La crête des Damnés, Joe Meno (Agullo), par Le Corbac

Moi j’aimais bien sa poésie à Joe, son sens du mot et sa rythmique, son récit entre onirisme et réalisme, sa délicatesse et sa sensibilité qui apparaissaient entre les lignes, au détour d’une virgule ou au final d’un point. Véritable artiste des mots, Joe Meno a su conquérir mon cœur avec ses deux premiers opus (Le Blues de la Harpie, Prodiges et Miracles, tous deux chez Agullo- virement de mes 10 % en attente- qui étaient excellents) ; bref Le Corbac avait hâte de lire ce nouvel opus de ce splendide auteur (qui fait concurrence aux américains bien en nombre de Gallmeister…)
Sauf que… Voilà… Le résultat n’a pas été à la hauteur de l’attente…
Je m’attendais au même rythme, au même genre, à la même poésie et là j’ai pris ma claque.
Joe Meno n’était pas du tout là où je l’attendais (comme quoi les idées préconçues…) ; ben c’est pas cool et ça pourrait te faire passer à côté de chouettes bouquins si t’étais pas un poil curieux.
Alors ton Corbac il a plongé quand même dans les pages de La Crête des Damnés… A retrousse ailes mais il s’est lancé.
Et ça n’a pas matché.
Je n’ai nullement retrouvé l’écriture poétique de Joe Meno.
Passé le temps d’adaptation à l’écriture il ne peut qu’admettre que ce roman s’adresse à une tranche de lecteurs nés entre 1970 et 1978(d’un point de vue strictement culturel). En effet le dit-roman se situe dans la veine d’un American Graffiti réalisé par John Waters et scénarisé par un Roger Avary.
C’est là que pêche ce roman.
La Crête des Damnés est un roman intimiste s’adressant réellement à une génération, choix de qualité mais qui va, à mon sens restreindre le public de ce brave Meno.
En effet, malgré un sujet universel (les interrogations existentielles d’un ado en plein devenir- se résumant à « laquelle je vais niquer-, le passage de l’enfance à l’âge adulte, les problématiques de « comment fais-je pour exister », qui suis-je, où vais-je etc etc…), Joe Meno ne crée rien de nouveau.
Cette Crête c’est un ersatz de Stand-by me, c’est un Rusty James sans émotion, c’est un Outsiders écrit intimement par un ancien ado. Ce roman m’a semblé tellement personnel que j’ai eu limite l’impression de lire des souvenirs ou une thérapie d’adulte n’ayant pas passé le cap de l’adolescence ( je veux dire par là que ce roman finalement s’adresse à chaque adulte en regret de sa grande époque de rébellion, en pleine crise existentielle du bon quadra ou quinqua en devenir ; tu sais le mec ou la meuf qui jette un regard sur sa vie et qui s’en veut d’avoir craché sur ses idéaux, d’avoir sacrifié sur l’autel du grand K ses grandes idées sur le Monde, cet adulte devenu trop grand trop vite et qui a dû, voulu, choisi de se plier à des contraintes sociales et sociétales dont il ne voulait pas et qui se réveille un matin en se disant mais au fait que suis-je devenu…).
La Crête des Damnés est un roman audacieux et très intime, claquant à la génération d’après 68 qu’elle a tout loupé, qu’elle s’est oubliée, qu’elle a perdu de vue ses rêves et ses idéaux de l’époque. Peut-être Joe Meno a-t-il voulu réveiller nos consciences, raviver nos humeurs contestataires et belliqueuses, notre volonté de lutter contre un système qui ne nous convenait, ne nous convient et ne nous conviendra pas mais sous l’égide duquel nous avons néanmoins courbé l’échine.
Malgré le fait que cet ouvrage soit empreint d’une nostalgie touchante, mis en scène avec un esprit de rébellion limite guimauvesque, malgré son écriture tendanciellement ado de l’époque et à cause de son ancrage générationnel, le dernier roman de Joe Meno ne fera frémir (à mon appréciation toute personnelle) que ceux qui ne vivent que dans le regret de ses années passées où ils se croyaient les Rois du Monde, ceux qui sont nostalgiques de cette époque durant laquelle tout leur semblaient possible, et qui au final ont tout oublié des leurs rêves.
C’est le roman de ceux qui n’ont jamais osé, de ceux qui ont abdiqué, qui ont baissé les bras et sont rentrés dans le rang.
Autre bémol , cette playlist conséquente parsemant tout le roman en une succession de titres sur des cassettes audios que s’échangent les personnages pour partager leurs sentiments et émotions ou ces paroles de chansons venant émailler le texte est longue et toujours en VO. Cela aurait mérité, je pense, une traduction pour que l’on en saisisse la teneur et que l’on fasse le lien avec le récit.
Touchant mais déprimant, le Corbac va donc se rouler en boule et pleurer sur ses rêves oubliés, prendre 2 Xanax, fumer un tarpé, boire deux verres de sky ou une bouteille de rouge et aller se coucher…

Traduit par Estelle Flory.

Le Corbac.

Prodiges et miracles, Joe Meno, Agullo par Le Corbac

Joe Meno - Prodiges et miracles.J’avais déjà eu l’occasion de goûter à la plume poétique de Joe Meno dans sa première parution Le Blues de la Harpie ( Editions Agullo) et là, de nouveau, je suis conquis.
Et de nouveau et même encore plus, je suis charmé et conquis.
Cette plume maniée avec finesse, nous compte une fois encore une histoire toute en délicatesse.
Dans la cambrousse profonde, un vieux fermier veuf tente de survivre avec sa fille et son petit-fils. Tout repose sur les épaules de ce vieillard qui n’en peut plus mais qui lutte. Vaille que vaille, tant que peut se faire et ce sera jusqu’à son dernier souffle.
Entre une fille junkie, anecdotique à bien des niveaux, et un adolescent métissé, placide et amateur d’animaux exotiques, le grand-père se bat seul contre l’évolution du monde, la désertification de son village, la perte incommensurable de sa femme et ses problèmes financiers qui font se vendre chaque ferme avoisinante l’une après l’autre.
Pas franchement d’espoir ni de raisons de se réjouir me direz-vous. Jusqu’au jour où, de nulle part, amené par un inconnu au volant d’un rutilant 4×4, tirant un van ne débarque ce cheval.
Ah ce cheval…
Il va devenir le symbole de la volonté acharnée qu’il a toujours démontrée. A partir de son arrivée, il va devenir un lien.
Entre le grand-père et l’enfant.
Entre son isolement et le monde extérieur.
Entre la sécurité relative de la ferme et la violence du monde.
Il va transcender cette relation « paternelle », il va contribuer à ce bon vieux rituel de l’adolescence à l’âge adulte. Grâce à cet animal merveilleux, tout droit sorti de la Bible, signe du ciel, marque du Destin, les divers protagonistes qui vont se rencontrer, se croiser, se suivre et influer sur l’existence de tous, vont se remettre en question, s’accepter ou se tolérer. Ils vont découvrir le pardon, la rédemption, l’amour et la famille.
Parce que oui Prodiges et Miracles est un livre complet et complexe, d’une poésie troublante et aux émotions émouvantes. Sans aucun pathos, sans aucune fioriture ni excès de style, Joe Meno nous propose une étude des émotions humaines, le poids et la responsabilité de la famille, le besoin de croire en quelque chose, Dieu ou autre. Il nous compte un roman initiatique, celle de l’ado, celle du grand-père. C’est un roman sur l’acceptation de ses erreurs et la reconnaissance de ses choix, la compréhension de ses échecs.
Plein de pudeur et foncièrement intime, ce roman baigne dans un clair obscur riche en images de toute beauté. A chaque page, à chaque situation nous saute au visage une poésie, une sensibilité parfois onirique, souvent émouvante.
Joe Meno, entre Steinbeck et Voltaire, nous emmène à la poursuite de ce Cheval en un roman initiatique et formateur.

Traduit par Morgane Saysana.