Total Labrador, J.H Oppel par Le Corbac et Perrine

Il arrive parfois (souvent ?) que nous nous retrouvions avec la même envie de lire et de chroniquer le même titre. Ça vous fait plus de lecture d’accord et ça ne plaît pas à l’algorithme qui contrôle la lisibilité de nos articles, mais nous on kiffe vous donner deux fois plus de raisons de découvrir un roman !


Monsieur Oppel,
J’avais lu 19 500$ la Tonne et m’étais régalé avec vos abricots (entre autres passages succulents). Vous m’aviez donné aussi l’occasion de faire connaissance avec la charmante Lucy Chan.
Lorsque j’ai appris que vous sortiez un nouveau roman , chez le même éditeur, dont le tire m’interpella de suite, j’ai évidemment décidé de vous lire.
Total Labrador…  Quel titre étrange me disais-je en ayant eu fini de lire le résumé, notant au passage et avec une évidente satisfaction le retour de cette adorable analyste au caractère bien trempé.
Alors donc ce fut totalement intrigué et bien disposé que je lus votre roman…
Ben putain, CHAPEAU.
Vous m’avez scié… laissé la bouche ouverte comme un poisson crevé échoué sur une plage insalubre et polluée, avec un petit filet de bave… mes yeux écarquillés de surprise devant la qualité de votre intrigue et votre sens du récit .
Adolescent, j’avais consommé sans modération Robert Ludlum, John le Carré, Frédérick Forsyth et bien évidemment les Ian Fleming… pour ne citer qu’eux.
Je pensais donc avoir vu pas mal de choses dans le domaine des romans d’espionnage.
Mais vous… ouah… je vous ai trouvé digne de ces vieux classiques de référence (selon mon point de vue bien évidement), vous n’avez en effet rien à leur envier.
Vous avez repris la même construction que dans le précédent opus et cela fonctionne à merveille même. Mieux encore que la première fois.
Est-ce parce que je me trouvais déjà habitué à votre écriture ?
Ou plutôt que je me suis laissé emmener en toute sécurité avec Lucy un peu partout dans le monde ?
Ou encore parce que le rythme que vous donnez à votre roman est une musique qui prend à chaque chapitre un peu plus de force, de puissance pour finir en un crescendo parfaitement construit ?
Ou peut-être que votre intrigue nous tient en haleine, nous faisant, frénétiquement parfois, tourner la page pour savoir, pour comprendre?
Probablement est ce un mélange de tout cela, tous ces petits fils que vous avez reliés et assemblés pour nous offrir cette riche tapisserie, reflet des arcanes du pouvoir, des luttes d’ego et des influences économiques qui dirigent les vrais puissants. Le dessin de cet univers souterrain, des complots et des négociations commerciales, celui aussi des manipulations et des transgressions est en outre illuminé par la froideur méticuleusement humanisée de la charmante Lucy Chan.
Tout cela donc pour juste vous dire une chose Mr Oppel : MERCI.
Souhaitant vous relire bientôt, je vous prie d’accepter mes sentiments les plus admiratifs.

Un Lecteur subjugué. Le Corbac


Ahhh Jean-Hugues, un auteur dont j’apprécie l’humour et l’intelligence, autant à l’écrit qu’à l’oral. Je ne sais pas si sans le connaître, je me serais plongée dans son dernier roman, car l’espionnage n’a jamais été particulièrement ma tasse de thé.

Et pourtant, un vrai plaisir d’évoluer dans cette histoire de missions ratées, de secrets et de trahisons. Un vrai James Bond, au féminin avec le retour de Lucy Chan aux commandes, et avec tellement plus de subtilité !

Si vous aimez l’humour au 5ème degré, les mots choisis avec soin et les références goûteuses, l’action grâce à une construction impeccable et l’analyse d’un système bien crasse, foncez sur Total Labrador, qui une fois de plus est à la hauteur de son ambition !

Perrine

Ecume, Patrick Dewdney (La manufacture de livres, collection Territori) par Seb

« Ils sont six corps, tassés dans l’espace minuscule. Leur peau est noire, si noire qu’on ne voit que l’éclat des orbites, des dents et des sillons humides de la sueur et de l’eau. Ils se serrent. Ils murmurent, un flot haché qui s’insinue entre le crachat du roulis, la musique du moteur et les ombres tranquilles de la nuit. Cette nuit, comme toutes les nuits, le père est vissé au gouvernail, perdu dans les regrets et ses pensées minérales. Il n’a cure des terreurs qui se disent. »

Dans la dédicace que l’auteur m’a griffonnée avec application, de cette écriture métissée de minuscules et de majuscules, tout est dit : Ecume est une histoire d’eau, Ecume est surtout une histoire de fureur, qui dit la mise à mort d’un monde. »

L’histoire : La Gueuse est un vieux navire de pêche rebaptisé par un drame. Dessus, un père et son fils labourent l’océan pour en tirer leur subsistance. Avec l’horizon d’un côté, les réfugiés à passer en douce, la démence qui erre et la folie des hommes. Sur les flots dézingués, leur destin, maudit par le passé, s’apprête à basculer.

Au début, j’ai été décontenancé. Parce que j’étais encore bien installé dans les godasses âpres et magnifiques de Crocs, le précédent roman que j’avais lu de Patrick Dewdney. J’ai été perturbé parce que ce récit prend le contre-pied du précédent. Dans Ecume, on a l’impression d’évoluer en permanence sous un ciel sombre, qu’il pleut sans cesse, que le monde essore ses paupières de larmes et que la fin est proche. La narration lancinante corrode nos nerfs, mange notre moral comme si la lumière baissait au fur et à mesure de la lecture. Le père et le fils, les deux personnages, presque les seuls, évoluent sur l’océan indifférent comme deux puces sur le dos d’un chien. Ils traînent chacun leurs turpitudes, leurs tourments, des tonnes de regrets et des peines pour un continent tout entier. Sans parler de la cargaison de folie du père.

Au contraire de l’excellent Crocs, Ecume est une lente agonie sublimée par des mots tantôt tranchants, tantôt effleurant. À l’opposé de Crocs, Ecume ne s’agite pas dans la frénésie de la fuite, dans le sillage de laquelle se dépose la haine, la colère, la radicalité. Dans Ecume, on sillonne, on tourne et on vire, le narrateur tient la barre avec fermeté et poésie, et les mots qu’il remonte dans ses filets sont autant de poissons rares qui zèbrent la nuit de leur éclat éphémère. Dans Crocs le personnage nous contait sa vie, ses pensées et son parcours, avec une grande urgence. Dans Ecume le narrateur tient les deux personnages dans sa paume humide et salée, et il nous les montre de son doigt gracile, il prend tout son temps et puis il nous signale les étoiles toujours en veille, toujours prêtes à nous rappeler notre insignifiance.

Cette histoire est capable de vous emmener par le fond, par ses colliers de mots magnifiques, par ses incantations sublimes, ces fugacités qui entretiennent le feu de la littérature. Cette histoire sinue entre le ciel infini et l’océan mystérieux, entre les hauteurs célestes et les abysses terrifiants, nous sandwichant entre les sentiments rêches et des espoirs décousus, où le sel attaque les vieilles blessures et ravive les cicatrices sans cesse rouvertes par la terrible volonté du regret amer, des journées interminables et semblables, où les gestes répétitifs sèment la mort dans un flot de sang noir.

Ecume vous mettra des bijoux dans les yeux et du charbon dans le cœur, parce que c’est beau et parce que c’est d’une noirceur insoutenable, parce que ce père et ce fils nous émeuvent, nous terrifient.

Ce roman est une épreuve de force, celle des éléments insoumis, des êtres blessés à mort, des silences plus vastes que les mers. C’est l’agonie d’une nature qui se bat, malgré tout, en dépit de la débilité atavique des humains, c’est deux mondes qui se télescopent et se fracassent dans un feu d’artifice lyrique dont les feux brillent encore, bien après avoir tourné l’ultime page.

Avec Ecume j’ai trouvé ce que je cherche quand j’ouvre un livre : une langue sans pareille, un voyage, des émotions au travers de personnages façonnés, la critique vigoureuse de quelque chose qui rend le mal visible. C’est déjà beaucoup non ?

J’aurais pu citer une vingtaine d’extraits, je vous laisse avec celui-ci.

« La tempête en déflagrations mouillées, gronde et harangue l’océan de vagues grises. Cherche à peler les côtes jusqu’à leurs ossements de schiste. En-dessous du sable grignoté, les montagnes anciennes se terrent et planquent leurs pics rongés. Trois chaines de roche enfouie, tassées les unes sur les autres, et toutes ont déjà connu l’usure terrible du monde. »

Seb.

La petite gauloise, Jérôme Leroy (La manufacture de livres) par Le Corbac

Résultat de recherche d'images pour "la petite gauloise leroy"Le titre, sans aucune raison apparente, m’a fait me souvenir de mon paternel. Il fumait des gauloises brunes sans filtres. C’était  fin 70 – courant 80. Il fumait partout. Tout le temps. Dans la voiture, dans les w-c, dans la salle de bain…

Dans ces temps, là je me souviens d’une époque légère et insouciante, grave et en pleine évolution/transformation. Des changements s’annonçaient, des nuages s’amoncelaient, la société bougeait et le monde tournait encore droit.

Ce furent des années riches et pleine de béatitude enfantine vis à vis de ce que je voyais arriver dans le Monde.

Les années 90 et mon adolescence furent celles des premiers émois, des premières fois, des rudes apprentissages de la vie.

Ce furent aussi des années de bouleversements géopolitiques, d’une envenimation des relations entre certains états, la libération d’autres et l’arrivée progressive d’une nouvelle forme de contestations.

Les médias devenaient de plus en plus présents, envahissant même les repas de famille, devenant un rituel quotidien à suivre, à voir et entendre. Le malheur des autres venaient réchauffer nos foyers, des actes dont on ne parlait pas avant crevaient dorénavant l’écran, affichant sans pudeur le malsain, l’horreur quotidienne ou la perversité humaine.

Puis vinrent les années 2000 et l’âge adulte (attention j’ai pas dit la maturité) et la nécessité de rentrer dans les cases. De passer au Métro-boulot-dodo. Avoir une femme, une maison, des gosses, un job qui rapporte et tirer sur les pis de la vache à lait du client pour se créer une vie confortable. Des années d’abrutissement à courir dans le bon couloir, à respecter les normes, à écouter la société et la politique, à s’adapter et à suivre le troupeau.

Et pendant ce temps là, le monde faisait tout pareil mais à une autre échelle, avec des effets différents et des motivations autres. Le Monde aussi rentrait dans des cases : idéologiques, économiques, religieuses, politiques, financières.

Mais l’être humain ne se parque pas, à un moment donné il se rebelle et décide d’agir. Souvent tard, souvent mal, souvent sous l’effet d’une manipulation ou d’un endoctrinement.

Et puis parfois un individu décide d’agir juste pour AGIR. Pour lutter, pour prendre délibérément le parti de la destruction pour faire réagir.

Tout ça donc pour revenir à Jérôme Leroy… Je suis resté sur ma faim avec son roman, j’en voulais plus, j’en voulais encore, je voulais comprendre les non-dits, entendre les explications, saisir cette rébellion. Lire La petite gauloise ce fut comme voir un film en accéléré.

Et pourtant que j’aime ce que j’y ai lu.

Avec un certain cynisme, Jérôme Leroy nous refile une belle leçon de nihilisme. Abnégation, haine du système, volonté de détruire pour reconstruire, marquer le moment de manière violente pour dénoncer un système obsolète ou radicalement contesté… Un parfum d’anarchisme envahit ses pages.

Tout le talent de Monsieur Leroy (hormis de nous faire un excellent récit) réside dans la mise en opposition de ce nihilisme avec une Foi. Dans les deux approches se trouve le radicalisme de l’action, le radicalisme de l’acte.

Voilà ce que nous sommes tous devenus nous claque dans la tronche Jérôme Leroy.

Au même titre que Tuer Jupiter de François Médéline, cette petite gauloise est un très beau reflet de notre époque et de ses emmerdements.

Ps : Jérôme négocie un moindre pourcentage sur tes ouvrages afin que Pierre puisse te laisser libre en terme de nombre de pages….

Le Corbac.

3 minutes, 7 secondes, Sébastien Raizer, La Manufacture de Livres

Profil atypique que celui de Sébastien Raizer.   Co-fondateur, dès 1992, des éditions du Camion Blanc, spécialisées dans le rock, il y traduit des textes de l’anglais et en publie également sous son nom.  Ainsi verront le jour plus de 400 titres. Arrivé en littérature avec Le chien de Dédale en 1999 (Verticales), il poursuit avec Corrida détraquée chez Grasset en 2001 avant de se lancer dans une trilogie ambitieuse et exigeante parue à la Série Noire : L’alignement des équinoxes (2015 à 2017). Fasciné par le Japon et sa culture, Sébastien Raizer vit actuellement à Kyoto.

Pour son premier ouvrage à La Manufacture de Livres, il frappe fort avec    3 minutes, 7 secondes, une novella d’à peine plus de 100 pages qui plonge le lecteur au coeur du vol MU 729, entre Shangaï et Osaka et lui fait partager les quelques minutes restant à vivre à l’équipage et aux 316 passagers avant qu’un missile nord-coréen n’entre en contact avec l’avion.

Parti de Shangaï avec du retard, le vol MU 729 doit également calculer sa trajectoire en fonction du typhon Talim, en provenance d’Okinawa. On le voit, ce ne sera pas le trajet le plus serein pour le commandant Nomura.

En se focalisant à la fois sur les relations troubles entre les membres du personnel de service et sur les pensées et divagations de quelques passagers, Sébastien Raizer offre un tableau pris sur le vif, un instantané de vie dans un dernier voyage vers la mort. Des hallucinations/souvenirs de Nomura lorsqu’il est informé de l’envol du missile aux réflexions du sino-américain Glenn Wang concernant l’hypothèse d’un jeu psychique et collectif permettant l’expérience de la mort, le voyage est autant mental que physique. Yan Van Welde, autre passager, condense à lui seul ces deux aspects puisqu’il est voyageur-photographe et c’est dans le cadre de son projet en cours, intitulé Plein Est, qu’il est présent dans l’avion et se remémore les images marquantes des étapes précédentes.

« Je me demande même si une part de moi ne souhaite pas secrètement que ce cinglé ait raison et qu’un missile nord-coréen vienne bel et bien annuler le vol Shangaï-Osaka. Le rayer de la carte du ciel – nous ne sommes déjà plus sur terre, de toute façon. Mourir sur terre serait manifestement plus tragique et plus douloureux. Mais ici ? Nous ne sommes déjà plus nulle part, endormis dans un long et monotone et interminable flottement, en apesanteur de nous-mêmes. »

Aussi court que réussi, 3 minutes, 7 secondes parvient à se montrer déstabilisant, voire dérangeant dans ses dernières pages, et ce huis-clos céleste mêle avec virtuosité le physique et le cérébral, le sexe et la mort au long de ces 187 secondes de tension.

Yann.

 

Un pays obscur, Alain Claret (La manufacture de livres)

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Un romancier pas assez connu qui pourtant le mériterait vraiment comparé à , … ad lib… Écrire est un métier, ce livre en est un exemple parfait. Évidement qu’on peut tous et toutes avoir un hobby, mais certains ont de la magie dans les doigts, et dans la tête… d’autres un peu, et d’autres rien.

Un livre qui ne dépareille pas de sa bibliographie, une écriture poétique, parfois lyrique emprunte de mélancolie. Un voyage au bout de la résilience, sur fond d’intrigue bien entendu polardesque (inventons donc des mots, les maux sont sont eux bien alignés par l’auteur).

Nous allons donc aborder différents sujets mes cher enfants, comme la relation père fils, la perte, la mort qui frappe, l’emprisonnement, la disparition des autres, tout cela entrecoupé de description d’une forêt et accompagné d’une cuisine alléchante combiné à des vins précieux.

Avec une facilité déconcertante l’auteur nous emmène dans son histoire, qu’il prend le temps de poser. Aucun ennui, un malaise sourd s’installe doucement. En  partant de  Libye avec ses fantômes, Thomas après avoir été otage, essaie de se reconstruire dans la maison de son père. Mais d’autres fantômes s’y installent pour notre personnage, tout en  apprenant des choses dont il ne se doutait pas sur son père. Mais Thomas n’est pas seul pour les affronter, il y a Tom et Ripley qui veillent sur lui. Le »Ripley » de Patricia Highsmith.

Bienvenue dans le pays obscur, la limite psyché ou le fantôme de son père va entraîner Thomas. Là ou rôde le mal sous plusieurs formes.

Parler de l’incohérence du monde en général en géopolitique et revisiter la chute de Kadahfi, sans bfm tv, TF1 et autres connard de l’info modelée.

Maurras, Drumont, Benda, mais surtout pas que, Duras,LHagakuré, La guerre des Gaules, Socrate etc,  une érudition réfléchie et distillé au long du livre par des maximes. Avec un joli clin d’oeil à Ian Rankin…

Les 70 dernières pages vont vous figer, la fin est amenée de manière brutale. Figé, alors ne lisez pas dans un transport en commun, le canapé et le lit sont conseillés sous peine de devenir une statue de sel ou de  glace. Mais quelle fin, tout s’enchaîne à une vitesse vertigineuse, toutes les questions posées finement ou insidieusement sur 350 pages se libèrent… Puis il y a l’épilogue, et là, vous devenez une statue de bronze, avec la bouche béante, le regard hébété, figé pour l’éternité par le sorcier Alain Claret

Avons nous fait notre boulot de journalistes ? c’est un NON géant !!!

Alain Claret a-t-il écrit un livre envoûtant et enivrant loin de la fadeur de la rentrée littéraire, voire sur 2018 c’est un OUI, géant !!!