La guerre est une ruse / Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Le Corbac

Il faut savoir déjà que le Sieur Paulin est le premier auteur français publié chez Agullo.
Il faut savoir ensuite (parce que j’ai suivi ses diverses interviews et autres interventions) que le Sieur Paulin a fourni un sacré travail de fond pour écrire les 2 romans sus-cités (sachant que le 3ème et dernier volume ne va pas tarder). Oui, M’sieur dame il a travaillé seul comme un grand ; en même temps il est pas petit le gaillard. Il s’est documenté, a fouiné, fouillé tout seul dans les archives de divers médias pour étoffer son sujet.
Il faut savoir enfin (quoi ? Deux minutes oui ! J’y viens à son livre mais j’ai le droit de dire que j’ai apprécié son travail de base non ?)… donc il faut savoir aussi que La guerre est une ruse et Prémices de la chute sont une œuvre de fiction ; rien à voir avec un essai ou un documentaire.
Donc venons-en au fait…
La guerre est une ruse commence en 1992 en Algérie et Prémices de la chute se termine le 11 septembre 2001 à New-York. Un récit donc étalé sur 9 ans qui va nous faire suivre le travail et la vie de Tedj Benlazar, agent des services secrets français chargé de s’occuper de la problématique algérienne, de la montée du terrorisme islamiste et de sa probable propagation en France.
Hormis une étude radicalement concrète de la situation de l’Algérie, puis de la Croatie, la Serbie et autres pays ayant servi de portes étendard et de premier bastion du terrorisme islamiste, Frédéric Paulin nous raconte aussi la triste et passionnante existence de Tedj Benlazar, fils d’immigré installé en France, pays pour lequel il a été prêt à tout sacrifier… mais la roue tourne et les gens changent.

Tedj, de par son parcours et ses errances, ses doutes et ses questionnements n’échappe pas à ce cycle et évolue. En bien ? En mal ?
Dans ce monde souterrain, des manipulations politiques, des passe-droits économiques, des obligations géo-politiques, rien n’est jamais simple. Et quand on est un individu avec une conscience, un sacré professionnalisme et ses problèmes perso, c’est encore plus compliqué de trouver la juste place qui nous correspond.
Autour de Tedj évoluent de nombreux seconds couteaux, des personnages tous en lien avec ces événements terrifiants, dans ces pays touchés et impliqués par le terrorisme.
Puis il y a les français, ceux qui vont se réveiller un beau matin et réaliser que la guerre est arrivée dans leurs rues, leurs villes. Qu’elle va frapper et faucher leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, leurs voisins. Cette violence soudaine, Frédéric Paulin nous la claque dans la face en nous faisant le récit du gang de Roubaix, de tous ces braquages dans le Nord de la France. Et puis, après cette première apparition, quand toutes les pièces sont en place et que l’Etat a bien accroché ses œillères et noyé les faits pour éviter que la population panurgesque ne s’emballe ou ne s’affole, d’autres événements que nous avons connus surgissent : un assassinat dans une mosquée, un attentat dans un RER… et là, le doute n’est plus possible : elle est là.
Elle est là cette haine, cette guerre de soi-disant foi qui réside à la base dans toute une manipulation politique. Elle frappe aveuglément et chaque lecteur se retrouve à se remémorer des événements qu’il a vu ou dont il a entendu parler dans les médias à une époque pas si lointaine que ça au final.
Et puis au milieu de toute cette sanglante violence, il y a des hommes, des femmes. Il y a la perte, la mort, le deuil, la maladie, l’amour, les enfants, les espoirs, l’âge qui passe, les idéaux qui se font et se défont, des projets de vie, des retrouvailles et des absences.
Les deux premiers romans de Frédéric Paulin sont pleins de richesses romanesques, d’une grande qualité narrative et d’une délicatesse stylistique, nous faisant osciller entre récit, témoignages, essai, documentaire sans que jamais la lassitude ne nous gagne, sans jamais non plus nous perdre ou en faire trop.
Les deux premiers volumes de cette trilogie sont un beau cours d’Histoire et un très délicat portrait d’hommes et de femmes, chacun porteur d’une croix, qu’ils ne savent comment poser et qu’ils se forcent à traîner partout avec eux, au risque de faire souffrir ceux qui les accompagnent.

Le Corbac

Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Yann

Après La guerre est une ruse, paru en septembre dernier et qui posait les fondations de sa trilogie, Frédéric Paulin est de retour avec Prémices de la chute, en attendant le troisième et dernier volume en mars 2020.

Récemment couronné par le prix des lecteurs Quais du Polar / 20 minutes et le grand prix du festival de Beaune, après le prix du meilleur polar 2018 pour Le Parisien, La guerre est une ruse voit ainsi récompensé l’énorme travail effectué par l’auteur pour donner vie à son ambitieux projet de mettre en lumière les origines du djihadisme et la façon dont il a pu, au-delà de l’Algérie, parvenir en France avant de sévir à travers le monde. Ce premier volume se déroulait essentiellement en Algérie et en France entre 1992 et 1995 et s’achevait sur l’attentat de la station Saint-Michel à Paris.

Prémices de la chute s’ouvre en 1996 sur une nouvelle page avec ceux que l’on surnomma « le gang de Roubaix ». Considéré à l’époque comme relevant du grand banditisme, ce groupe ultra-violent se fait connaître par des braquages à main armée dans la région lilloise. Mais, bien au-delà du banditisme, grand ou petit, la particularité de ce gang est d’être composé en partie de jeunes français convertis à l’Islam et dont le but est de financer le djihad. Début percutant, donc, pour ce second volume avec lequel Frédéric Paulin met en scène de nouveaux personnages, parmi lesquels le lieutenant Riva Hocq ou le journaliste Arno Réif. Certains protagonistes de La guerre est une ruse réapparaissent également, au premier plan, parfois, alors qu’on ne les voyait qu’assez peu jusque là. C’est une des forces de Frédéric Paulin que d’arriver à leur donner de l’épaisseur en même temps qu’à son récit, qui va se déployer en France, en Bosnie, au Pakistan, en Afghanistan et jusque sur le sol américain puisque ce second volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001.

Poursuivant son époustouflant travail documentaire, Frédéric Paulin, maintenant qu’il a donné des bases solides à sa trilogie, peut livrer un récit plus nerveux encore, plus resserré sans pour autant céder au grand spectacle. La rigueur et l’efficacité restent de mise, le texte continue de manière chronologique et inexorable et l’on a beau connaître aujourd’hui la plupart des événements dont il est question ici, l’auteur parvient sans peine à nous garder captifs. Le professeur d’histoire-géographie et le journaliste qu’il a été lui permettent de démontrer une nouvelle fois son excellente connaissance du sujet. Jamais didactique ni pesant, Prémices de la chute se situe à la croisée du roman historique et du roman noir et son véritable intérêt est d’apporter sur ces années un éclairage qui vient se refléter sur ce que nous vivons aujourd’hui encore, une actualité brûlante qui trouve souvent sa source dans cette période où le monde a basculé.

Tendu, brillant, ce second volume laisse un lecteur essoufflé assister, hagard, à l’effondrement des Twin Towers et dans l’expectative de ce dernier tome à venir, dont on espère beaucoup, confiants que nous sommes en la capacité de Frédéric Paulin de mener à bout son grand chantier, son oeuvre de témoin, qui sait l’importance de la mémoire dans un monde où on a trop tendance à ne pas lui accorder la place qu’elle devrait avoir.

Yann.

La guerre est une ruse, Frédéric Paulin, Agullo

Ca aurait pu s’intituler Les racines du mal mais le titre était déjà pris. Dommage, ça collait plutôt pas mal. Premier auteur français publié chez l’excellente maison Agullo, Frédéric Paulin n’en n’est pas à son coup d’essai, auteur entre autres de bouquins aux titres jubilatoires, dont on ne résiste pas à l’envie de vous en citer deux ou trois :  Pour une dent toute la gueule, La dignité des psychopathes ou Les cancrelats à coups de machette, ça vous donne une idée. On n’a donc pas affaire à un débutant mais le propos s’avère ici nettement moins drôlatique voire carrément sérieux car le projet est rien moins qu’ambitieux et se déclinera en trois volumes.

1992. Dans une Algérie en état d’urgence, l’armée a pris le pouvoir et mène une lutte sanglante contre les islamistes dans une atmosphère de terreur et de violence aveugle. Désireuse de voir la situation gardée sous contrôle, la France garde un oeil attentif sur la situation et, par le biais de Tedj Benlazar, agent de la DGSE, s’intéresse aux agissements des services secrets algériens qui entretiennent des relations plutôt troubles avec les islamistes. En cette période de massacres quotidiens, une question semble cruciale pour comprendre le tableau : qui instrumentalise qui ? Plongé en eaux plus que troubles, Tedj Benlazar va se retrouvé au coeur du conflit et réalisera rapidement que la vérité peut revêtir plusieurs visages.

Malgré la profusion des forces en présence, de très nombreux acronymes et une situation d’instabilité permanente , Frédéric Paulin parvient à donner une vision d’ensemble de la situation sans jamais se montrer didactique ou pompeux, privilégiant toujours le récit, soucieux d’en garder le rythme et de ne pas perdre l’attention du lecteur.

Particulièrement bien documenté, La guerre est une ruse se lit comme un excellent roman noir et apporte un éclairage cru sur les compromis, les trahisons et les manipulations de toutes sortes qui, quelques années plus tard, allaient exporter vers l’Europe et le reste du monde une vague de terrorisme sans précédent qui n’en finit pas de faire des victimes et de rebattre les cartes des forces en présence à l’échelle planétaire.

Immédiatement prenant, ce premier volume de La guerre est une ruse donne le ton et Frédéric Paulin prouve de manière redoutable qu’il est un excellent conteur, capable de tenir ses lecteurs en haleine tout au long de ces 370 pages. La perspective de deux volumes à paraître est donc plus qu’alléchante et l’on se surprend à déjà les attendre alors que ce tome 1 vient tout juste d’arriver en librairie.