Nomadland, Jessica Bruder (éditions Globe)


Bin mon cochon tu sais, quand j’ai lu l’histoire de tous ces petits retraités j’m’attendais pas du tout à ça. D’abord parce que moi je connais que des travellers qui font des petits boulots et enchaînent les saisons pour vivre leur liberté sur la route mais qu’ont genre mon âge et tout.

Bin aux États-Unis, pour fucker la crise comme il se doit y’a plein de soissantenaires et plus (putain j’ai fait exprès d’écrire comme ça commence pas à me reprendre hein) qu’ont décidé de virer la putain de chaîne qui nous met des pressions monstres (quitte à courber l’échine tout sourire même devant les entreprises les plus raclo qu’existent humainement parlant) ; payer son loyer.

En gros tu suis en partie l’aventure de Linda May qui a genre soixante deux ans (là j’ai bien écrit, ça va, tu respire ?) au début de l’aventure et qui a pour projet (mec ch’pensais que les projets ça naissait à 30 piges et que ça s’arrêtait après trop d’échecs dans ta vie quoi, enfin) de construire un géonef.

En fait la dame c’est trop un héros, c’est genre une statistique dans le monde économique tu sais, elle a subi la crise et tout, pu de sous, se retrouver d’une situation confortable à un truc où t’as juste envie de te coller une balle parce que t’appartiens plus à la « société ». Bah elle en a rien à carrer.

La meuf se reprend en main et décide d’habiter dans sa bagnole. Et pour financer son projet elle décide de profiter de gens qui profitent d’elle aussi. Et comme par hasard sur qui on tombe ? Ama-putain-de-zon. Bah ouais ma gueule un vieux ça se plaint pas de son travail, ça bosse lentement mais correctement donc au final c’est super productif pour faire de l’inventaire 10h par jour payé 9$ de l’heure. Alors forcément t’as toute une partie sur les conditions de travail chez Amazon et des entreprises (genre CampWorkers que je connaissais pas) qui recrutent directement des gens en leur proposant une place de camping et pendant ce temps là tu bosses pour eux.

Outre le bordel éthique que ça représente pour moi (fuir le consumérisme pour se retrouver à bosser chez la pire des chiottes possibles), j’ai juste ressenti beaucoup de tendresse et j’crois qu’au fond j’ai commencé à comprendre que y’avait un truc que les anciens peuvent transmettre et qui pousse pas forcément à devenir réac ou raciste ou quoi.

C’est parsemé de petites techniques pour apprendre à vivre en van (enfin plus des anecdotes que des techniques, mais n’empêche y’a des trucs t’aurais jamais su t’en sortir tout seul si on t’avait pas dit).

Les baby-boomers sont-ils la solution à la morosité et à la dépression ambiante ? Bah certains, comme la petite bande de Linda May et de leur mise en valeur par la journaliste Jessica Bruder le sont, oui.

C’est une putain d’ode à la vie, basée sur les envies de liberté, se libérer des pressions sociales, de confort (j’sais de quoi je parle je suis le premier à me jeter sur tout ce qu’attraie au confort et à la facilité) sans pour autant tomber dans le truc New Age gourou de merde. Ah et l’envie d’aller chier sur le paillasson du premier mec (ce sera forcément un mec, on est élevé pour ça) qui te dira que si tu veux t’adapter faudra fermer ta gueule et travailler pour « gagner » ta vie).

J’accueille ce livre avec une putain de place dans ma bibli, j’sais pas ce que toi tu feras mais je sais déjà que j’ai pas mal de travellers dans mes contacts que ça va titiller. Pour le reste putain ouvrez le n’importe où lisez trois pages et vous allez voir que votre coeur vacille entre une envie de dégueuler sur ces putains de cols blancs ou d’embrasser la première personne aux cheveux gris que vous allez croiser la prochaine fois que vous ferez du camping.

J’me taille (et même si j’ai pas les couilles de la prendre ma liberté, t’inquiète que ça a laissé une empreinte bien visible dans la case « socialement inadapté »).

(et prenez des bouquins de chez Éditions Globe, c’est que des trucs de journalistes et bordel, bordel).

Traduit par Nathalie Péronny.

Lou.

Aujourd’hui, une journée passée hors du temps en compagnie de Linda May durant les trois ans qu’il aura fallu à l’auteure pour venir à bout de ses investigations, une journée de lecture accrochée aux pages de ce livre qui m’a tant appris.
Jessica Bruder s’est immergée pendant des mois dans le mode de vie des travailleurs nomades aux Etats-Unis, recueillant leurs histoires, leurs visions d’avenir, nous aidant à comprendre au fil des pages pourquoi tant de seniors se retrouvent sur les routes, presque démunis après une longue vie de labeur.
Loin du mirage du Rêve américain, on traverse le territoire en tous sens, faisant l’expérience de petits boulots qui se rapprochent plus de l’esclavage que de jobs adaptés à des personnes qui ont, pour la plupart, dépassé les 65 ans. Les Amazombies sont légion, les conditions de travail dans les entrepôts étant de loin les plus difficiles à endurer.
Pour bon nombre de ces nomades, peu d’envie ou peu d’espoir de retourner à une vie sédentaire et malgré tout l’impression d’avoir trouvé une famille sur laquelle ils peuvent compter dans cette société devenant de plus en plus individualiste.
Un très beau portrait de personnes en marge mais qui ne lâchent rien. Un instantané essentiel pour nous lecteurs, un modèle à éviter à tout prix.
Aurélie.

La Note américaine, David Grann (Globe éditions) par Aurélie

Ce livre m’a complètement passionnée !

Je ne lis que de la fiction habituellement mais je n’ai eu aucun mal à me glisser dans cette enquête tant le talent de l’auteur pour nous embarquer avec lui dans le passé et cette histoire hallucinante est grand. Point par point, il reprend le fil d’une affaire dont l’issue, même si elle avait légitimé Hoover dans son poste récemment acquis, avait laissé trop de zones d’ombres et un profond traumatisme dans la communauté Osage, victime d’une terreur dont on trouve des traces aujourd’hui encore.

Vous découvrez Ernest et Mollie sur cette couverture. Il est important de saluer la composition du livre qui rend notre immersion dans l’Oklahoma des années 20 quasi complète grâce aux nombreuses photos qui jalonnent notre lecture. Elles nous permettent de contempler ces visages, ces lieux dans lesquels on tente de deviner les drames en préparation ou les conséquences de ceux-ci.

Bravo aux éditions du Globe pour ce texte littéraire qui renverse la barrière des genres et met le doigt là où ça fait mal. Grâce à sa traduction par Cyril Gay, un pan essentiel de l’histoire de Etats-Unis arrive jusqu’à nous.

Lisez ce grand texte !

Aurélie.

Hillbilly Elégie, J.B. Vance (Globe éditions) par Le Corbac

Un livre qui n’est pas un roman mais qui est pourtant écrit pareillement, une autobiographie chaude et vivante, une épopée humaine pour sortir des cases sociales, pour échapper aux écueils d’une société, d’une économie, des lois, de la prédisposition sociétale, de la famille et des liens du sang…
Loin des images habituellement sombres et sordides de cette région des États-Unis, la ruralité apparaît ici comme un lien, une union et une communion de la famille: elle existera toujours.
Ce récit autobiographique de JD Vance est porteur d’espoir ; un espoir parfois « euphorique », souvent teinté de doutes.
Livre d’une remise en question des principes de l’hérédité, livre de la réussite, Hillbillie Elegie derrière son aspect  » l’ American Way of Life existe, regardez ce que j’ai réalisé…’ dénonce une autre forme de ségrégation, les aspects d’un isolement social, les problématiques économiques des USA depuis quelques décennies, évoquant ses désastres monétaires et ses événements dramatiques pour expliquer la gestion politique du pays et ses répercussions sur certaines minorités.
Hillbilly Elegie met à l’honneur la volonté, l’importance de la famille et le refus de l’inéluctable. Cette autobiographie d’une Amérique en détresse, plaidoyer contre la misère ouvrière, est un Candide des Appalaches, un Lettres Persanes made in USA.

Le Corbac.

Traduit par Vincent Raynaud.

 

Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Objet improbable autant que pertinent en ce dixième « anniversaire » de la crise des subprimes, Les frères Lehman, excellemment traduit par Nathalie Bauer, représente à la fois un pari un peu fou et une nouvelle aventure éditoriale pour les éditions Globe, emmenées par l’infatigable Valentine Gay. De quoi s’agit-il exactement ?

En 2013, Stefano Massini, célèbre dramaturge italien, publie Chapitres de la chute, impressionnante pièce de théâtre dans laquelle il revient sur le destin des frères Lehman, fondateurs de la banque du même nom, dont la faillite en 2008 provoqua une crise économique aux retombées mondiales. Frustré par la forme théâtrale qui lui impose des coupes afin de rendre son texte adaptable, l’auteur finit par le publier quelques années plus tard dans sa version initiale, celle qui est aujourd’hui proposée par Globe, à savoir un récit courant sur plus de 800 pages.

A l’ampleur extraordinaire de son roman, Stefano Massini a ajouté la contrainte de l’écrire en vers libres, telle une Odyssée contemporaine. De l’arrivée de Heyum Lehman aux Etats-Unis en 1844 jusqu’à la chute en septembre 2008, ce sont ainsi plus de 160 ans que le lecteur halluciné verra défiler sous ses yeux.

Sur le fonds, Les frères Lehman relate avec précision le destin de cette famille juive arrivée de Bavière et qui crée tout d’abord un commerce de vêtements, avant de se lancer assez vite dans celui du coton, avec ce que cette pratique implique, en particulier l’esclavage. Très vite, avec un sens du commerce jamais mis en défaut, Heyum (devenu Henry) et ses frères également arrivés de Bavière, ont l’exclusivité de la production d’un grand nombre de plantations de l’Alabama, où ils sont installés, mais également d’états environnants. L’appât du gain aidant, ils vont progressivement se tourner vers d’autres marchés, ayant très vite compris les besoins insatiables de cette société en pleine expansion. A la frénésie de cette fin de XIXème siècle, où tout décidément reste à faire, les frères Lehman participent en ne perdant jamais de vue leur objectif initial : faire prospérer leur affaire. Ils ont également une extraordinaire capacité de visionnaires car ils parviennent à inventer de nouveaux métiers, de nouveaux concepts, comme celui d’intermédiaire, de revendeur, leur permettant ainsi d’engranger le début de leur fortune.

Après le coton viendront le sucre, le charbon, le pétrole … Rien n’échappe à leur regard acéré, à leur avidité. Se développant en même  temps que le Nouveau Monde, la société des frères Lehman doit également faire face aux crises que traverse celui-ci. Leur pragmatisme à toute épreuve, leur absence de remords et leur capacité à faire les bons choix les amèneront au fil des années à faire évoluer leur métier, passant d’abord du commerce à la banque avant de plonger résolument dans la finance, ce monde virtuel où tout n’est qu’algorithmes et lignes de calculs à n’en plus finir. Tendant peu à peu vers une dématérialisation totale des affaires les fondateurs de Wall Street puis de Standard and Poor’s, sont sur tous les fronts de la finance et il devient impossible de les éviter.

« Il n’y a qu’une seule règle

pour survivre à Wall Street

et elle consiste à ne pas succomber (…)

qui s’arrête est perdu

qui reprend son souffle est mort

qui s’installe est piétiné

qui réfléchit peut le regretter amèrement (…)

chaque banquier est un guerrier

et ceci est le champ de bataille.

Pour nous , lecteurs de 2018 qui connaissons la fin de l’histoire, chaque étape de cette ascension vertigineuse est un pas de plus vers le gouffre. Le cynisme et l’amoralité dont font preuve les frères Lehman puis leurs descendants durant des années précipiteront leur chute, eux qui se sont crus un temps au-dessus des plus puissants de ce monde.

Profitant de la liberté que lui offre la forme d’écriture choisie, Stefano Massini s’en donne à coeur joie (et ici s’impose un mot sur le remarquable travail de traduction effectué par Nathalie Bauer) et fait se côtoyer des extraits de textes religieux, des inventaires, des dialogues, des visions de cauchemars nocturnes et, vers le milieu du roman, une liste ahurissante autant qu’effrayante, dite des « 120 règles du miroir » qui, à elle seule, résume parfaitement la « philosophie » des Lehman.

Histoire du capitalisme autant que destin familial, Les frères Lehman se dévore et donne le vertige, tant par sa virtuosité que par le rappel incessant que notre société repose encore sur les mêmes bases et que la crise de 2008 n’a vraisemblablement servi de leçon à personne … Le destin de la fratrie cristallise la cupidité, l’arrogance et la violence qui caractérisent l’espèce humaine et c’est en ce sens que le roman de Stefano Massini est peut-être le plus inquiétant.

« Nous sommes tous égaux

car nous avons tous un portefeuille (…)

nous sommes tous égaux

car nous avons tous un compte en banque ».

Et l’Histoire de leur donner tort.

Yann.