Les Attracteurs de Rose Street, Lucius Shepard (Le Bélial), par Le Corbac

Bienvenue à Londres, mais pas n’importe lequel ! Celui de la fin du XIXème, celui qui suinte la misère sociale, celui qui transpire les déviances et déficiences des populations des plus bases strates sociales, celui de l’ombre omniprésente dans les bas quartiers et de la luminosité rayonnante des plus riches, de ceux qui se croient meilleurs parce bien nés.
Le Londres des nouveaux progrès de la psychanalyse, de l’aliénisme ; celui de l’abjection, de l’hypocrisie sociale, des moins que rien qui donneraient un rein pour un quignon de pain, qui vendraient leurs enfants pour une soupe.
Le Londres où l’industrialisation et l’urbanisation à outrance laissent en rade les mécréants et les pauvres, celui qui piétine l’infâme populace des pauvres, des putains, des mendiants, des indigents et autres rebus de la société.
Merci Dickens, Shelley et consorts… Nous voici plongés dans une période où l’obscurantisme scientifique rime encore avec l’évolution capitaliste du nom, de la renommée et du titre.
Ici, point de salons guindés, aux décors somptueux, souvenirs passés et passant des grandes heures de l’expansion de l’Empire, dans lesquels ces messieurs bien habillés sirotent avec délectation leur brandy, fumant leurs cigares importés à la sueur des esclaves de leurs colonies en devisant allègrement des derniers potins du parlement.
Avec Lucius Shepard, nous sommes dans le gothique, dans l’Hospice, dans les mauvais quartiers, dans les bordels et dans les maisons hantées.
Mélangeant adroitement sciences et fantômes, l’auteur nous plonge avec violence dans la noirceur de l’époque, dans les ténèbres de l’être humain. De prime abord, la mise en place nous pousse à la dépression et à une mélancolique toute romantique, nous faisant nous demander s’il n’en fait pas trop. Que nenni, bien au contraire ! L’ambiance, le cadre sont totalement en adéquation avec le récit et son rythme. Tout y est pesant, affligeant et lourd ; rien ne semble mener à une once d’espoir, tout y est morbide, avilissant et pourtant (ou justement plutôt) totalement romantique.
Ce jeune aliéniste en quête de la reconnaissance de ses pairs et prêt à tout pour se faire un nom, ce brave inventeur de génie, qui cherche à construire des machines pour dépolluer la ville, ces deux jeunes femmes, ex-prostituées qui le secondent et tiennent sa maisonnée- pardon l’ancien bordel tenu par sa défunte sœur mystérieusement décédée… que c’est beau et glauque à souhait !
Dans cette sombre histoire de fantômes, plus qu’une maison, ce sont les hommes qui sont hantés. Les remugles du patriarcat, du conservatisme victorien et du machisme envahissent l’air plus que la suie des industries de ces braves notables si persuadés de leur bon droit. La bassesse humaine n’a d’égale dans ces quelques 128 pages que la beauté- parfois malsaine- de l’Amour.
Nous promenant allègrement sur les toits de Londres, dans ses ruelles obscures et dans les pièces silencieuses et pourtant si riches de vie de cette vieille demeure, Lucius Shepard nous emmène à plonger dans ce que l’homme (oui oui l’homme, le mec, le type, le genre masculin quoi) a de plus vil et de plus malsain. Même le beau y est sali, même les sentiments y sont noircis, même les émotions y sont vicieuses et perverses.
Cette novella s’adresse clairement aux amateurs de fantastique, mais attention pas celui d’Herbert, de Saul ou de King… non, plutôt celui d’une Anne Rice, d’une Poppy Z. Brite ou d’une Jeanne Faivre d’Arcier. Pas de gore, ni de tripes ; pas d’effets de style ou de rebondissements recrudescents pour nous tenir en haleine… juste les bons mots pour nous plonger dans cette ambiance gothique et romantique à souhait qui va nous tenir en haleine le temps de quelques heures, le temps d’enquêter sur le spectre de cette sœur, sur les méfaits de l’argent et de l’éducation quand ils sont mis au service de nos déviances et nous donnent ce sentiment de détenir le pouvoir absolu, nous autorisant à tous les excès sans aucun respect de l’être humain que nous avons en face de nous.
Un très bon roman écrit avec cœur, passion et emplis de frissons.
Le Corbac n’est pas prêt d’aller à Londres…

 Traduction Jean-Daniel Brèque.

Le Corbac.

Les Meurtres de Molly Southbourne, Tade Thompson (Le Bélial), par Le Corbac

Qui est Molly Southbourne ?
That is the question…
Cette novella de 111 pages est un pur plaisir solitaire et coupable. Une lecture rapide, sans temps mort qui me replonge dans l’ adolescence, quand je bouffais par paquet de 12 les Pocket Terreur ou les J’ ai Lu Epouvante.
Plaisir solitaire parce que le format choisi te permet de t’ enfermer dans une bulle le temps d’ un petit voyage dans l’ horreur. Petit voyage me direz vous mais qui suit quand même Molly de son enfance à l’âge adulte.
Plaisir coupable parce que c est sale. Oui sale mais pas malsain, faudrait pas confondre non plus. On n’est pas du Human Centipède mais plutôt dans un scénario de Cronenberg mis en scène par Sam Raimi.
Ça tranche, ça gicle, c est violent et terriblement prenant… angoissant ? Non. Flippant ? Ouiiiiiii.
Tu peux pas t’empêcher de penser aussi à Carpenter et son style visionnaire. Parce que Tade Thompson il ne s’arrête pas à une succession de scènes trash, non il t’emmène à une profonde réflexion sur l’origine de chacun        d’entre nous, sur l’évolution de l’espèce humaine, sur les mutations que nous subissons chaque jour sans nous en rendre compte.
Cette question de ce que le génome humain a été, est et va devenir est au centre de ce récit d exception.
T’inquiète pas, les digressions scientifiques sont adroitement amenées et n’ ont rien de rébarbatif ni d’incompréhensible.
Parce que Tad, il ne s’écoute pas écrire et n’étale pas sa science. Il est dans le ton juste quand il développe sa thèse et ses explications, juste ce qu il faut pour que nous nous y retrouvions sans nous perdre.
Pareillement, les scènes de violence n’ont nul excès, juste la précision du détail qui est nécessaire pour nous laisser la bouche entrouverte, à happer une bouffée d oxygène pour nous reconnecter.
Bref Le Bélial a fait un excellent choix en nous balançant ce petit bijou            d’horreur fantastique que sont Les Meurtres de Molly Southbourne.

Traduction Jean-Daniel Brèque.

Le Corbac.