Sauvage, Jamey Bradbury (Gallmeister) par Lou

Oh babe, we definitely gotta talk about ‘dis book. « Le wendigo (pluriel : wendigowak / wendigos1) est une créature surnaturelle, maléfique et anthropophage, issue de la mythologie des Amérindiens algonquiens du Canada, qui s’est étendue dans tout le folklore d’Amérique du Nord.

Cette légende est partagée par plusieurs nations amérindiennes et peut désigner la transformation physique d’un humain après la consommation de viande humaine comme une possession spirituelle. »

(Wikipédia)

Oui je sais t’es surpris que je commence avec un truc copier coller de wikipédia minou mais j’ai pas vraiment le choix. T’as déjà vu ce film Vorace avec Guy Pearce et qui se déroule pendant la guerre de Sécession ? C’est là que j’ai appris c’était quoi un wendigo pour la première fois de ma life toute entière.

Ma montre et mon billet que Jamey Bradbury (qui vit en Alaska comme par hasard) elle s’est inspirée de ce mythe des petits indiens d’Amérique. Et en plus elle le fait royalement trop bien. Genre vraiment.

Déjà t’as à peine retourné le bouquin que tu vois qu’il a été lu et apprécié par John Irving (respect mec respect), et qu’en plus il place Sauvage entre les soeurs Brönte et Stephen King. Tu peux toujours faire le fanfaron à te méfier des coups de pouce donné par des auteurs qui défoncent pour en promouvoir d’autres. Là comme premier roman ça a de la gueule comme promo’.

Sinon l’histoire t’as peut-être envie que je t’en touche deux ou trois mots ?

Bah je vais en dire un peu plus. Parce que sinon tu comprendras rien.

Jamey Bradley fait partie de ces auteures qui te pondent une histoire lue sur un ton monocorde avec un espèce de truc sourd qui gronde entre les lignes. Que t’as l’impression que ça va te péter à la gueule à la fin du bouquin, quasiment 300 pages plus loin. Mais en fait elle se démerde encore mieux que ça. Là où tu pensais quand même avoir un peu de répit et te laisser distraire sur l’ensemble de l’histoire, ce sera juste une série de patate dans ta tronche là comme ça, un peu comme on rajoute du ketchup dans les frites pour que ce soit meilleur.

Sauvage, ça raconte l’histoire de Tracy qui est une ado presque adulte et qui est hyper balèze à la chasse et aussi elle a une autre passion dans la vie c’est faire du traîneau avec ses chiens sur le glace. Tant mieux parce que son père il fait pareil. Y’a un truc relou c’est que sa maman elle est décédée, genre renversée par une voiture. Mais elle vit encore à l’intérieur de Tracy.

Parce que Tracy tu vois si elle est fortiche à la chasse et qu’elle ressent (et quand je dis ressentir c’est ressentir genre jusque dans les émotions et les perceptions tu vois ?), c’est qu’elle a hérité d’un truc de sa mère. Tu verras quoi parce que je peux pas te dire sinon je vais te niquer l’histoire.

Un jour elle se ballade dans la forêt et elle se fait dégommer par un gus alors comme c’est un peu une ouf elle sort son couteau et elle pense l’avoir planté mais elle s’évanouit et quand elle se réveille y’a pu personne.

C’est juste comme ça que s’amorce l’histoire. T’attends pas à avoir des réponses à tout tout le temps comme on fait dans les bouquins qui veulent te rassurer sur la vie ou quoi. Non là y’a plein de trucs qui restent en suspends mais c’est fait avec tellement de génie que.

Que putain moi j’ai qu’une seule envie c’est que Jamey Bradbury tu vois elle soit ma pote et qu’elle me parle de l’Alaska comme tu me parlerais de ta sortie hebdomadaire chez Sephora. J’ai envie que Tracy elle me fasse la formation, qu’elle me dise comment ça marche les trucs de sorcières.

Et en plus moi aussi des fois j’ai l’impression que y’a plein de messages qui passent par le sang. Pas comme Tracy elle fait hein mais tu sais tous les trucs que tes vieux ils te lèguent dans la vie genre leurs tares et leurs bagages émotionnels et psychologiques et tout.

Petit, faut absolument que tu lises Sauvage. Bon oké ça sort le 7 mars mais tu vas le noter dac ? Je vais t’aider à avoir envie de le noter tu vas voir, tu te rappelles de My Absolute Darling de Gabriel Tallent ? Bah Tracy elle pourrait être la cousine de Turtle. Et ça.

Ça <3

Longue vie à Jamey (t’as un prénom tellement cool meuf)

Sioux !

Lou

Traduit par Jacques Mailhos.

Un poisson sur la lune – David Vann par Lou

Elle est dingue cette histoire de poisson sur la lune. Ça m’a rappelé quand on était gosses avec Plum et qu’on lui tirait dessus à la lune, pensant éclater tous ses cratères énormes parce qu’on trouvait qu’elle volait trop la vedette aux étoiles, que les étoiles elles crevaient et que elle jamais. Après on buvait du thé et on oubliait.

David Vann là il fait encore pire que d’habitude. Je veux dire si tu le connais un peu à force de le lire tu sais qu’il écrit des putains de tragédies que mêmes les grecs ils doivent pleurer dessus alors que franchement les grecs c’est les rois de la tragédie il paraît. Si tu connais pas trop David Vann, il a écrit un livre qui s’appelle Dernier jour sur terre, où t’apprends que son père il s’est suicidé.

Bah le poisson sur la lune c’est l’histoire romancée de ça. Et tu le sais hein je te spoile pas. Ça veut dire que t’es averti dès le début. Et tu sais quoi ? Ben t’y vas quand même. Pour le peu de lumière dans l’ombre ? pour satisfaire ton vice de petit voyeur et pouvoir en discuter autour d’une table carrée après ? Donner des armes à ton aigreur et croire que y’a que ta version de la vie qu’est lucide ?

Peu importe. David Vann il lâche rien. Je veux dire même quand tu l’attends au tournant il te surprend. À la fin du bouquin tu vois il félicite la traductrice de ses romans en français et soulignant le fait que son texte même s’il est américain en fait il prend toute sa force dans les langues germaniques. Et si t’as l’habitude des trucs allemands genre Werther et Goethe et tout (j’ai pas lu beaucoup hein j’frime pas j’ai juste fait allemand à l’école quand j’étais petit alors j’ai lu des trucs vite yeuf c’est tout), ben tu vois que David Vann il sait sacrément bien faire les mariages entre les tragédies grecques et la poésie allemande.

Ce qui est fou c’est que chaque personnage que rencontre Jim Vann correspond à une étape de la dépression qui est super bien décrite quand t’es en plein dedans. Même quand t’y es pas et que tu connais un peu je veux dire.

Oh et puis cette sensation que t’as quand t’as presque tout lu et que tu te dis « ah mais attends c’est pour ça que dans tel bouquin il dit ça / il parle de ça et bla bla bla bla ». Comme des petits indices qu’il a semé au fil du temps et que t’as presque l’ultime trésor entre tes mains.

Je pense que c’est typiquement le genre de roman qu’on va détester ou surkiffer, mais c’était déjà le cas pour Sukkwan Island pas vrai ? Alors je m’inquiète pas trop.

Pour ma part j’ai eu l’impression que pas un copain mais en tout cas quelqu’un que j’admire me racontait un grand secret, avec un peu du mytho de temps en temps pour que ça soit distrayant parce que se lamenter tout le temps ça fait souvent fuir les gens.

Mais le plus important j’ai trouvé c’est le message que j’ai interprété et qui va à l’encontre de ce plein de gens te balancent dans la vie quand tu vas pas bien. Les dépressifs ont de la volonté et ils font des efforts.

Tu veux en savoir plus ? Bin lis le minou. Moi je suis un peu vidé et tout. Je crois que je vais avoir besoin d’un truc léger après ça bicause on cause quand même de David Vann.

(un grand merci Saï, tant que t’écriras des bouquins comme ça j’aurai toujours un peu l’envie de vendre des histoires pour qu’elles soient lues wesh)

Traduit par Laura Derajinski.

Lou

La Rivière de Sang, Jim Tenuto (Gallmeister – Totem) par Le Corbac

Pour une fois je voudrais commencer par parler d’une autre personne que l’auteur. Oui, oui Monsieur Jacques Mailhos il s’agit de vous.
Je suis totalement incapable de lire en V.0 et je ne sais pas si je dois le regretter. En tout cas, il y a des moments de lecture durant lesquels on ne peut s’empêcher d’y songer.
Pourquoi? Juste parce que durant un instant on a ce sentiment de lire en VO ( comme à force de regarder des films en V.O sous-titrés, on finit par oublier qu’on lit et on se croit bilingue…).
Et cet instant on le doit à la qualité de la traduction.

Ce texte de Jim Tenuto m’a accroché aux zygomatiques. La justesse des bons mots, la qualité des échanges entre les personnages, ce rythme pseudo contemplatif qui nous hypnotise et nous emmène à suivre inlassablement cette mouche qui suit le cours de la Rivière de Sang.
Le ton est juste et on en entendrait presque les accents résonner à nos oreilles.

Le récit se place dans un lieu paradisiaque, un coin de paradis, le jardin secret des pêcheurs, le tout sous l’œil averti de Dahlgren Wallace.
Dahlgren Wallace… Un flegme à toute épreuve, un mordant dans la répartie, un sens de la sociabilité équivalent aux multiples hématomes ornant ses pommettes et surtout il est le roi de la ligne… Alors quand, brutalement, au point d’en effrayer les truites en perturbant le calme lénifiant de la rivière, les faisant se dissimuler dans les divers alluvions du fond, il se retrouve accusé du meurtre d’un client de son patron, il décide de laisser les poissons venir le flairer, le renifler, joli petit appât qui s’agite docilement au bout d’un hameçon.
Patiemment il va laisser la ligne se poser, les poissons venir mordre ou pas à chaque lancer. Il va corriger ses lancers, s’avancer parfois un peu trop loin dans le cours de la rivière, quitte à prendre le risque d’être submergé et de disparaître.

Jim Tenuto a su construire un roman noir et accrocheur, conçu comme une véritable partie de pêche: plusieurs hameçons, plusieurs lignes, divers lancer, différents moulinets et cannes variées. Amateurs ou professionnels, mythomanes ou objectifs, les pécheurs se succèdent aux fils des pages et des échanges.

Un roman paisible, addictif et empli de sérénité.
Encore…..

Le Corbac.

Traduction de Jacques Mailhos.

Le camp des morts, Craig Johnson (Gallmeister – Totem) par Seb

Traduit de l’américain par Sophie Aslanides

 « Il y eut un silence. Il avait marqué une pause, et tout ce que je parvins à me dire, c’est que ce serait la dernière chose que je verrais. Le temps s’arrêta et ce fut comme si l’air était mort, comme si les flocons de neige restaient suspendus tel un mobile aérien au moment où je plongeai les yeux dans la noirceur de son visage. J’attendis tandis qu’il chancelait dans le silence. » 

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je l’ai dévoré. Et pendant que je me baffrais de mots et de phrases j’ai ri au moins une bonne quarantaine de fois. De ce rire qui jaillit, clair et franc, sincère, qui fait du bien. Pourtant c’est un polar et il recèle de la tristesse et de la noirceur, mais sur ces flots-là, surnage un certain espoir et un humour vif et roboratif.

Craig Johnson je l’ai découvert sur le tard, et entre lui et moi il y a un truc. Et le meilleur quand on fait une découverte aussi belle bien après les autres, c’est de contempler tous les bouquins qu’on a pas lus et qui nous attendent.

L’histoire : Au foyer des personnes dépendantes, une vieille femme, Mari Baroja est retrouvée morte. Malgré la banalité de l’évènement, Lucian Connally, l’ancien shérif de Durant demande à Walt Longmire d’enquêter. Lucian et Walt c’est une très longue histoire. Le premier a recruté le second il y avait un sacré paquet d’années, le second avait servi tout ce temps sous les ordres du premier, et ils avaient beaucoup appris l’un de l’autre. Alors évidemment, Walt va fouiner, et il va trouver des éléments bizarres en même temps que plusieurs évènements à priori sans liens surgissent comme le tonnerre sur le comté d’Absaroka. De fil en aiguille, de mensonges en mauvaises pensées, de rebondissements en fouille minutieuse du passé, entre appât du gain et rancœurs recuites, notre valeureux shérif va avoir fort à faire, et le renfort de son ami si fiable Henry Standing Bear ne sera pas de trop.

Ce que j’apprécie énormément chez Craig Johnson, c’est l’humanité qui se coule dans les pages comme la lumière se coule dans le jour. Il nous plante une histoire dans un des coins les plus paumés d’Amérique et le grand et unique lien que l’on débusque sous l’ombre des Big Horn Mountains c’est l’humanité et la solidarité. C’est un des effets de la nature directe et toute puissante, sous son joug, les humains se rapprochent et s’entraident, ou meurent seuls. Parce que la nature là-bas c’est quelque chose. Et l’auteur ne peut pas résister au plaisir de planter son récit en plein hiver, et les hivers dans le Wyoming c’est quelque chose qui tient de l’inatteignable et du magique. Du féroce aussi. Les tempêtes de neige déferlent sur le comté comme le ressac sur une plage trop isolée, les congères sont comme des vagues figées par le froid, la neige semble ne jamais devoir cesser de tomber, les montagnes n’en finissent pas d’être sublimes et partout, cet air sans limites, cet horizon qui épouse le ciel et la terre, entre les nuages obèses et les sommets aiguisés comme des crocs d’ours débonnaire.

Alors oui, le décor est bien plus que cela, il est un personnage, mais un personnage qui ne ramène jamais sa fraise, qui se contente d’être là, posé, à compter les heures et les années, qui n’intrigue pas avec les autres personnages humains, mais qui exerce quand même son influence par sa simple présence, son grand pouvoir immobile sous la baguette des saisons. La colère d’un homme n’est pas la même sous le blizzard et devant les arêtes colossales de montagnes millénaires.

Dès les premières lignes, j’ai retrouvé les sensations que j’avais eues lors de la lecture de Little bird, cet univers qui tient sacrément bien la route, même verglacée. Il y a dans l’écriture de Craig Johnson cet allant, cette générosité palpable, qui nous transporte et nous soulève, dans une joie qui déborde parfois. La narration à la première personne du shérif Walter Longmire est un régal, parsemée de traits d’humour quasi permanents, de joutes verbales entres les protagonistes du département de police ou avec Henry « l’ours », et en particulier entre le shérif et son adjointe, Vic, un volcan sensuel qui agît comme un révélateur de pas mal de pensées de Walt. Entre eux c’est «je t’aime moi non plus», et leur art de l’esquive n’a d’égal que celui de la répartie caustique.

Le sens de l’auto-dérision du shérif est un des atouts de cette histoire et je le pressens, de cette série en cours. C’est une délectation au fil des pages. Mais là où cela devient très subtil c’est qu’au travers de l’humour maîtrisé, l’auteur fait passer des messages sur l’histoire de ce pays, son histoire sanglante, comme page 189 : C’est une tradition de l’Ouest qui existe depuis toujours : en cas de doute, accusez l’Indien.

Mais il y a aussi cette capacité à construire des scènes cinématographiques hilarantes, page 353 : L’endroit était bondé. Tout le monde se figea quand ils virent entrer un shérif armé, deux adjoints, un Indien et un ouvrier ; ils durent nous prendre pour les Village People. 

Cela dit, n’allez pas croire que ce roman policier est burlesque, non. Il explore les méandres sombres et inquiétants de l’âme humaine, il nous fait côtoyer de bien tristes sires et des individus qui ne valent pas la corde pour les pendre. Grâce à la plume de Craig Johnson, on sait tout des velléités des méchants, de leurs turpitudes et de leurs misérables motivations, et pour contrer tout cela, il faut bien toute la bonne volonté des gens de bien, qui se serrent les coudes pour tenir debout ce coin de pays perdu qui réclame sa part de beauté et d’honnêteté. Parce que finalement, tout est là. L’auteur célèbre les gens bien, j’aurais même pu dire les gens bons (parce qu’il y a dans cette histoire des ressortissants basques). Même s’il met à jour le côté obscur du pays, avec ses plaies béantes qui refusent de coaguler malgré les années et les décennies, l’auteur braque le projecteur sur ces liens indéfectibles que l’on retrouve peut-être plus qu’ailleurs là où la vie est dure, la où la nature vous en met plein la gueule.

Le plus fort, le grand tour de main, c’est de faire apparaître le destin tragique des nations indiennes en filigrane, et en creux, le télescopage d’une civilisation basée sur la relation au réel (la nature, le vivant et l’immatériel, le spirituel) avec celle qui voue un culte aveugle au dieu argent. Il en résulte que la plupart des indiens des romans de Craig Johnson sont des déclassés.

Craig Johnson manie la plume comme Walt Longmire son calibre, avec précision et talent, comme à la page 206 : …j’admirai le vent incessant du Wyoming qui balayait les crêtes des congères comme une rafale qui étête les vagues de l’océan.

Ou page 313 : Il nous regarda tous les deux, ses yeux noirs étincelants comme les dos de truites affleurant dans les eaux sombres.

Avec ce deuxième opus des aventures du shérif Longmire, Craig Johnson construit et façonne un héros inconnu de l’Amérique, de ceux qui soutiennent les murs porteurs de la société, un éclaireur des lieux obscurs, un personnage faillible d’une considérable humanité, un géant généreux au cœur d’argile et à l’humour ample et dévastateur.

Le Wyoming au ciel si bleu vous attend, et si vous croisez un shérif immense et un peu empâté flanqué d’une adjointe bien roulée aux yeux vieil or, vous saurez que vous êtes arrivés.

Seb.

 

Père et fils, Larry Brown (Gallmeister), par Seb

 

Traduit de l’américain par Pierre Ferragut.

« Conduisant sa vieille voiture à toute allure sur le bitume rapiécé, il passa devant des clôtures  rouillées, une grange qui s’effondrait, des vaches noires sur de l’herbe verte. Puis il s’enfonça dans  les bois qui commençaient là, dans une vaste  crypte d’arbres et de vignes grimpantes, dans le  tunnel creusé par ses phares. Il tendit le bras à  l’extérieur et salua dans le vide.

– Adios, enculé de mes deux, dit-il. »

 

Ce livre, Père et fils, c’est un libraire qui me l’a offert. Un cadeau précieux,  doublement. Un, pour le cadeau qu’il représente ; deux, car il est la preuve  que des libraires existent encore, je veux dire des vrais, des qui lisent des  livres et qui les conseillent à des lecteurs.

Je connaissais Larry Brown de nom, de réputation. Et quelle réputation !  Des pointures françaises m’en avaient parlé, donc j’étais impatient de le lire j’attendais juste qu’il m’appelle. Il y a peu, le murmure de sa voix s’est fait  entendre des tréfonds de ma bibliothèque, il a parlé à mon cœur avec des  mots simples, des mots vrais. Il a agité des monstres à face humaine et des  sentiments exacerbés au bout de ses fils invisibles. Il a joué cette fameuse  petite musique que l’on recherche tous à travers les lignes noires, ces graffitis assemblés avec espoir et créativité, ces hiéroglyphes hétéroclites qui main  dans la main, nous disent des choses puissantes. Parce que ce livre est  puissant, si puissant que, au moment où j’écris ces lignes, je n’ai peut-être pas appréhendé toute la profondeur du récit, toute la complexité des  personnages. Peut-être devraise attendre un peu, laisser toute cette matière fluctuante me pénétrer plus en profondeur, là où des choses intangibles se jouent malgré nous. Mais j’ai peur d’oublier cette autre chose si importante, l’émotion.

L’histoire. Quelque part dans le sud étouffant de l’Amérique séculaire. Glen vient de sortir de prison, trois ans pour avoir renversé et tué un gamin avec sa voiture, imbibé jusqu’aux paupières. Trois années interminables, juste  égrenées par les lettres de son amoureuse, Jewel. Jewel qui avait promis de  l’attendre, Jewel si belle, mais Jewel avec un gamin, David, le fils de Glen. Le premier point d’achoppement. Glen retrouve son coin de paradis aux  allures d’enfer, il n’est jamais allé ailleurs de toute sa vie. Il revoit son frère Puppy, son père Virgil, et d’autres personnes avec lesquelles il a des contentieux, ou pense avoir des contentieux, comme Ed, le vieux Barlow, ou bien  encore Bobby, le shérif. Le problème c’est que ces trois années à Parchman n’ont servi à rien, Glen n’a rien appris. Il revient avec beaucoup de colère et de hargne dans son cœur, une substance qui le brûle et qu’il se doit d’expul ser avant de se consumer.  Une sale histoire va s’écrire dans la poussière du sud.

 

Larry Brown vous prend à la gorge dès l’entame, et jamais, jusqu’à la fin, il ne desserrera son étreinte. Dès le début, dans ce trajet qui ramène Glen chez lui, dans cette petite ville écrasée de chaleur, où les non-dits et les rumeurs filent et prolifèrent en abondance, on comprend que le  passé pèse ici bien plus lourd que tous les livres du monde. Dans cette route du retour, avec Puppy au volant et Glen à côté de lui (et nous assis à l’arrière de la voiture), on décrypte des aspérités, des cicatrices aux visages de plaies béantes et suppurantes, des histoires pas réglées, des suspicions à chaque  coin de rue, des revanches non prises et qui réclament leur dû en hurlant  leurs silences dans la nuit profonde.

L’auteur nous plonge sans aucune aménité dans l’Amérique des déclassés,  celle qui rame au quotidien, celle qui tire le diable par la queue et se permet de jouer avec lui,parce qu’elle n’a pas grandchose à perdre, et que de toute  façon, la défaite est son quotidien. L’Amérique d’en bas, aurait dit un ancien premier ministre bossu de chez nous, ancien marchand de café et inventeur de formules de prisunic. Dans les miasmes de ce pays  qui traîne le cauchemar du rêve américain comme un boulet, nous  apprenons à connaître Virgil, le père de Glen. Un mec intéressant et  attachant ce Virgil. Pas tout à fait nickel, mais qui peut s’énorgueillir de  l’être ? Bobby le shérif, débordé et très empathique, se retrouve avec une  sale affaire sur les bras alors que le retour de Glen complexifie son job et sa  vie. Glen, véritable bombe à retardement qui semble se foutre de tout ce qui tourne autour de lui, sauf de Jewel. Glen est un personnage sublime d’un  point de vue romanesque, un gros bidon de nitroglycérine, un écorché vif  qui continue à se scarifier au soleil du sud. Un nageur en eaux troubles qui  lutte pour ne pas être entraîné au fond par ce passé tellement noir, plus sombre que l’eau du bayou elle-même. Glen est un volcan qui a sommeillé durant trois années, et qui ne  semble pas avoir le choix, cracher ses nuées ardentes qui jaillissent de son  cœur ouvert en deux, ou mourir d’implosion, étouffé par ces mêmes  cendres brûlantes.

Et tout autour, le sud, son rythme languide, son climat pesant, qui opprime à sa manière les gens de peu, les besogneux journaliers, toute la périphérie  de Glen, l’âme du pays en haillons posé là, crépitant sous le feu du soleil,  absorbant les averses orageuses, subissant les saisons et les années avec la  résignation de la roche, mais sans la protection de sa peau dure de granite.

Glen, Jewel, Bobby, Virgil, un carré dont la somme des côtés promet un  résultat explosif, corrosif, très instable. Une géométrie aléatoire parasitée  par les actes anciens, les mauvaises actions des uns et des autres, leurs re-noncements aussi, leurs évitements, les coups du sort en embuscade, et au  final, au bout de la ligne droite ébouriffée de poussière, la colossale facture à payer.

Au-delà du travail chirurgical réalisé sur les personnages, se trouve l’écriture  puissante et débordante d’images de Larry Brown. Comme cette phrase  page 133, qui n’a l’air de rien, mais qui fait apparaître une image très nette,  la bonne image, et c’est si compliqué à réussir : Le soleil avait un peu baissé  dans le ciel et les chênes laissaient filtrer quelques rayons, quelques minuscules  tâches de lumière qui clignotaient quand les rameaux bougeaient sous la brise.

Une sacrée phrase qui parvient à faire apparaître en chacun de nous « la  fameuse image », on y est, on voit les rais de lumière nous faire de l’œil par intermittence.

Dans ce roman noir d’une rare puissance, on se dit que les dés son quasi-ment jetés quand les destins se coltinent autant de difficultés, quand le  passé se transforme en tumeur incurable, que se voir tel que l’on est à la  grande lumière est un effort surhumain alors que s’enfoncer dans la tourbe est si facile.

Ce roman est un grand livre sur les caractères profonds, sur les vieilles  rancœurs qui pourrissent tout, sur les erreurs vitrifiées dans les couloirs du temps, sur les haines recuites et la capacité de l’homme à pardonner,  ou pas. Parce que le pardon réclame bien plus de volonté et de grandeur  que la vengeance.

 

Seb

Evasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister par Le Corbac

C’était pas gagné pour ma pomme!
Mauvais moment, mauvais Karma? Je ne sais pas mais il m’a fallu quelques semaines pour le lire et le finir.
Non pas qu’il ne soit pas à mon goût ou pas bon ( on en recausera après) mais j’ai eu beaucoup de difficultéS à m’y plonger et à être entrainé dans cette « traque ». Peut-être l’âge qui me joue des tours mais j’ai rapidement été perdu( perturbé) par la quantité de personnages qui déboulent d’un coup, un peu comme la grenaille d’un fusil qui s’éparpille dans toutes les directions.
Trop de monde, trop d’actions, trop d’histoires…
Et pourtant…
Pourtant je l’ai fini sans contrainte ni obligation avec au final un certain plaisir.
Benjamin Whitmer fait plus que d’écrire « la quintessence du roman noir », il se réapproprie les règles du drame romantique et nous offre une très belle œuvre théâtrale (ben oui c’est un roman et alors? Tu crois que ça va m’empêcher de donner mon avis? Tu l’as dit à Baudelaire que ses poèmes en prose c’étaient pas des vrais poèmes? Non? Ben voilà, là c’est pareil…)
Alors petit rappel des règles:
1)Refus de la règle des 3 unités (Check)
2)Refus de la règle de bienséance (Méga Check)
3)Mélange des genres (amour, humour et suspense par exemple – Check)
4)Rejet du Moralisme (Check fois 2)
5)Héros singulier, souvent marginal, représentant le mal du siècle ( Mopar mérite des méga Check, comme Dayton, Jim, Charlie et les autres).
En outre le projet romantique du drame est parfaitement atteint. En représentant un certain passé à forte consonance historique ( la Corée par exemple, le racisme des USA, la pauvreté et la dépendance au pouvoir et aux drogues, la peinture sans concession de la misère culturelle de l’Amérique profonde des années 60), l’auteur nous permet d’appréhender notre présent et de mettre en avant le rôle de l’individu dans la société.
Toute cette histoire de traque n’est en fait qu’un prétexte pour dénoncer un certain obscurantisme (Salem? McCarthy?…) ambiant dans notre époque, un retour à certaines croyance archaïques qui nous ont fait nous dresser les uns contre les autres.
Toute cette violence n’est que le reflet de l’incohérence idéologique, politique et économique que nous partageons tous. Il n’est question dans Evasion que de la lutte d’une minorité qui refuse de se plier aux contraintes absurdes des pseudo règles sociales de l’époque, des soi disant bonnes mœurs que l’on nous impose sous prétexte d’être le chef, le détenteur du pouvoir, le roi du petit monde que chacun croit être.
Evasion est un très beau roman sociétal, empreint de regrets sur notre monde, lucide sur les dangers que nous courons à continuer à jouer les moutons et à nous laisser mener sans lutter, sans résister par des pseudo-pouvoirs en place.
Un livre noir, un livre violent, un livre cohérent et qui devrait nous faire réfléchir sur notre perdition à venir.
Homo Homini Lupus Est… telle sera la conclusion du Corbac.
Traduction impeccable de Jacques Mailhos.
Le Corbac.

Le témoin solitaire, William Boyle, Gallmeister, par Yann

Pas forcément besoin de parcourir le monde en tous sens pour écrire des histoires. Certain(e)s auteur(e)s de chez nous l’ont compris depuis longtemps, qui tournent inlassablement autour de leur nombril depuis des années. Pour William Boyle, le monde a l’échelle d’un quartier de New-York et c’est amplement suffisant.

Gravesend, avant d’être un roman de William Boyle (le 1000ème de la collection Rivages/Noir, excusez du peu), est un quartier de Brooklyn, dans lequel naquit et grandit l’auteur. Révélé (comme tant d’autres) par le gourou du polar François Guérif, William Boyle faisait en 2016 une arrivée remarquée sur les étals des libraires. Ce premier roman empreint de noirceur et d’humanité avait su imposer immédiatement cette nouvelle voix venue des Etats-Unis.

Lorsque parut, un an plus tard, son deuxième roman, Tout est brisé, il s’avéra que William Boyle avait suivi François Guérif de chez Rivages aux éditions Gallmeister. Si l’on y retrouvait cette peinture du quartier cher à l’auteur, le propos avait changé, délaissant cette part de roman noir si prégnante dans Gravesend pour une chronique au plus près des personnages et de leurs états d’âme. Privilégiant l’atmosphère autant que les caractères, le récit se teintait ainsi de mélancolie et de tendresse et offrait une nouvelle facette au talent de conteur de William Boyle.

Le témoin solitaire (également traduit par Simon Baril), s’il reste dans le même périmètre urbain, navigue à son tour entre roman noir et chronique de la vie d’un quartier. Amy, ex-« party girl », s’est éloignée de son ancienne vie et se consacre désormais à l’Eglise et aux personnes âgées de Gravesend. Unique témoin d’un meurtre commis en pleine rue, elle finit par s’y retrouver  impliquée bien malgré elle.

A travers le meurtre tout d’abord puis le personnage de Dom ensuite, William Boyle renoue avec son amour du roman noir et émaille son récit de rebondissements souvent liés au côté imprévisible de ce type un peu paumé, pas complètement méchant mais dont il vaut mieux néanmoins se tenir à l’écart. Amy, quant à elle, est une sorte de spécialiste des mauvais choix et ses décisions l’entraînent dans une spirale de violence qui impactera également celles et ceux qui l’entourent.

Cependant, cette fois encore, c’est dans la tendresse qu’il porte à ses personnages et à son quartier, ainsi que dans les descriptions qu’il en fait, que William Boyle est le plus talentueux et convaincant. Amy, écartelée entre son désir de faire le bien autour d’elle et l’insouciance de sa vie passée; Fred, son père, alcoolique repenti,qui réapparaît aussi subitement qu’il avait disparu après la naissance de sa fille ; M. Pezzolanti, son propriétaire, affable et soucieux du bien-être de la jeune femme; Mme Epifanio, une de ces personnes âgées auxquelles Amy tient compagnie et donne l’eucharistie … A l’instar des romans d’Ivy Pochoda ou Atticus Lish, on croisera ici nombre d’hommes ou de femmes, jeunes ou plus âgés, simples figurants ou personnages secondaires, une véritable galerie de portraits est ainsi décrite au fil du roman et contribue à lui donner de l’épaisseur.

Poursuivant sa Comédie humaine à lui, William Boyle confirme sans peine tout le bien que l’on pensait de son travail et n’en finit pas de revenir au quartier de ses origines, un monde à part entière, dont certains habitants ne sont même jamais sortis. Ici comme ailleurs, le drame peut faire irruption dans le quotidien à tout moment. Ici aussi, nombreux sont celles et ceux qui cherchent une forme de rédemption et n’aspirent qu’à devenir de meilleures personnes. C’est cette tendresse, cette humanité que l’on apprécie particulièrement chez William Boyle et c’est dans les failles de ses personnages que son récit gagne en profondeur et en richesse.

Une oeuvre se construit, dont on attend la prochaine pièce.

Traduit par Simon Baril.

Yann.

 

 

 

Évasion, Benjamin Whitmer (Gallmeister) traduction Jacques Mailhos

Un auteur suivi dès le départ avec Pike, rencontré au Quais du polar, alors qu’il n’y avait pas grand monde à sa table. Maintenant, je pense qu’il y en aura plus.

J’ai pas lu la préface, bof…

Soit,  cet auteur me fait grand peur, car avec trois livres son talent s’épanouit de plus en plus, et dès  le départ « Pike », c’était déjà du grand roman, ni noir , ni blanc, aucune couleur, juste de la grande littérature américaine. Il va finir par se planter je pense ^^.

La trame est évidemment du « déjà vu » mais le traitement non, avec cette écriture qui ne fait que  » s’améliorer » si on peut dire ainsi. Cette manière de décrire l’humain et la nature dans un contexte de froideur et je ne parle pas que de la météo.

C’est l’histoire de prisonniers qui s’évadent avec course poursuite dans les bois par grand froid. Ok, mais avec de courts chapitres et laissant « parler » chaque protagonistes avec des flashbacks laissant planer le mystère de « comment on en est arriver là ». Sinon c’est rapide, les gens partent reviennent dans le récit ou pas. On a aussi la description d’une ville dont le capitaine d’industrie n’est que le directeur de la prison pourvoyeur d’emploi, vous voyez le bronx ?

Je ne sais pas si c’est la quintessence du noir, mais par contre ce qui est sur, c’est que cet auteur fait partie d’une génération qui fait perdurer le roman américain tout en apportant une touche innovatrice.

Un clin d’œil à Yann Leray, qui n’avait pas vu la forme subtile qu’est la fin !!!

Oui, une fin comme on en lit rarement pas tant sur le fond qui est pourtant touché mais la forme, impossible de vous le raconter, attendez vous juste à un sublime moment de lecture, une fin jouissive,  ce qui parfois arrive, enfin à mon âge… Ok je sors !

1968. Le soir du Réveillon, douze détenus s’évadent de la prison d’Old Lonesome, autour de laquelle vit toute une petite ville du Colorado encerclée par les montagnes Rocheuses. L’évènement secoue ses habitants, et une véritable machine de guerre se met en branle afin de ramener les prisonniers… morts ou vifs. À leurs trousses, se lancent les gardes de la prison et un traqueur hors pair, les journalistes locaux soucieux d’en tirer une bonne histoire, mais aussi une trafiquante d’herbe décidée à retrouver son cousin avant les flics… De leur côté, les évadés, séparés, suivent des pistes différentes en pleine nuit et sous un blizzard impitoyable. Très vite, une onde de violence incontrôlable se propage sur leur chemin. Avec ce troisième roman impressionnant, Benjamin Whitmer s’impose comme un nouveau maître du roman noir américain.

Les Spectres de la terre brisée de S. Craig Zahler, Gallmeister

Le western littéraire serait il de retour ?

En tous les cas, Mr Zahler s’en occupe avec une grande sauvagerie, voir ses livres et sa filmographie, avec le génial Bone Tomawak et le sublime Section 99 plus d’info sur ses films ici:

http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne_gen_cpersonne=191638.html

Bon revenons en à vous, ^^, et à ce livre. D’abord une mise au point  ou poing, arrêtez de dire tarantinesque, c’est plutôt du Sam Peckinpah, cf certaines chroniques.

Sur fonds de vengeance, rien de neuf à l’ouest, à part peut être certains personnages un peu plus « épais que d’autres ». La trame est on ne peut plus vue et revue et son traitement de même. J’ai pas trouvé le frisson et l’excitation du premier livre qui était fort ingénieux,  un très bon livre . Celui ci n’en est pas déplaisant pour autant mais, il manque de rythme, seule la bataille finale s’en sort avec les grands honneurs, sonnez le deguello  !!! Le reste des pages s’enlisent bien souvent. Ce n’est pas au niveau de l’écriture, peut être le traitement de la trame. Un bon régime weight watcher de moins de150 pages, aurait il suffi ? Non lo so !!!

Une lecture en demi teinte donc, est ce que j’en attentais trop de l’auteur ?

 

Même si il manque un « je ne sais quoi », ce livre reste pas mal mais bien en dessous de son premier, en poche collection totem, ci dessous….

 

4 eme de couv :

Mexique, été 1902. Deux sœurs kidnappées aux États-Unis sont contraintes à la prostitution dans un bordel caché dans un ancien temple aztèque au cœur des montagnes. Leur père, John Lawrence Plugford, ancien chef de gang, entame une expédition punitive pour tenter de les sauver, accompagné de ses deux fils et de trois anciens acolytes : un esclave affranchi, un Indien as du tir à l’arc, et le spectral Long Clay, incomparable pro de la gâchette. Le gang s’adjoint également les services d’un jeune dandy ambitieux et désargenté, attiré par la promesse d’une rétribution alléchante. Peu d’entre eux survivront à la sanglante confrontation dans les badlands de Catacumbas.

Evasion, Benjamin Whitmer, Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

Benjamin Whitmer - Evasion.Comme le fait à juste titre remarquer Pierre Lemaitre dans sa préface, l’Amérique de Benjamin Whitmer « tient debout sur deux piliers (la violence et la drogue) ». On ne nous ment pas sur la marchandise, il y a dans Evasion suffisamment d’amphétamines pour faire halluciner une ville entière et assez de brutalité pour pouvoir considérer Charles Bronson comme un aimable baba cool.

Certes … mais ce serait faire injure au roman de Benjamin Whitmer que de s’arrêter à cette dimension binaire, de négliger tout ce que cet homme arrive à faire passer à travers une histoire dont le résumé tient en deux ou trois lignes, que voici : Le soir du réveillon 1968, douze détenus s’échappent de la prison d’Old Lonesome, Colorado. Le directeur Jugg, pas spécialement réputé pour sa magnanimité, lâche ses gardes à leurs trousses et les fournit en amphétamines afin de s’assurer qu’ils ne fassent pas le boulot à moitié. La chasse à l’homme peut commencer…

Benjamin Whitmer est un poète. Il ne le sait sans doute pas, ou récuserait le terme si on le lui soumettait, mais ce qu’il arrive à insuffler à ses romans, par sa sensibilité, par les images qu’il éveille en nous, par la souffrance et les fêlures de ses personnages, c’est une forme de poésie. Son écriture va au-delà de celle de la plupart de ses contemporains et c’est ce qui fait de ses livres les monuments de littérature noire qu’ils sont. On l’a dit, l’intrigue est squelettique, mais on s’en fout, il nous embarque à fond la caisse et parvient à nous tordre le ventre en même temps qu’à nous faire rire. Car ce type a un humour dévastateur et un sens inouï de l’image qui tue, de la comparaison improbable qui fait mouche.

La neige et des éclats de glace lui fouettent le visage si violemment qu’il a du mal à respirer. C’est comme d’essayer de respirer du napalm. Sauf que c’est tout l’inverse.

Ou encore :

La femme qui se trouve là ressemble à une cigarette à moitié écrasée. Ses cheveux jadis blonds se sont desséchés comme de la paille au soleil et elle est assise à la table de la cuisine dans une robe de chambre si crasseuse et usée qu’on ne voudrait même pas l’incinérer dans un tas de détritus par crainte de la fumée toxique qu’elle pourrait dégager.

Un poète on vous dit. Et les dialogues sont à la hauteur du reste, même au-dessus si c’est possible. On se souviendra en particulier de cette conversation irréelle entre le directeur Jugg et Tom Parker, monument d’absurdité qui nous aura tiré quelques éclats de rire …

Mais, bien au-delà de la violence et de l’humour, Benjamin Whitmer parvient également à nous toucher par l’empathie que l’on ne peut que ressentir pour ses personnages, tous blessés par la vie, la cuirasse fendue par la bêtise ou la méchanceté qui les entourent dès leur venue sur terre. On ne croit guère à la rédemption à Old Lonesome mais on ne peut pas dire que personne n’y pense.

Evasion ne serait pas ce qu’il est sans l’extraordinaire travail de traduction accompli par le talentueux Jacques Mailhos qui, sa modestie dût-elle en souffrir, restitue avec une précision hallucinante la langue violente et tourmentée de Benjamin et Whitmer et de ses personnages. Traduire autant de nuances de « fuck » reste une prouesse à ajouter au tableau de celui qui nous régale déjà (et entre autres) par ses nouvelles traductions de l’immense Crumley (chez Gallmeister toujours).

Si vous avez encore des doutes sur mon enthousiasme à la lecture de ce bouquin, reprenez cette chronique au début et, une fois terminée, jetez vous dans la librairie la plus proche .