Sauvage, Jamey Bradbury (Gallmeister) par Lou

Oh babe, we definitely gotta talk about ‘dis book. « Le wendigo (pluriel : wendigowak / wendigos1) est une créature surnaturelle, maléfique et anthropophage, issue de la mythologie des Amérindiens algonquiens du Canada, qui s’est étendue dans tout le folklore d’Amérique du Nord.

Cette légende est partagée par plusieurs nations amérindiennes et peut désigner la transformation physique d’un humain après la consommation de viande humaine comme une possession spirituelle. »

(Wikipédia)

Oui je sais t’es surpris que je commence avec un truc copier coller de wikipédia minou mais j’ai pas vraiment le choix. T’as déjà vu ce film Vorace avec Guy Pearce et qui se déroule pendant la guerre de Sécession ? C’est là que j’ai appris c’était quoi un wendigo pour la première fois de ma life toute entière.

Ma montre et mon billet que Jamey Bradbury (qui vit en Alaska comme par hasard) elle s’est inspirée de ce mythe des petits indiens d’Amérique. Et en plus elle le fait royalement trop bien. Genre vraiment.

Déjà t’as à peine retourné le bouquin que tu vois qu’il a été lu et apprécié par John Irving (respect mec respect), et qu’en plus il place Sauvage entre les soeurs Brönte et Stephen King. Tu peux toujours faire le fanfaron à te méfier des coups de pouce donné par des auteurs qui défoncent pour en promouvoir d’autres. Là comme premier roman ça a de la gueule comme promo’.

Sinon l’histoire t’as peut-être envie que je t’en touche deux ou trois mots ?

Bah je vais en dire un peu plus. Parce que sinon tu comprendras rien.

Jamey Bradley fait partie de ces auteures qui te pondent une histoire lue sur un ton monocorde avec un espèce de truc sourd qui gronde entre les lignes. Que t’as l’impression que ça va te péter à la gueule à la fin du bouquin, quasiment 300 pages plus loin. Mais en fait elle se démerde encore mieux que ça. Là où tu pensais quand même avoir un peu de répit et te laisser distraire sur l’ensemble de l’histoire, ce sera juste une série de patate dans ta tronche là comme ça, un peu comme on rajoute du ketchup dans les frites pour que ce soit meilleur.

Sauvage, ça raconte l’histoire de Tracy qui est une ado presque adulte et qui est hyper balèze à la chasse et aussi elle a une autre passion dans la vie c’est faire du traîneau avec ses chiens sur le glace. Tant mieux parce que son père il fait pareil. Y’a un truc relou c’est que sa maman elle est décédée, genre renversée par une voiture. Mais elle vit encore à l’intérieur de Tracy.

Parce que Tracy tu vois si elle est fortiche à la chasse et qu’elle ressent (et quand je dis ressentir c’est ressentir genre jusque dans les émotions et les perceptions tu vois ?), c’est qu’elle a hérité d’un truc de sa mère. Tu verras quoi parce que je peux pas te dire sinon je vais te niquer l’histoire.

Un jour elle se ballade dans la forêt et elle se fait dégommer par un gus alors comme c’est un peu une ouf elle sort son couteau et elle pense l’avoir planté mais elle s’évanouit et quand elle se réveille y’a pu personne.

C’est juste comme ça que s’amorce l’histoire. T’attends pas à avoir des réponses à tout tout le temps comme on fait dans les bouquins qui veulent te rassurer sur la vie ou quoi. Non là y’a plein de trucs qui restent en suspends mais c’est fait avec tellement de génie que.

Que putain moi j’ai qu’une seule envie c’est que Jamey Bradbury tu vois elle soit ma pote et qu’elle me parle de l’Alaska comme tu me parlerais de ta sortie hebdomadaire chez Sephora. J’ai envie que Tracy elle me fasse la formation, qu’elle me dise comment ça marche les trucs de sorcières.

Et en plus moi aussi des fois j’ai l’impression que y’a plein de messages qui passent par le sang. Pas comme Tracy elle fait hein mais tu sais tous les trucs que tes vieux ils te lèguent dans la vie genre leurs tares et leurs bagages émotionnels et psychologiques et tout.

Petit, faut absolument que tu lises Sauvage. Bon oké ça sort le 7 mars mais tu vas le noter dac ? Je vais t’aider à avoir envie de le noter tu vas voir, tu te rappelles de My Absolute Darling de Gabriel Tallent ? Bah Tracy elle pourrait être la cousine de Turtle. Et ça.

Ça <3

Longue vie à Jamey (t’as un prénom tellement cool meuf)

Sioux !

Lou

Traduit par Jacques Mailhos.

La Rivière de Sang, Jim Tenuto (Gallmeister – Totem) par Le Corbac

Pour une fois je voudrais commencer par parler d’une autre personne que l’auteur. Oui, oui Monsieur Jacques Mailhos il s’agit de vous.
Je suis totalement incapable de lire en V.0 et je ne sais pas si je dois le regretter. En tout cas, il y a des moments de lecture durant lesquels on ne peut s’empêcher d’y songer.
Pourquoi? Juste parce que durant un instant on a ce sentiment de lire en VO ( comme à force de regarder des films en V.O sous-titrés, on finit par oublier qu’on lit et on se croit bilingue…).
Et cet instant on le doit à la qualité de la traduction.

Ce texte de Jim Tenuto m’a accroché aux zygomatiques. La justesse des bons mots, la qualité des échanges entre les personnages, ce rythme pseudo contemplatif qui nous hypnotise et nous emmène à suivre inlassablement cette mouche qui suit le cours de la Rivière de Sang.
Le ton est juste et on en entendrait presque les accents résonner à nos oreilles.

Le récit se place dans un lieu paradisiaque, un coin de paradis, le jardin secret des pêcheurs, le tout sous l’œil averti de Dahlgren Wallace.
Dahlgren Wallace… Un flegme à toute épreuve, un mordant dans la répartie, un sens de la sociabilité équivalent aux multiples hématomes ornant ses pommettes et surtout il est le roi de la ligne… Alors quand, brutalement, au point d’en effrayer les truites en perturbant le calme lénifiant de la rivière, les faisant se dissimuler dans les divers alluvions du fond, il se retrouve accusé du meurtre d’un client de son patron, il décide de laisser les poissons venir le flairer, le renifler, joli petit appât qui s’agite docilement au bout d’un hameçon.
Patiemment il va laisser la ligne se poser, les poissons venir mordre ou pas à chaque lancer. Il va corriger ses lancers, s’avancer parfois un peu trop loin dans le cours de la rivière, quitte à prendre le risque d’être submergé et de disparaître.

Jim Tenuto a su construire un roman noir et accrocheur, conçu comme une véritable partie de pêche: plusieurs hameçons, plusieurs lignes, divers lancer, différents moulinets et cannes variées. Amateurs ou professionnels, mythomanes ou objectifs, les pécheurs se succèdent aux fils des pages et des échanges.

Un roman paisible, addictif et empli de sérénité.
Encore…..

Le Corbac.

Traduction de Jacques Mailhos.

Evasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister par Le Corbac

C’était pas gagné pour ma pomme!
Mauvais moment, mauvais Karma? Je ne sais pas mais il m’a fallu quelques semaines pour le lire et le finir.
Non pas qu’il ne soit pas à mon goût ou pas bon ( on en recausera après) mais j’ai eu beaucoup de difficultéS à m’y plonger et à être entrainé dans cette « traque ». Peut-être l’âge qui me joue des tours mais j’ai rapidement été perdu( perturbé) par la quantité de personnages qui déboulent d’un coup, un peu comme la grenaille d’un fusil qui s’éparpille dans toutes les directions.
Trop de monde, trop d’actions, trop d’histoires…
Et pourtant…
Pourtant je l’ai fini sans contrainte ni obligation avec au final un certain plaisir.
Benjamin Whitmer fait plus que d’écrire « la quintessence du roman noir », il se réapproprie les règles du drame romantique et nous offre une très belle œuvre théâtrale (ben oui c’est un roman et alors? Tu crois que ça va m’empêcher de donner mon avis? Tu l’as dit à Baudelaire que ses poèmes en prose c’étaient pas des vrais poèmes? Non? Ben voilà, là c’est pareil…)
Alors petit rappel des règles:
1)Refus de la règle des 3 unités (Check)
2)Refus de la règle de bienséance (Méga Check)
3)Mélange des genres (amour, humour et suspense par exemple – Check)
4)Rejet du Moralisme (Check fois 2)
5)Héros singulier, souvent marginal, représentant le mal du siècle ( Mopar mérite des méga Check, comme Dayton, Jim, Charlie et les autres).
En outre le projet romantique du drame est parfaitement atteint. En représentant un certain passé à forte consonance historique ( la Corée par exemple, le racisme des USA, la pauvreté et la dépendance au pouvoir et aux drogues, la peinture sans concession de la misère culturelle de l’Amérique profonde des années 60), l’auteur nous permet d’appréhender notre présent et de mettre en avant le rôle de l’individu dans la société.
Toute cette histoire de traque n’est en fait qu’un prétexte pour dénoncer un certain obscurantisme (Salem? McCarthy?…) ambiant dans notre époque, un retour à certaines croyance archaïques qui nous ont fait nous dresser les uns contre les autres.
Toute cette violence n’est que le reflet de l’incohérence idéologique, politique et économique que nous partageons tous. Il n’est question dans Evasion que de la lutte d’une minorité qui refuse de se plier aux contraintes absurdes des pseudo règles sociales de l’époque, des soi disant bonnes mœurs que l’on nous impose sous prétexte d’être le chef, le détenteur du pouvoir, le roi du petit monde que chacun croit être.
Evasion est un très beau roman sociétal, empreint de regrets sur notre monde, lucide sur les dangers que nous courons à continuer à jouer les moutons et à nous laisser mener sans lutter, sans résister par des pseudo-pouvoirs en place.
Un livre noir, un livre violent, un livre cohérent et qui devrait nous faire réfléchir sur notre perdition à venir.
Homo Homini Lupus Est… telle sera la conclusion du Corbac.
Traduction impeccable de Jacques Mailhos.
Le Corbac.

Evasion, Benjamin Whitmer, Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

Benjamin Whitmer - Evasion.Comme le fait à juste titre remarquer Pierre Lemaitre dans sa préface, l’Amérique de Benjamin Whitmer « tient debout sur deux piliers (la violence et la drogue) ». On ne nous ment pas sur la marchandise, il y a dans Evasion suffisamment d’amphétamines pour faire halluciner une ville entière et assez de brutalité pour pouvoir considérer Charles Bronson comme un aimable baba cool.

Certes … mais ce serait faire injure au roman de Benjamin Whitmer que de s’arrêter à cette dimension binaire, de négliger tout ce que cet homme arrive à faire passer à travers une histoire dont le résumé tient en deux ou trois lignes, que voici : Le soir du réveillon 1968, douze détenus s’échappent de la prison d’Old Lonesome, Colorado. Le directeur Jugg, pas spécialement réputé pour sa magnanimité, lâche ses gardes à leurs trousses et les fournit en amphétamines afin de s’assurer qu’ils ne fassent pas le boulot à moitié. La chasse à l’homme peut commencer…

Benjamin Whitmer est un poète. Il ne le sait sans doute pas, ou récuserait le terme si on le lui soumettait, mais ce qu’il arrive à insuffler à ses romans, par sa sensibilité, par les images qu’il éveille en nous, par la souffrance et les fêlures de ses personnages, c’est une forme de poésie. Son écriture va au-delà de celle de la plupart de ses contemporains et c’est ce qui fait de ses livres les monuments de littérature noire qu’ils sont. On l’a dit, l’intrigue est squelettique, mais on s’en fout, il nous embarque à fond la caisse et parvient à nous tordre le ventre en même temps qu’à nous faire rire. Car ce type a un humour dévastateur et un sens inouï de l’image qui tue, de la comparaison improbable qui fait mouche.

La neige et des éclats de glace lui fouettent le visage si violemment qu’il a du mal à respirer. C’est comme d’essayer de respirer du napalm. Sauf que c’est tout l’inverse.

Ou encore :

La femme qui se trouve là ressemble à une cigarette à moitié écrasée. Ses cheveux jadis blonds se sont desséchés comme de la paille au soleil et elle est assise à la table de la cuisine dans une robe de chambre si crasseuse et usée qu’on ne voudrait même pas l’incinérer dans un tas de détritus par crainte de la fumée toxique qu’elle pourrait dégager.

Un poète on vous dit. Et les dialogues sont à la hauteur du reste, même au-dessus si c’est possible. On se souviendra en particulier de cette conversation irréelle entre le directeur Jugg et Tom Parker, monument d’absurdité qui nous aura tiré quelques éclats de rire …

Mais, bien au-delà de la violence et de l’humour, Benjamin Whitmer parvient également à nous toucher par l’empathie que l’on ne peut que ressentir pour ses personnages, tous blessés par la vie, la cuirasse fendue par la bêtise ou la méchanceté qui les entourent dès leur venue sur terre. On ne croit guère à la rédemption à Old Lonesome mais on ne peut pas dire que personne n’y pense.

Evasion ne serait pas ce qu’il est sans l’extraordinaire travail de traduction accompli par le talentueux Jacques Mailhos qui, sa modestie dût-elle en souffrir, restitue avec une précision hallucinante la langue violente et tourmentée de Benjamin et Whitmer et de ses personnages. Traduire autant de nuances de « fuck » reste une prouesse à ajouter au tableau de celui qui nous régale déjà (et entre autres) par ses nouvelles traductions de l’immense Crumley (chez Gallmeister toujours).

Si vous avez encore des doutes sur mon enthousiasme à la lecture de ce bouquin, reprenez cette chronique au début et, une fois terminée, jetez vous dans la librairie la plus proche .