

Vous continuez à cumuler les fonctions au sein de Globe, à porter la  maison sur vos épaules. Le fait d’appartenir au groupe L’Ecole des Loisirs  vous permet-il parfois d’alléger cette charge, au moins en partie ?

Le fait d’être intégrée à l’école des loisirs est un éminent soutien. D’abord  parce que c’est une maison qui porte en elle l’amour du livre et cela depuis très longtemps. C’est également un groupe indépendant, qui appartient  toujours à la même famille. Je profite ainsi de la fabrication, de la comptabi-lité, de la gestion des stocks etc. C’est une chance et le cadre idéal pour  soutenir des auteurs.

Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui ? Qu’est-ce qui pourrait faire de vous une éditrice comblée ?

Ne pas sacrifier une certaine vision de la littérature et pouvoir la porter  toujours plus avec les libraires, le partenaire privilégié de l’éditeur (s’il est  besoin de le rappeler). Aller les voir, les rencontrer dans leurs magasins, se  confronter à la réalité de ses publications sur ce lieu de rencontre qui est  également lieu de vente me permet, je crois, d’affiner ma connaissance de mon métier. Et bien entendu, je souhaiterais que chaque livre trouve son  public car il n’y a rien de plus triste qu’un texte qui nous touche et auquel on croit qui ne croise pas autant de lecteurs qu’on le souhaiterait ; continuer à publier des auteurs nécessaires et différents ; des sujets qui provoquent des réflexions portées par des voix talentueuses.

Unwalkers tient à remercier chaleureusement Valentine Gay pour avoir su se rendre disponible et répondre aussi précisément à nos questions.

Si vous voulez creuser un peu, vous trouverez ci-dessous les liens de quelques chroniques publiées ici sur des titres du catalogue Globe.

Les Jours de Vita Gallitelli, Hélène Stapinski (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Élégie, J.D. Vance (Globe éditions) par Lou

La Note américaine, David Grann (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Elégie, J.B. Vance (Globe éditions) par Le Corbac

Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Entretien avec Jéremy Fel par Le Corbac

Tu peux nous parler de tes influences littéraires et cinématographiques les plus sombres ? Le pourquoi du comment ?

Pour les influences dont je suis conscient, on va dire, je citerais pêle-mêle Stephen King, Joyce Carol Oates, Clive Barker, Peter Straub, David Lynch… Je ne cherche pas à imiter ou pasticher ces auteurs, bien entendu, encore moins à me comparer à eux. Mais il est normal, je pense, de trouver de franches influences dans un premier et un deuxième roman. Après, l’idée est de ne surtout pas se laisser écraser par ces influences, ces références, et de parvenir à construire un univers personnel. Dans mes romans on voit sans problème quelles ont été mes lectures mais les obsessions qui les traversent me sont complètement propres. Et c’est par la fiction pure qu’on parle, je pense, le mieux des choses qui nous sont les plus personnelles, quand on n’a pas forcément conscience de le faire.

Encore une fois, tu joues sur la chorale et la destructuration du récit, le non-dit et le sous entendu. Pourquoi construire chaque recueil, roman ou histoire comme un puzzle, une énigme?

Les loups à leur porte par FelLe premier roman était pour moi clairement un recueil de nouvelles où le lecteur s’amusait à voir des liens au fil de sa lecture, des continuités, où un arc narratif principal se formait peu à peu. Helena est un roman volontairement plus linéaire, même s’il y a là aussi multiplicité de points de vue. En général, j’écris sans plan établi, j’aime bien me laisser guider par mon univers, mes personnages. Avancer à tâtons. Stephen King disait que pour qu’un lecteur n’ait pas d’avance sur l’intrigue, l’auteur ne doit pas en avoir non plus. Je suis tout à fait d’accord avec ça. D’ailleurs, chez moi, ce n’est pas l’intrigue qui « gouverne » le reste, si on peut dire, ce sont les personnages qui par leurs actions construisent l’intrigue. J’ai des idées vagues du déroulement du roman, des moments charnières, mais tout peut évoluer de façon parfois imprévue. Cette liberté m’est nécessaire.

J’aime bien sûr balader le lecteur, le faire douter de ce qu’il lit, le laisser avoir sa propre interprétation sur certains événements, le rendre actif, à l’affût, j’aime faire en sorte que sa lecture soit toujours surprenante. Pour moi, lire est une expérience physique, le lecteur doit le ressentir comme tel. Et certains mystères doivent selon moi subsister après lecture.

« Vous les femmes… » Des femmes, encore et toujours des femmes… Mais aussi des mères, des épouses, des jeunes femmes, des enfants…

Helena est dédié à ma propre mère. ; la figure de la mère est très présente dans ce roman, mais aussi dans Les loups à leur porte. La transmission parents-enfants est aussi un thème prépondérant dans mon écriture. Chez moi, c’est l’inconscient qui mène la barque. Il n’y a pas de volonté de créer des personnages féminins en particulier. Cela s’impose à moi, tout comme le reste. Il faut croire que mon enfance a été marquée par la présence de femmes fortes et que je tente de retranscrire tout cela dans mes livres.

On sent clairement une inspiration audio et télévisuelle très marquée 90’s… Besoin de partager ta culture ? Repère conceptuel dans ton schéma de vie et ton expérience narrative?

Résultat de recherche d'images pour "Jérémy Fel"J’aime en général faire des clins d’oeil à tout un pan de cette culture qui a bercé mon adolescence. Des films, des livres, ou des morceaux de musique. Cela crée aussi un rapport très direct avec le lecteur, qui a généralement les mêmes références que moi. Pour Helena je voulais que les personnages soient au départ très stéréotypés, que le lecteur, en entamant la lecture, ait l’impression de déjà les connaître, les ayant croisé dans de nombreux films américains, dans de nombreuses séries télé. Puis, au fil de la lecture, il se rend compte que les apparences sont particulièrement trompeuses et que ces personnages se révèlent beaucoup plus complexes qu’ils ne le pensaient. Que quand le vernis craque, beaucoup de violence peut surgir. Là encore, c’est une volonté d’emmener le lecteur là où il ne pensait pas aller. Tout comme moi je ne sais pas où je vais quand je commence un livre. « Ecrire c’est mettre ses tripes sur la table et regarder ce que cela donne » disait Céline.

La plupart de tes personnages ( même dans ton premier) sont des torturés, des écorchés, des marqués aux fers rouge. Pourquoi les choisir déjà si différents?

Je ne « choisis » pas de créer des personnages torturés. On va dire que c’est naturel chez moi. Et, torturé, je dois l’être pas mal pour aller dans cette voie, en effet. Ce sont de toute manière les personnages les plus intéressants, ceux qui peuvent amener le lecteur le plus loin. Dans Helena je voulais mettre en scène des personnages qui peuvent commettre des actes monstrueux, sans pour autant être qualifiés de « monstres ». Je voulais que le lecteur, malgré leurs actes, puisse quand même éprouver de l’empathie pour eux. Ils ont tous en eux une violence qui peut surgir à n’importe quel instant… tout comme chacun de nous.

Rencontre avec Patrick K. Dewdney, par Le Corbac

J’ai lu ou entendu dire que cette œuvre (parce qu il y a déjà 2 volumes et que d’autres sont prévus ?) était pour toi un réel aboutissement, limite tu touchais un rêve du doigt…

Cette série (que j’envisage sur sept tomes) est ma première incursion dans ce qu’on va appeler « la littérature de l’imaginaire ». Je ne sais pas si je parlerais d’aboutissement, parce que dans l’absolu je crois que j’envisage la littérature comme un parcours plutôt que comme une destination, mais c’est vrai que j’ai sciemment attendu avant d’attaquer ce travail parce que j’estimais ne pas avoir les épaules théoriques pour le porter. Ce qui est certain, c’est que quand j’étais gosse et que je m’imaginais en auteur durant mon enfance, c’est ce genre de bouquin-là qui me faisait rêver, principalement parce que c’est ça que je lisais.

Des auteurs français capable de faire souffler le vent épique de la Fantasy durant plus de 600 pages (hormis sous forme intégrale- je pense aux Lames du Cardinal de Pevel ou le cycle de Ji de Grimbert) y en a pas beaucoup. C’est quoi cette force que tu as et qui te permet de nous tenir en haleine, accrochés à tes basques ?

Alors ça, je ne sais pas. Je dirais que c’est sans doute un amalgame d’un certain nombre de choses. Si j’en maîtrise quelques-unes, comme tout ce qui touche au rythme narratif ou textuel, aux sonorités, au choix des métaphores ou d’une étymologie précise pour l’écho qu’elle peut trouver dans l’inconscient collectif, (en gros la compréhension théorique de la littérature dont je te causais plus haut, et qui sont clairement le résultat de treize ans de métier) d’autres m’échappent entièrement, et m’échapperont sans doute encore longtemps. En vrai je n’ai jamais porté un regard fantasmé sur la création littéraire. Je suis trop conscient de ce qui m’a formé, de la quantité de retravail que je fournis pour ne pas le deviner en filigrane, même durant les phases les plus fluides, quand les mots surgissent comme une musique. Après, ben il y a une chose toute bête dont on parle peu (souvent au bénéfice de toute cette mystique un peu stupide qui entoure les créatifs), c’est que le regard que je porte sur le monde fait que j’ai tout simplement des choses à dire. Quitte à aller clairement au bout de mon propos, quand je feuillette les bouquins de la rentrée littéraire, j’y lis peu de générosité, peu de volonté de s’adresser à l’autre, d’interpeller ou de rendre compte du monde, si ce n’est dans une démarche nombriliste. Personnellement j’ai pas d’enjeux d’égo attachés à mon écriture. Mon besoin de reconnaissance se trouve ailleurs. Peut-être que c’est quelque chose qui se sent, que j’ai envie de parler aux gens, va savoir.

La Fantasy, on le sait bien, a des « rôles » variés. Elle fut un temps un réceptacle à l’imaginaire de qualité ou pas parce que c’était un super créneau commercial. Mais elle est aussi une pure et simple lecture évasion, le plaisir de voyager et de rêver. N’a-t-elle pas aussi un rôle plus intime, plus formateur, plus (H)istorique ? N’est elle pas une forme de révolte et une leçon de vie, un apprentissage et une remise en question de nous-mêmes ?

Mon travail universitaire (il y a longtemps maintenant) portait sur la Fantasy en tant que forme moderne des mythologies antiques. J’en suis venu à appréhender cette littérature comme jouant à la fois le rôle de ferment et de ciment culturel, une résurgence du récit des origines qui a accompagné l’émergence de tous les mouvements contre-culturels qui ont façonné le profil sociologique du XXème siècle. De là, il est facile d’envisager la fantasy comme une littérature formatrice, initiatique mais aussi nécessairement subversive, dans la mesure où son format même vient se poser en concurrence à celui de nos propres mythes fondateurs. Ce qui est intéressant c’est que l’angle philosophique de la fantasy a largement évolué depuis l’intronisation du genre par Tolkien. On est partis d’une base finalement très essentialiste, comme peut l’être la bible, pour arriver aujourd’hui à quelque chose qui revendique une vision clairement matérialiste du monde.

Ça va être super bateau comme question mais je suis curieux. Pour t’avoir rencontré dans une cave avec Jon Bassof, j’ai eu l’occasion de causer avec toi sur tes Crocs (Manufacture de Livres) et toute l’idéologie que tu y véhiculais, tes espérances, tes luttes, tes convictions et ta peur que le monde ne devienne aussi noir et désespéré que l’homme à la pioche… Syffe est totalement à l’inverse, porteur d espoir, vivant et plein d’ardeur… D’où vient ce changement? Ou pourquoi?

Avec mes textes précédents, j’ai plutôt été dans une approche de dénonciation. Il s’agissait de dresser des bilans, de faire dans l’exemple négatif, de dire : « voilà où mènent vos renoncements. » Ces récits étaient des récits de déstructuration. Avec ce cycle, je suis dans la démarche inverse. Je n’ai jamais caché que ma plume était avant tout un outil militant. J’entends user cette fois d’une trajectoire ascendante, celle d’un être qui se construit, pour porter les interrogations et les idées qui me préoccupent. Je ne sais pas s’il s’agit-là d’un véritable changement de cap, même si c’est évident que le format long du cycle se prête davantage à la pédagogie. Disons que j’attaque les choses par un autre bout. C’est un choix tactique. Je ne crois pas être plus optimiste aujourd’hui que quand on s’est rencontrés, mais je pense avoir avancé dans ma pensée politique. J’ai trouvé le moyen d’accommoder le constat de la défaite et aussi j’ai renoué avec le terrain, et la joie qu’il est possible d’y puiser malgré tout. Syffe est sans conteste l’enfant de tout cela.

Non c’est celle ci qui va être bateau… Par curiosité… Tes œuvres de fantasy lues et relues ? Les auteurs qui t’ont inspiré cette fresque ? Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

J’ai lu énormément de Fantasy, à tel point que j’en oublie bon nombre d’auteurs et que tout cela se confond en moi comme une sorte de magma au sein duquel ne survit pas grand-chose d’identifiable, pas en surface, du moins. Il faut vraiment que je fasse le choix d’y plonger pour isoler des éléments précis. Commençons par le Seigneur des Anneaux, évidemment. L’Assassin Royal, et pour le coup à peu près tous les livres de Robin Hobb, même ceux que j’ai pas aimé. Un Chant de Feu et de Glace, fatalement, qui est devenu le monument qu’on connaît. Tad Williams. Des choses plus obscures aussi, Les chroniques de Thomas l’Incrédule. Les Chroniques de la guerre des Ombres de Chris Clairemont (que j’ai trouvé remarquablement intelligent), et bon nombre des œuvres entourant l’univers de D&D, notamment ceux qui ont été conçus par R.A. Salvatore ou Margaret Weis. Et des contemporains francophones aussi, je pense aux Sentiers des Astres de Steffan Platteau, le travail littéraire incroyable de Justine Niogret. L’œuvre d’Alain Damasio. Et encore, la liste interminable que je suis entrain de dresser ne concerne que la Fantasy alors que mon cycle a des tas d’influences qui se situent à l’extérieur du genre. Howard Fast, Hugo, Dickens, Defoe, Bernard Cornwell etc… On va s’en tenir là, parce que sinon je ne m’arrête pas.


Retrouvez la chronique du Corbac sur L’enfant de poussière