Des jours sans fin, de Sebastian Barry (Gallimard / Folio), par Seb

« Le sergent nous donne l’ordre de préparer nos baïonnettes. On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s’en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c’est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s’est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu, sans peur, sans la moindre peur, sans une once de peur. »

C’est un pote auteur qui a attiré mon attention sur ce livre. Quand on lit, on a souvent des potes qui lisent aussi. Quand on écrit, on a immanquablement des potes qui écrivent. Cet ami, c’est Jean-Baptiste Ferrero. Sur sa page Facebook, il avait parlé de ce roman avec tellement de conviction et d’amour – on sentait au travers des mots, que c’était sincère -, que j’avais immédiatement filé dans une librairie à Tulle pour trouver cet ouvrage. Une fois devant le rayon de ladite librairie, il n’y avait qu’un seul exemplaire, celui en Folio. Parfois les choses doivent se faire…
Je dois dire que je n’ai pas été déçu. Quel voyage, quelle aventure et surtout, quelles émotions m’ont traversé sans cesse, d’un bout à l’autre des Etats-Unis, d’un bout à l’autre du livre. De quoi ça parle ?
Nous sommes dans les années 1850. Thomas McNulty, un irlandais, rencontre John Cole en Amérique. C’est le coup de foudre, l’alliage parfait de l’amour et de l’amitié. Ces deux-là ne vont plus se quitter. Leur amitié va les aider à tenir le coup lors de leurs aventures, leur amour va sublimer les moments de grâce. Au fur et à mesure de leur périple, ils feront la guerre, danseront dans un saloon pour des trappeurs et des mineurs, referont la guerre à nouveau, sans jamais quitter l’autre des yeux. Jusqu’à ce que la folie des hommes les rattrape.

En même pas trois cents pages, l’auteur parvient, avec une maîtrise rare, à parler à la fois d’un pays qui se construit dans la violence extrême, d’en montrer les symptômes et les effets, d’en disséquer les conséquences avec la précision d’un chirurgien et l’élégance d’un poète. Il faut les voir ces deux-là, Thomas et John, « le beau John Cole » comme l’appelle sans cesse Thomas. Ils se regardent avec les yeux de l’amour, ils en bavent l’un pour l’autre, ils ne vivent que pour passer un jour de plus aux côtés de l’autre. Les tourments de la vie, les horreurs de la guerre, la faim, le froid, la promiscuité et le racisme, la haine glacée des combattants, ils ne les supportent que par la présence de leur amour. Cet amour c’est un poêle ronflant au cœur de l’hiver, c’est un torrent de fraîcheur en plein désert. C’est un vêtement de laine épaisse dans la nudité la plus extrême.

Ces deux personnages, qui assument leur amour et le vivent malgré l’époque et les idées conservatrices et puritaines, je m’y suis au moins autant attaché qu’à Lennie et Georges, les deux marginaux du roman Des souris et des hommes. Bien sûr, les sentiments ne sont pas exactement les mêmes, le rapport humain non plus. Là où il y a une complémentarité entre Lennie et Georges, il y a une altérité parfaite entre Thomas et « le beau John Cole ». La narration à la première personne de Thomas McNulty n’y est sans doute pas pour rien. On a l’impression de lire un carnet de route authentique. Il n’empêche, tout au long de ces pages d’une vraie beauté, je m’en suis fait du souci pour eux ! Je ne compte plus les litres d’huile que j’ai produit en vivant littéralement leurs aventures, leurs difficultés, les dangers d’un pays en ébullition.
Le tour de force, parce que c’en est un, c’est de réussir cette description d’une société changeante, très mobile, avec cet angle de vue très vaste et large, la profondeur aussi, et d’y ajouter ce coup d’écriture à la loupe, braquée sur nos deux héros. Nous sommes dans leurs têtes, nous battons avec leurs cœurs et nos yeux voient les immensités que scrutent les leurs, nos âmes éprouvent les atrocités que vivent leurs âmes.

Parce qu’autant vous le dire, ce livre est un torrent d’amour qui charrie des tonnes de boue. Les destins de ces deux hommes sont comme deux troncs d’arbres emportés dans des flots tonitruants.
Sebastian Barry créé une véritable performance, celle de faire jaillir la lumière du fond de l’obscurité, de préserver une fleur sur un champ de bataille et de faire en sorte qu’on la voie aussi, parmi les cadavres éventrés et les rigoles de sang. Il nous montre les corps inertes et abandonnés par la vie, allongés sur le dos, les paupières grandes ouvertes, mais dans les yeux gris, se reflète un ciel bleu. L’auteur déniche sans cesse le beau au milieu de l’horrible, il possède cette faculté à pointer une silhouette altière et accorte au milieu d’un bouge enfumé rempli de mineurs avinés. La magie de l’auteur est là, cachée dans les détails, dans les recoins de ces pages sublimes.
À chaque instant, on s’attend autant à voir surgir la mort que la poésie, la laideur que la beauté, le meilleur et le pire de l’espèce humaine qui est en train de gagner là-bas, sur la terre des Indiens, ses galons de Meurtrière hors norme et de saccageuse de l’humanité. Par instants, j’ai trouvé dans ce roman échevelé, des allures de Méridien de sang, de Cormac McCarthy, pour la sauvagerie de certaines scènes, pour l’absence d’espoir à certains moments, pour cette certitude que de toute façon, tout se finira mal parce que c’est l’Homme qui écrit l’histoire. Mais au contraire du chef-d’œuvre de MacCarthy, il n’y a pas cette course folle droit dans le mur, ce côté nihiliste des personnages du juge et du jeune homme. Il existe du beau un peu partout dans le livre, des touches subtiles, ici et là, déposées par le pinceau de l’auteur. MacNulty et Cole, mais pas seulement eux, m’ont essoré le cœur et les tripes, et j’ai tremblé pour eux, de tous mes membres. Il y a eu des passages durant lesquels j’ai cessé de respirer tant c’était imprévisible, parce que j’étais devenu, sans m’en apercevoir, un compagnon de route de Thomas et John, et j’ai certainement veillé sur eux autant qu’eux ont veillé l’un sur l’autre. Thomas penché sur John qui dort, John regardant Thomas dans son sommeil, et moi juste au-dessus, flottant tel un spectre sans gêne dans le halo de leur amour. Le récit d’une émouvante franchise et la naïveté de Thomas McNulty apportent beaucoup, avec ses mots simples, il vous touche et vous fendille, et vous ne pouvez pas ne pas vaciller.
C’est un très grand roman qui deviendra, j’en suis persuadé, un classique.
Je vous laisse avec cette considération de Thomas McNulty sur la guerre : Quand la mort surgit, les âmes, c’est pas seulement une grande rivière qui se transforme en cascade. Les âmes c’est pas ça, pourtant c’est ce qu’exige cette guerre. Avons-nous tant d’âmes que ça à offrir ? Comment est-ce possible ?

Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

Seb.

Des souris et des hommes, John Steinbeck (Folio), par Seb

« Au soir d’un jour très chaud, une brise légère commençait à frémir dans les feuilles. L’ombre montait vert le haut des collines. Sur les rives sablonneuses, les lapins s’étaient assis, immobiles, comme de petites pierres grises, sculptées, et puis, du côté de la grand-route, un bruit de pas se fit entendre, parmi les feuilles sèches des sycomores. Furtivement, les lapins s’enfuirent vers leur gîte. Un héron guindé s’éleva lourdement et survola la rivière de son vol pesant. Toute vie cessa pendant un instant, puis deux hommes débouchèrent du sentier et s’avancèrent dans la clairière, au bord de l’eau verte. »

Chère lectrice, cher lecteur. Je ne vais pas en faire des tonnes avec ce roman. Pas besoin. Si tu le lis, tu sauras pourquoi. Si tu l’as déjà lu, alors tu sais. Durant les à peine 180 pages de ce livre j’ai vraiment eu la sensation d’être un vagabond. Le troisième larron invisible et muet qui accompagnait Lennie et Georges. J’ai marché avec eux le long des routes pulvérulentes et écrasées de soleil, j’ai arpenté les chemins de cailloux et de hautes herbes où glissaient en silence des serpents gris. Comme eux, je me suis arrêté sur un talus, soufflant après un raidillon trop long, et j’ai laissé mon regard galoper sur les espaces devant moi, les champs et les cultures, les alignements de fruitiers dont les branches croulaient sous l’effort et le poids. Je me tenais toujours en retrait de ces deux amis. Lennie, un géant un peu lent, un simplet au cœur gigantesque, un Ogre à l’âme d’enfant, et Georges, sec comme un coup de trique, tout ramassé en lui-même, le cerveau allant plus vite que ses jambes. Un bien étrange attelage.

Ces deux-là se sont bien trouvés, pour sûr. Ils sont aussi bien assemblés qu’une chèvre et un T-rex. Mais ça fonctionne. L’amitié a des secrets qui doivent rester secrets, elle emprunte des chemins qui n’existent que lorsque qu’on y a fait un pas, puis deux. Je me suis mis dans leur sillage il n’y a pas si longtemps que ça. D’abord je les ai entendus. J’étais allongé dans un pré et je regardais la course des nuages avec un brin d’herbe entre les dents. Ils parlaient fort, comme s’ils n’avaient jamais envisagé que quelqu’un d’autre habite ce pays. Ils se disputaient, une histoire de fille je crois. Le grand balèze, Lennie, avait posé ses grosses pattes lourdes sur les hanches de la donzelle, ou sur sa robe, je ne sais plus trop. Ensuite ils se sont calmés, et ils ont laissé leurs rêves prendre le pouvoir. Ils ont laissé libre cours à leur imagination et à l’espoir. Lennie a parlé de lapins, et Georges acquiesçait à chaque fois. Lennie parlait d’une petite maison et d’un potager, et Georges acquiesçait toujours. Ils ont ajouté des poules qui pondaient beaucoup d’œufs, et puis aussi un horizon assez court, barré par des petites collines vertes d’où dégringolait un ruisseau jamais asséché. Ils se racontaient comment, bientôt, ils seraient bien le soir, sur le porche, le cul dans leur fauteuil à écouter les insectes crissant dans le crépuscule qui ramperai et avalerai les arbres, les champs, le potager et les lapins.

Lennie demanda pour au moins la dixième fois à Georges s’il le laissera s’occuper des lapins. À la fin Georges soufflait parce que Lennie le fatiguait. Lennie est un colosse qui érode à force de questions redondantes. C’est un enfant prisonnier d’un corps trop grand pour lui, un corps avec des bras tellement pleins de force qu’il peut faire le boulot de trois hommes normaux. Lennie ne sent pas sa puissance. Souvent ses caresses sont des coups mortels. Ça lui arrive souvent ce genre de problème. Il caresse une souris qu’il a attrapé et d’un coup la souris est morte. Alors Georges se fâche tout rouge, mais ça ne dure jamais longtemps parce que Georges donnerait sa vie pour Lennie.

Dans cette Amérique des années 20 et 30, où des hordes de gens en hardes sillonnent les contre-allées de la Californie, quand on a un véritable ami avec qui partager ses rêves et regarder les étoiles en respectant le silence qui donne encore plus de valeur à l’instant présent, on peut se dire qu’on est malgré tout chanceux, même avec trois dollars en poche et aucune idée de ce que sera le prochain jour qui se fabrique dans la marmite de la nuit.
Lennie et Georges n’ont presque rien. Un vieux baluchon contenant une ou deux conserves, une couverture chacun, un vêtement de rechange, un couteau, des bricoles. Mais ils peuvent compter l’un sur l’autre et ça, ça n’a pas de prix. L’un travaille dur et l’autre réfléchit pour deux. Et il ne leur viendrait pas à l’idée de se quitter ou de se trahir, non, jamais cette drôle d’idée n’a traversé leur esprit.
Souvent le soir, toujours en retrait, je les observe. Ils sont un peu gauches dans leurs gestes, un peu empruntés, surtout Lennie qui bouge dans un corps trop grand pour son esprit. Mais j’attrape leurs regards, quand ils se posent sur l’ami qui dort, ou bien qui se lave au bord du ruisseau. Les yeux de Lennie quand Georges parle et explique des choses, ça vaut tout l’amour du monde. Ce sont les yeux d’un enfant qui écoute une personne plus haute que la lune.
Et puis il y a le timbre de leurs voix, ça ne trompe pas le timbre. Du miel et de l’amitié, il y en a dans leurs voix, des pichets entiers.

Je ne suis pas près d’oublier Lennie et Georges. Et Crooks non plus. Crooks le noir, le nègre qui vit dans un recoin de grange, qui sait parfaitement la place que ce monde-là lui réserve, Crooks heureux d’avoir seulement une place. John Steinbeck écrivait à l’époque de Faulkner, deux géants, deux écritures différentes. Quand l’un écrivait sur ce sud qu’il adorait et connaissait si bien, sur cette société complexe bâtie sur l’esclavage, sur ces désespérés bouffés par leurs sentiments violents, l’autre écrivait d’une manière plus politique. Steinbeck ne dénonçait pas la misère, il la montrait, il vous faisait endosser les haillons, dormir dans la paille ou à la belle étoile, endurer la faim, l’extrême fatigue d’un travail très mal payé. La politique du moins disant.

Les personnages de John Steinbeck parlent comme ils doivent parler, ils s’expriment avec des accrocs, mangent des mots faute de pain sans doute. Ils optent pour le silence plutôt que lever le voile sur leurs sentiments profonds. Mais si leurs paroles ont des blancs leurs actes eux, ne mentent pas.
Dans ce roman âpre et singulier, vous trouverez toute la grandeur humaine et toute sa petitesse. Le tout pétri et mélangé par un boulanger hors-norme.
Comme le dit Joseph Kessel dans son excellente préface : ce livre est bref. Mais son pouvoir est long.

Traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau

Seb.

Moi, Tituba, sorcière…, Maryse Condé (Folio) par Lou

Tu connais Tituba et qui est une sorcière ?

(oui je sais je lis beaucoup de trucs comme ça en ce moment mais je m’en fous c’est la vie t’as qu’à t’en foutre aussi c’est juste des livres après tout)

Bah si tu connais peut-être que tu peux dire avec moi combien c’est une histoire de fous.

Oui, minou une histoire de fou bicause vois-tu Tituba elle a vraiment existé c’était même dans les années 1692 et elle vivait en Afrique et tout tu vois et c’était déjà une esclave là bas et sa mère elle est morte d’une façon méga tragique mais malheureusement commune à l’époque mais ça je te spoile pas parce que Maryse Condé tu sais elle raconte vraiment bien.

Toujours est-il (t’as vu la tournure de mes tournures comment ça fait maintenant ?) que Tituba après elle est recueillie par une dame qui lui apprend des sorts un peu magiques et surnaturels mais seulement pour faire le bien. Après la dame elle meurt et comme la mère de Tituba qui s’appelle Abena dans le livre elle devient une invisible et elle veille sur Tituba. Un peu comme des gris gris vivant qui lui disent «meuf tu vas en baver dans la vie mais tkt on est là pas trop loin mais vraiment tu vas vraiment morfler ». Et Tituba elle a un peu peur mais elle est super vaillante mine de rien.

Parce que tu vois elle a des pouvoirs quand même et à chaque fois qu’on lui fait du mal elle pourrait se venger en leur faisant mille fois pire sur leur vie et les autres générations mais nan elle le fait pas. Parce que c’est une bienfaisante et qu’elle préfère soigner et tout.

Pis après elle va à Salem comme le chat dans Sabrina qui s’appelle comme ça bicause y’a eu le procès des Sorcières pour de vrai dans le monde réel et même que Tituba elle était là mais comme c’était une esclave noire et ben personne en a rien eu à foutre et du coup Maryse Condé elle imagine la vie comment qu’elle a dû être pour elle.

Bah tu vois j’ai trouvé ça hyper intelligent comme texte. Bicause non seulement moi j’y connaissais rien à l’esclavage du 17e siècle déjà en Amérique mais alors en Afrique encore moins. Et même les trucs vaudous et tout qui sont différent entre les deux continents mais que toutes les soeurs se connaissent j’ai l’impression et j’ai trouvé ça réconfortant et beau j’avais juste une envie c’est de mettre les traits de Tituba sur toutes les sorcières d’aujourd’hui que je connais (j’en connais un peu et elles sont vraiment très bien tu sais ?). Et du coup j’étais triste et révolté quand dans l’histoire Tituba et les autres sorcières elles s’en prennent plein leur gueule.

Tu vois c’est un chouette récit. En plus si c’était un film d’aujourd’hui y aurait écrit « CETTE HISTOIRE EST INSPIREE DE »

MON CUL PUTAIN ET TA GUEULE AUSSI.

On s’en fout de cette étiquette sur les films arrêtez de nous prendre pour des yaourts de supermarchés. Après on est persuadé que ce qui se passe dans le film tout est vrai alors que même la peau des visages elle ressemble à celle des magazines de merde et donc c’est pas la putain de vraie vie.

Dans Tituba on s’en branle de la différence entre la vérité et la fiction. C’est juste un super message d’abnégation, de bienveillance et de volonté de croire tout le temps et toujours voir le verre à moitié plein et ça c’est un super message qui fait toujours du bien dans les moments où qu’il fait sombre et tout minou tu trouves pas ?

Moi je trouve.

Je vais au dodo ou commencer une autre histoire ch’sais pas encore quoi tu verras bien t’as qu’à être patient en lisant des livres et en m’en parlant aussi j’aime bien.

Sioux

Lou