Les photos d’un père, Philippe Beyvin (Grasset)

Autant le dire tout de suite, c’est avec un certain scepticisme que l’on a accueilli ce roman, le premier de Philippe Beyvin, jusque-là connu pour son formidable travail d’éditeur aux côtés d’Oliver Gallmeister (Tom Robbins, c’est lui, Bob Schacochis, encore lui et quelques autres du même tonneau). Excellent éditeur, oui, sans discussion, mais voilà, un bon éditeur ne fait pas automatiquement un bon auteur et le résumé des « Photos d’un père » laissait craindre un énième texte sur la quête des origines, un de ces romans tournant autour du nombril du narrateur, bref quelque chose d’aussi ennuyeux que convenu.

Et les premiers chapitres ont rapidement donné corps à ces appréhensions, où l’on cherchait en vain cette « élégance du style » mise en avant dans l’argumentaire et ce côté roman d’apprentissage qui se résume finalement pour le narrateur à apprendre qu’il a été élevé par son père adoptif et donc essayer d’en apprendre davantage sur son géniteur.

C’est le personnage de ce père disparu qui donnera finalement au roman l’impulsion qui lui faisait défaut et le roman trouve dans sa deuxième moitié un souffle et une originalité bienvenus. En effet, Grégoire (Krikor) Tollian, cet homme dont l’absence envahissante hante le fils eut un destin hors du commun. Fils d’un résistant arménien victime des nazis, Grégoire Tollian était photographe de guerre et disparut en 1970 au Cambodge, comme une vingtaine de journalistes de diverses nationalités à la même époque.

On passera sur les péripéties permettant à Thomas, le narrateur, de retrouver les traces de son père et de rencontrer finalement Pauline, la mère de celui-ci, sa grand-mère donc, qui lui fera le récit des années précédant sa naissance. Et c’est là que le texte de Philippe Beyvin gagne en force et en profondeur, dans ces pages où il relate le quotidien de Grégoire Tollian au Vietnam et au Cambodge, interrogeant les motivations profondes de ces hommes et femmes qui décident de passer leur vie sur des champs de bataille afin de couvrir les conflits au détriment d’une vie familiale et sociale plus « normée ». Les interrogations de Tollian sur son rapport au conflit ont dû traverser nombre de photo-reporters dans le monde. Est-il possible de se contenter de photographier l’horreur afin de la révéler au monde ? Le désir de prendre part au conflit, de choisir un camp finit par faire vaciller les convictions de chacun(e) et le rôle tenu alors bascule de celui de témoin à celui d’acteur. A ce titre, plus grands encore deviennent les risques d’être fait prisonnier ou exécuté comme n’importe quel combattant.

A ces questionnements, Philippe Beyvin ajoute ceux de la femme et de la mère de Krikor, restées en Europe, et les choix que celles-ci devront faire lorsque le photographe sera déclaré disparu (et non décédé). Le choix de vivre et d’assurer à sa descendance le meilleur avenir possible s’imposera finalement de lui-même.

Les photos d’un père, s’il a les défauts d’un premier roman, prouve néanmoins la capacité de Philippe Beyvin à s’interroger sur les soubresauts de l’histoire en faisant montre d’une sensibilité qui donne à son texte le petit plus que son écriture ne parvient pas à imposer d’elle-même. Pas totalement convaincant, pas raté non plus, ce premier essai en appelle d’autres.

Yann.