Des jours sans fin, de Sebastian Barry (Gallimard / Folio), par Seb

« Le sergent nous donne l’ordre de préparer nos baïonnettes. On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s’en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c’est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s’est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu, sans peur, sans la moindre peur, sans une once de peur. »

C’est un pote auteur qui a attiré mon attention sur ce livre. Quand on lit, on a souvent des potes qui lisent aussi. Quand on écrit, on a immanquablement des potes qui écrivent. Cet ami, c’est Jean-Baptiste Ferrero. Sur sa page Facebook, il avait parlé de ce roman avec tellement de conviction et d’amour – on sentait au travers des mots, que c’était sincère -, que j’avais immédiatement filé dans une librairie à Tulle pour trouver cet ouvrage. Une fois devant le rayon de ladite librairie, il n’y avait qu’un seul exemplaire, celui en Folio. Parfois les choses doivent se faire…
Je dois dire que je n’ai pas été déçu. Quel voyage, quelle aventure et surtout, quelles émotions m’ont traversé sans cesse, d’un bout à l’autre des Etats-Unis, d’un bout à l’autre du livre. De quoi ça parle ?
Nous sommes dans les années 1850. Thomas McNulty, un irlandais, rencontre John Cole en Amérique. C’est le coup de foudre, l’alliage parfait de l’amour et de l’amitié. Ces deux-là ne vont plus se quitter. Leur amitié va les aider à tenir le coup lors de leurs aventures, leur amour va sublimer les moments de grâce. Au fur et à mesure de leur périple, ils feront la guerre, danseront dans un saloon pour des trappeurs et des mineurs, referont la guerre à nouveau, sans jamais quitter l’autre des yeux. Jusqu’à ce que la folie des hommes les rattrape.

En même pas trois cents pages, l’auteur parvient, avec une maîtrise rare, à parler à la fois d’un pays qui se construit dans la violence extrême, d’en montrer les symptômes et les effets, d’en disséquer les conséquences avec la précision d’un chirurgien et l’élégance d’un poète. Il faut les voir ces deux-là, Thomas et John, « le beau John Cole » comme l’appelle sans cesse Thomas. Ils se regardent avec les yeux de l’amour, ils en bavent l’un pour l’autre, ils ne vivent que pour passer un jour de plus aux côtés de l’autre. Les tourments de la vie, les horreurs de la guerre, la faim, le froid, la promiscuité et le racisme, la haine glacée des combattants, ils ne les supportent que par la présence de leur amour. Cet amour c’est un poêle ronflant au cœur de l’hiver, c’est un torrent de fraîcheur en plein désert. C’est un vêtement de laine épaisse dans la nudité la plus extrême.

Ces deux personnages, qui assument leur amour et le vivent malgré l’époque et les idées conservatrices et puritaines, je m’y suis au moins autant attaché qu’à Lennie et Georges, les deux marginaux du roman Des souris et des hommes. Bien sûr, les sentiments ne sont pas exactement les mêmes, le rapport humain non plus. Là où il y a une complémentarité entre Lennie et Georges, il y a une altérité parfaite entre Thomas et « le beau John Cole ». La narration à la première personne de Thomas McNulty n’y est sans doute pas pour rien. On a l’impression de lire un carnet de route authentique. Il n’empêche, tout au long de ces pages d’une vraie beauté, je m’en suis fait du souci pour eux ! Je ne compte plus les litres d’huile que j’ai produit en vivant littéralement leurs aventures, leurs difficultés, les dangers d’un pays en ébullition.
Le tour de force, parce que c’en est un, c’est de réussir cette description d’une société changeante, très mobile, avec cet angle de vue très vaste et large, la profondeur aussi, et d’y ajouter ce coup d’écriture à la loupe, braquée sur nos deux héros. Nous sommes dans leurs têtes, nous battons avec leurs cœurs et nos yeux voient les immensités que scrutent les leurs, nos âmes éprouvent les atrocités que vivent leurs âmes.

Parce qu’autant vous le dire, ce livre est un torrent d’amour qui charrie des tonnes de boue. Les destins de ces deux hommes sont comme deux troncs d’arbres emportés dans des flots tonitruants.
Sebastian Barry créé une véritable performance, celle de faire jaillir la lumière du fond de l’obscurité, de préserver une fleur sur un champ de bataille et de faire en sorte qu’on la voie aussi, parmi les cadavres éventrés et les rigoles de sang. Il nous montre les corps inertes et abandonnés par la vie, allongés sur le dos, les paupières grandes ouvertes, mais dans les yeux gris, se reflète un ciel bleu. L’auteur déniche sans cesse le beau au milieu de l’horrible, il possède cette faculté à pointer une silhouette altière et accorte au milieu d’un bouge enfumé rempli de mineurs avinés. La magie de l’auteur est là, cachée dans les détails, dans les recoins de ces pages sublimes.
À chaque instant, on s’attend autant à voir surgir la mort que la poésie, la laideur que la beauté, le meilleur et le pire de l’espèce humaine qui est en train de gagner là-bas, sur la terre des Indiens, ses galons de Meurtrière hors norme et de saccageuse de l’humanité. Par instants, j’ai trouvé dans ce roman échevelé, des allures de Méridien de sang, de Cormac McCarthy, pour la sauvagerie de certaines scènes, pour l’absence d’espoir à certains moments, pour cette certitude que de toute façon, tout se finira mal parce que c’est l’Homme qui écrit l’histoire. Mais au contraire du chef-d’œuvre de MacCarthy, il n’y a pas cette course folle droit dans le mur, ce côté nihiliste des personnages du juge et du jeune homme. Il existe du beau un peu partout dans le livre, des touches subtiles, ici et là, déposées par le pinceau de l’auteur. MacNulty et Cole, mais pas seulement eux, m’ont essoré le cœur et les tripes, et j’ai tremblé pour eux, de tous mes membres. Il y a eu des passages durant lesquels j’ai cessé de respirer tant c’était imprévisible, parce que j’étais devenu, sans m’en apercevoir, un compagnon de route de Thomas et John, et j’ai certainement veillé sur eux autant qu’eux ont veillé l’un sur l’autre. Thomas penché sur John qui dort, John regardant Thomas dans son sommeil, et moi juste au-dessus, flottant tel un spectre sans gêne dans le halo de leur amour. Le récit d’une émouvante franchise et la naïveté de Thomas McNulty apportent beaucoup, avec ses mots simples, il vous touche et vous fendille, et vous ne pouvez pas ne pas vaciller.
C’est un très grand roman qui deviendra, j’en suis persuadé, un classique.
Je vous laisse avec cette considération de Thomas McNulty sur la guerre : Quand la mort surgit, les âmes, c’est pas seulement une grande rivière qui se transforme en cascade. Les âmes c’est pas ça, pourtant c’est ce qu’exige cette guerre. Avons-nous tant d’âmes que ça à offrir ? Comment est-ce possible ?

Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

Seb.

Par les routes, Sylvain Prudhomme (Gallimard – L’Arbalète), par Lou

J’ai , je crois, fait une expérience. De celles qui t’assomment et dont tu te réveilles en plein brouillard, mais genre des kilomètres et des heures plus tard. Je savais pas pour moi parce que c’était la première fois.

C’est dingo comme des fois le hasard fait que tu peux t’éloigner de certaines personnes, que même vingt ans après quand t’en as ras le cul de ta vie actuelle tu te décides à changer de vie et recroiser ceux qui t’ont construit. 

Par les routes, je l’ai lu comme on file sur l’A6, bouffant des bornes à la pelle en faisant pas vraiment attention à ce qui était écrit. C’est que quand je faisais les pauses que ça venait me percuter de plein fouet en plein dans ma caboche de sale gosse. L’air de dire. Putain. L’effet à retardement. Comme le gars qui te raconte une blague et que tu piges 2 jours après alors que t’es seul dans ta bagnole. 

Y’a Sacha. Sacha vient vivre à V. (et mon vieux c’est tellement délectable de partager un secret de savoir quelle ville c’est en vrai la ville de V. que t’as ce petit pincement de l’égo qui vient te taquiner le coeur par moments, et ça j’aime beaucoup si tu veux tout savoir). Il y a son cousin qui vit déjà là bas et qui on sait pas trop par quelle magie lui permet de retrouver l’Autostoppeur. 

On saura jamais le nom de l’Autostoppeur. On saura juste que Sacha et lui ont été amis et qu’ils se sont pas vus depuis 17 ans. Que maintenant l’Autostoppeur il a une amoureuse et un fils. Et que l’envie de parcourir les routes ne l’a jamais quitté. Qu’il en a besoin, parce que ça lui permet de rencontrer des gens qu’il aurait jamais rencontrés normalement. De partager des vies. 

C’est des fois un triangle amoureux mais pas dégueulasse ou quoi. Simple. Parce que certaines personnes préfèrent se raccrocher au fait qu’on a bien qu’une seule vie pour empêcher les autres de vivre ce qu’ils ont à vivre.

Y’a aussi le fait que des fois on a besoin que certaines personnes partent pour se rapprocher naturellement de certaines autres. 

Et si tu lis des fois avec un peu de scepticisme sur l’innocence de certaines situations, tu te dis que Kundera, Pons et Mc Carthy veillent un peu sur Sylvain Prudhomme et que son histoire elle en est encore que meilleure tu vois ?

Moi je te conseille de lire Par les routes. Pas parce qu’il est beau ou profond ou quoi. Parce qu’une fois que tu feras des pauses, t’auras l’impression qu’on t’as mis un de ces uppercuts dans la tronche mais sans que tu t’en rendes compte déjà et qu’ensuite, qu’ensuite celui là de coup de poing il fait pas du tout mal.

Mon vieux c’était trop bien !

À plus ! 

Lou.

Les choses humaines, Karine Tuil (Gallimard), par Aurélie et Yann

Karine Tuil, quelle romancière impressionnante ! Elle s’empare d’un sujet de société ultracomplexe et en dénoue pour nous les fils avec un mélange de distance propre à l’analyse raisonnée des faits et une plongée passionnée dans la vie de personnages dans la tourmente, exposant leurs failles et leurs certitudes périlleuses.

Une accusation de viol va détruire l’équilibre de deux familles mais finalement le processus de destruction n’était-il pas enclenché depuis longtemps ?

Ce que j’ai adoré : m’enfoncer toujours plus loin dans des personnalités tortueuses, forcer mon esprit à dépasser des préjugés habilement remis en cause par la plume de l’autrice. Alors qu’on s’attendrait à éprouver un sentiment clair vis-à-vis de ceux qui sont du « mauvais » côté, on se rend très vite compte que Karine barre la route à un jugement hâtif et nous impose une réflexion passionnante.

Je me suis sentie membre des jurés, acculée à interroger avec objectivité la question du consentement et toutes celles qui en découlent dans un cadre où les réseaux sociaux ont un rôle majeur et parfois dévastateur à jouer.

Finalement, le personnage que j’ai préféré est celui que j’étais encline à détester au départ. Les romanciers sont des magiciens, il font de leurs lecteurs ce que bon leur semble !

Aurélie.

Avec L’invention de nos vies et L’insouciance (Gallimard 2013 et 2016), respectivement ses 9ème et 10ème romans, Karine Tuil avait fait forte impression, par la force et la virtuosité avec lesquelles elle analysait les jeux de pouvoir dans les hautes classes de notre société, la puissance dévastatrice des médias et des réseaux sociaux à l’heure de l’information permanente et du jugement anonyme. Portés par une réflexion plus profonde sur le racisme, l’antisémitisme, la judéité et les façons dont elle peut être vécue, ces textes avaient le mérite de raconter notre monde et certaines de ses dérives, sans complaisance ni pathos.

Loin de tout nombrilisme, ce mal hexagonal qui gangrène une bonne partie de notre production littéraire, attachée à son récit comme à ses personnages, Karine Tuil dépeint comme personne le monde des puissants, n’hésitant pas à retourner la médaille ou à décrire cette « mécanique de la chute », dont Seth Greenland a fait le titre de son prochain roman.

Les choses humaines, donc, est une nouvelle variation autour de ces thèmes qu’elle affectionne et décrit l’explosion en plein vol d’une famille aisée, un couple de pouvoir à qui tout réussissait jusque-là. A partir d’une accusation de viol contre leur fils, Jean (journaliste politique) et Claire Farel (essayiste féministe), vont voir se désintégrer en quelques semaines la vie qu’ils menaient depuis des années. Mais, bien avant cette soirée où tout bascule, le doute et le mensonge avaient posé les bases de cet effondrement.

Une nouvelle fois profondément ancré dans son époque, le texte de Karine Tuil propose une réflexion autour de la puissance du sexe, de la perception que chacun(e) peut en avoir et, plus particulièrement, revient sur les mouvements #metoo et #balancetonporc, dans le sillage de l’affaire Weinstein.

La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification.

Ainsi commence le roman. Le propos est clair, la chute de la famille Farel inéluctable et l’on retrouve ici le talent de la romancière à décrire les mécanismes du pouvoir, les rapports biaisés entre membres d’une même famille où l’amour, finalement, semble n’avoir jamais vraiment signifié grand chose. Dans ce jeu de massacre, elle n’épargne personne, chacun(e) avançant en fonction de ses intérêts et elle montre ainsi la fragilité de ces couples qui font la couverture des magazines, exhibant au monde un bonheur que l’on devine factice. Mais lorsque les choses commencent à déraper, ce sont l’emballement médiatique et la fièvre des réseaux sociaux qui prennent le dessus et s’emparent de l’histoire, dépossédant les personnages de ce qu’ils ont vécu.

En choisissant de consacrer le dernier tiers de son roman au procès d’Alexandre Farel, Karine Tuil prend le parti de décrire minutieusement le déroulement des audiences et les plaidoiries des intervenants. Privilégiant ainsi le réalisme, elle fait de ce roman un texte moins immédiatement percutant que les précédents mais dont l’onde de choc se fera sentir plus longuement sans doute. Même s’il nous faut bien admettre une prédilection pour L’invention de nos vies, Karine Tuil creuse son sillon et, contrairement à quelques auteurs français très attendus cet automne, ne déçoit pas.

Yann.

Eden, Monica Sabolo (Gallimard), par Roxane

Très belle surprise que ce nouveau roman de Monica Sabolo (autrice de Summer, Crans-Montana) qui évoque l’adolescence et les changements s’y opérant, sur fond de nature mystérieuse. Tout commence avec la disparition de la placide Lucy, évaporée du jour au lendemain sans laisser aucune trace. La jeune adolescente blonde et mutique s’était installée depuis peu, avec son père écrivain et fervent défenseur de la bible, dans un village jouxtant une réserve naturelle dont nous n’aurons aucune précision quand à sa localisation. (Même si beaucoup d’éléments relatifs à la communauté amérindienne nous aiguillent quelque peu.) La confusion plane chez les habitants : d’ordinaire habitués au départ soudain de leurs semblables vers « la ville », personne ne semble remarquer la tension grandissante liée à ce drame.

Nita est l’une des rares jeunes filles à avoir côtoyé Lucy. Si en apparence, elles semblent diamétralement opposées en tout points; elles nouèrent pourtant une relation pudique où chacune s’exprimait plus aux travers des silences que des mots. Très vite, des changements vont opérer lentement mais surement chez Lucy, ils n’échapperont pas à Nita. Vêtements de rechange bien plus sexy qu’à l’ordinaire planqués au fond du sac, maquillage appliqué avec ferveur dans les toilettes du lycée, murmures et rumeurs au sein des groupes d’élèves…

Un matin, lorsque la police annonce que Lucy est retrouvée bel et bien vivante, meurtrie et en état de choc, Nita comprends que ce qu’elle soupçonnait était loin de la vérité. L’enquête en cours, de nombreux garçons natifs du village sont suspectés et interrogés, tandis que les sociétés d’exploitation forestière ne cessent de prendre de l’ampleur, détruisant chaque jour un peu plus, l’identité du village et de ses habitants. C’est en creusant l’histoire de son village et son histoire familiale que Nita va petit à petit, lever le voile sur des secrets enfouis depuis trop longtemps.

Si le pitch de base peut sembler assez classique, et il l’est effectivement, l’ambiance qui se dégage de ce roman est tout à fait envoutante. La sensualité des premiers émois adolescents, mêlés à une nature foisonnante, ainsi qu’aux secrets portés par chacun, tout converge vers une tension narrative dans laquelle il fait bon se perdre. Le rapport à la nature, à sa faune, quasi mystique, où l’on soupçonne la présence de forces occultes, et qui semble le sanctuaire de rituels traditionnels, tout cela est grisant. Nita se révèle être un personnage tout en nuance, tantôt discrète, sage, sportive, puis plus sanguine, à la hargne exacerbée, une hardeur impossible à calmer. Il est vraiment plaisant de la suivre elle et son ascension personnelle, presque autant que la résolution de l’intrigue. Mention spéciale aux cinq serveuses du bar l’Hollywood, me faisant penser à un mix entre les films Coyote Girls et The Craft, dangereusement libres ! S’il évoque de nombreuses thématiques très en vogue ces derniers temps (l’importance de la nature, les violences faites aux femmes, la sororité comme moyen de lutter) il n’empêche que Eden est un très beau roman, enivrant.

Roxane.

Ce que l’on sème, Regina Porter (Gallimard, Du monde entier), par Aurélie

Wahou ! Un 1er roman, vraiment ? Comment du 1er coup arriver à une telle maîtrise romanesque ?

Il y a une telle intensité dans le tourbillon des vies des personnages qui se croisent et se recroisent pendant des décennies ! Entre l’immédiat après guerre et la présidence Obama, c’est toute une société qui nous est contée à travers deux familles aux ramifications surprenantes. Une famille noire, une famille blanche voient leurs arbres généalogiques s’entremêler autour de deux enfants.

Regina Porter propose au lecteur des dizaines d’années à reconstituer comme un puzzle. De secrets de famille en grands événements historiques, chaque pièce trouve sa place petit à petit dans un va-et-vient étourdissant entre les différentes époques.

Un grand roman américain. Aussi fort que beau.

Traduit magnifiquement de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski.

Aurélie.

Nos derniers festins, Chantal Pelletier (Gallimard – Série Noire), par Aurélie

Imaginez le parfait mélange d’une carte vitale et d’un permis à points. C’est l’accessoire diabolique que projette dans notre existence Chantal Pelletier en 2044. Impossible de manger ce qu’on veut ! Trop gras, trop sucré ? Si on contrevient à ce qui est bon pour nous, on perd des points et gare à nous si on les perd tous…

Le trafic de camembert est devenu plus lucratif que celui de la drogue et des pique-niques clandestins sont organisés pour déguster des produits issus du marché noir en toute impunité.

Un duo de contrôleurs alimentaires va mettre les pieds dans un bien mauvais plat : un cuisinier est ébouillanté dans sa blanquette non réglementaire et l’hécatombe semble se propager dans ce coin de Provence où les produits du terroir et la bonne chère donnent des envies de résistance aux citoyens.

Ferdinand, tout juste débarqué du « ‘nord », parfaite image de la nouvelle génération élevée dans un ascétisme alimentaire déprimant, va devoir faire équipe avec Anna, bonne vivante et gourmande invétérée qui profite des descentes que son statut lui permet pour goûter à tout avec goinfrerie.

Voilà un roman qui bouscule allègrement la bienséance alimentaire et nous donne envie de banquets gargantuesques. On salive, oui, mais on réfléchit aussi. Peut-être que si on arrive à se raisonner sur le plan de l’agriculture aujourd’hui, si on peut respecter ce que la nature recelle encore de trésors sans tomber dans des extrêmes, on pourra sauver une partie de notre humanité, la plus importante, celle qui nous raccroche à la terre.

Vous pouvez fondre sans plus attendre pour cette délicieuse dystopie !

Aurélie.

Précis de décomposition, Emil Cioran (Gallimard), par Lou

Fichtre chaton ! Tu sais là je crois que j’y ai laissé un paquet de neurones. Le genre de bouquin où tu lis un paragraphe mille fois jusqu’à ce que la bave qui te coule de la bouche à force de bugger te fait comprendre qu’il faut que tu passes au paragraphe d’après.

Mais n’empêche, quand tu captes, c’est drôle (des fois), cynique même, défaitiste, intelligent. J’vais pas dire que t’as l’impression de découvrir la vie, ce serait aller à l’encontre de la pensée de Cioran (si j’ai compris un minimum quoi). 

Si t’es en guerre avec la résignation, le pessimsime et tout un tas de trucs qui rendraient jaloux le plus gothique de tes amis, tu peux tester cet essai c’est un bon médicament. Libre à toi d’avoir envie de te flinguer après, mais bon on a plus souvent vu l’humain se buter après avoir lu Goethe que Cioran, donc.

En clair, voilà un bon livre de chevet que j’échangerai bien contre le Coelho que t’as osé foutre sur ta table de chevet et dont tu te sers comme un calendrier perpétuel de citations pour facebook à la con, soyons réalistes, exigeons d’être lucides. C’est un bien meilleur remède pour chasser les idées noires. 

Big up !

Lou

Stoneburner, William Gay (La Noire – Gallimard), par Yann

Une vie de lecteur étant ce qu’elle est, la rencontre avec certains auteurs ne se fait parfois que tardivement, même si lesdits auteurs jouissent d’une réputation flatteuse, comme c’est le cas pour William Gay. Et cette rencontre n’est pas systématiquement à la hauteur de nos attentes, ce qui arriva par exemple avec Petite soeur la mort en 2017 … Parfois, donc, une session de rattrapage s’impose et permet de réviser un jugement initial plutôt négatif. En ce sens, Stoneburner surgit à point nommé avec la renaissance de La Noire, collection dont la disparition en 2005 chagrina à juste titre les amateurs de bonne littérature sombre.

Quand on n’aime pas trop les étiquettes, force est de reconnaître que celle qu’on a accolée à William Gay (« Southern gothic ») ne fait pas rêver. Il est donc bon de prendre un peu de distance par rapport à ces appellations dont l’intérêt reste discutable et de se contenter de l’essentiel, la seule chose qui compte vraiment, le texte.

Roman paru aux Etats-Unis en 2017, cinq ans donc après la disparition de son auteur, Stoneburner se compose de deux parties, la première suivant la cavale de Thibodeaux, qui a réussi à mettre la main simultanément sur un beau paquet de dollars (dérobé à des trafiquants de drogue) et sur la belle et sulfureuse Cathy. La seconde partie est racontée par Stoneburner, détective privé chargé par Cap Holder, ex-shérif, de retrouver Cathy, sa compagne. Quant au pactole en jeu, il va, comme souvent, éveiller bien des rancoeurs et des convoitises.

Sur une trame usée jusqu’à la corde qui, pour le meilleur, rappellera inévitablement les romans de James Crumley, le texte de William Gay séduit davantage par son côté mélancolique et désabusé que par les tenants et aboutissants d’un scénario qu’on a l’impression de déjà connaître. La blonde incendiaire et manipulatrice, les vétérans du Vietnam rongés par leurs souvenirs, le « baron » local (Holder), la petite teigne (Red) et tant d’autres sont des personnages déjà croisés ailleurs sous d’autres identités mais, finalement, peu importe, on ne sait comment mais la mayonnaise prend et Stoneburner se lit au rythme d’une cavale effrénée.

Plus que les personnages principaux, ce sont les fantômes dont ils semblent entourés en permanence qui donnent au récit ce supplément d’âme sans lequel il ne dégagerait rien d’autre qu’une impression de « déjà lu ». Ici, personne n’est jamais vraiment seul, jamais complètement présent, même quand il s’agit de faire l’amour.

Une chose en entraînant une autre, elle a fini par coucher avec moi, et ce fut une orgie entre spectres – moi et la prostituée et les fantômes de Thibodeaux et de l’épouse des collines.

La part sombre de chacun(e) peut surgir à tout instant, et même les paysages prennent parfois l’apparence d’un songe noir.

Ce décor m’appelait. Il m’appelait d’une voix qui évoquait mon passé, une voix triste et plaintive, et j’avais une telle envie de m’y fondre que cela en devenait une souffrance qui me serrait le coeur.

Les personnages de William Gay portent en eux leurs fantômes, ceux des gens qu’ils ont connus comme ceux des personnes qu’ils ont été. C’est la seule concession que l’on voudra bien faire à l’adjectif « gothique » dont il était question en début de chronique, cette impression de naviguer parfois entre deux mondes, le réel et le fantasme, le passé et le présent.

Ce second rendez-vous avec l’auteur s’avérant plus que réussi, on sera tenté de mettre le nez dans La mort au crépuscule, son roman le plus connu et de recommander la lecture de Stoneburner aux amateurs de littérature américaine en général et de roman noir en particulier.

A signaler, une excellente traduction de Jean-Paul Gratias.

Yann

Mapuche, Caryl Ferey (Ecoutez lire, Gallimard)

Je continue ma pratique du livre audio en voiture, et je dois dire que contrairement à ma précédente expérience avec Antonin Varenne (voir ma chro de Fakirs) l’audio a cette fois sublimé ma lecture.

Il faut dire que le lecteur Féodor Atkine a un talent remarquable (c’est aussi la voix française dans le film V pour Vendetta), il vous enveloppe de sa voix grave, joue admirablement bien les différents personnages et fait passer une émotion terrible dans chaque mot.

Venons en d’ailleurs aux mots, ceux de Caryl Ferey que l’on ne présente plus et dont le succès est absolument mérité. Dans Mapuche il revient sur la dictature argentine, les bébés volés, les vols de la mort, le combat des grands mères… Un sujet aussi dur que passionnant, aussi fort que nécessaire. Un pan de l’histoire dont personne n’est fier, une période que les argentins ont du mal à assumer, entre devoir de mémoire et honte.

Ici, à travers Liana, jeune indienne qui porte en elle les souffrances de son peuple, et Ruben Calderon, détective rescapé de l’Esma qui a subi avec sa famille l’horreur absolue de ce dont les tortionnaires étaient capables, Caryl Ferey nous parle de vengeance, du poids du secret, de tout ce que les hommes sont en mesure de faire pour se protéger.

Un roman magnifique qui m’a tiré de nombreuses fois des larmes (j’avais l’air maligne au volant), qui a le mérite d’être fidèle à l’Histoire et qui, peu importe le support, mérite d’être lu.

Perrine.

La vie en en Rose, Marin Ledun (Gallimard – Série Noire), par Le Boss

Deuxième partie d’une trilogie mettant en scène une famille de Tournon aux personnages iconoclastes.  Vous avez aimé le premier, vous adorerez le second.

Écrivain étiqueté voix du noir, Marin est avant tout un auteur, ne suivant aucun chemin, pas de programmation, de carrière, il est libre. Si vous en doutez regardez donc sa bibliographie.
Marre du convenu  du noir, de personnages récurrents, flics blasés, alcoolos, serial killer à l’enfance ravagée, marre de l’ouest, du nature writing, envie de rire tout en s’instruisant avec une belle histoire qui sort des clous ! Je vous propose ce livre.
Les livres dit « policiers » ou noirs » comiques sont très rares, surtout ceux qui tiennent la route. De plus, Marin est un des rares à réussir à parler et penser au féminin, et cela marche nickel !!!
En filigrane, que vous connaissiez Marin ou pas, bien sûr qu’à travers chaque page, il pointe les problèmes sociétaux, met des des coup de lattes à ceux qui le méritent, et clôt son livre en montrant bien du doigt le rouleau compresseur qui flingue tout un chacun, sans balles, mais à petits coups de crosse.

Collection Série Noire, Gallimard
Parution : 02-05-2019
 
Le Boss.