Par les écrans du monde, Fanny Taillandier, Le Seuil

Au matin du 11 septembre 2001, alors qu’un père téléphone à ses enfants pour leur annoncer sa mort prochaine, Mohammed Atta, jeune architecte égyptien, s’est emparé des commandes d’un Boeing 767 parti de Boston et le dirige sur New-York. Le seul point commun entre ces personnages est un rapport direct aux bouleversements qu’apportera au monde cette journée, qui démarre comme une autre et finira dans les larmes, le sang et le chaos, après la série d’attentats les plus meurtriers de l’Histoire. En effet, Lucy travaille pour un grand cabinet d’assurances au sein du World Trade Center et William est chef de la sécurité à l’aéroport de Boston.

Alors, que tient-on exactement dans les mains ? Que sommes-nous en train de lire précisément ? Le roman de notre siècle, le livre de notre monde, l’histoire de notre histoire, une cartographie du chaos ? Un peu de tout ça mais surtout un roman intelligent autant que percutant.

Fanny Taillandier joue avec virtuosité des codes du roman d’espionnage mais c’est le récit qui l’intéresse, ou du moins ce que permet le récit, à savoir qu’on doit le considérer comme un antidote au chaos et que c’est ainsi qu’il est utilisé par les hommes depuis plusieurs millénaires.

« Ici on a construit, en même temps qu’une nation, des dizaines d’histoires qui la racontent et lui donnent sens. On ne fait pas un Nouveau Monde à moins. »

A cet égard, le discours prononcé par George W. Bush après les attentats, et dont des extraits scandent les dernières pages du livre, apparaît comme une tentative instantanée de construction du récit collectif, d’appropriation des faits pour fonder le mythe ou l’épopée d’une nation et l’inciter à se relever pour se battre.

Le récit, l’histoire, la scénarisation sont des éléments de notre compréhension du monde, de rationalisation des faits et des risques. C’est le métier de Lucy, de calculer les risques  mais, devant l’évolution du monde, elle a pris conscience, avant que les événements ne lui donnent raison, qu’il faudra bientôt envisager ces futurs possibles de manière plus pragmatique.

« On vendrait alors non plus des taux de risque, mais des parts de chaos (…) C’était beaucoup plus en phase avec le monde tel qu’il était. »

C’est cette mécanique du chaos que l’on va essayer de suivre avec l’enquête de l’Agent Spécial sur le parcours de Mohammed Atta. Ce qui donne finalement le vertige et des sueurs froides aux personnes en charge de la sécurité, ce n’est pas la mise en lumière des ratés successifs, c’est l’inéluctabilité de la catastrophe.

En même temps que le récit sont les images. Et les fameux écrans du monde, en nous inondant d’images à flots continus, mettent en scène ce que nous vivons, à défaut de nous en donner une meilleure compréhension.

« L’alliance de la technologie et du réseau mondial a rendu les catastrophes extrêmement photogéniques ».

Fanny Taillandier joue avec le lecteur comme avec son récit, nous laissant finalement simples figurants d’une histoire écrite et filmée à l’échelle collective. A nous, donc, d’élaborer notre propre récit, à notre échelle et à celle des personnes que l’on souhaite y voir figurer.

Ce roman fera vraisemblablement figure d’OLNI dans cette rentrée littéraire mais il y apporte indéniablement du souffle et de l’inventivité, de l’intelligence en même temps qu’un humour grinçant comme on l’aime ici. En bref, une réussite totale que l’on conseillera vivement, un livre qui permet de voir un peu plus loin que le nombril de son auteur ou le bout de son propre nez.