Crocs, de Patrick Dewdney

De nos jours, sur le Plateau de Millevaches. Un homme arpente les forêts et la lande. Il est poursuivi, il est tourmenté, il est, d’une certaine manière, libéré. Le temps presse, le temps est compté. Dans son sillage flottent les volutes d’une vie évanouie, une vie de rébellions et de revirements, d’amour et de malaise latent. Le temps presse, il devient aussi rare et précieux que la dernière bouffée d’air du noyé. Ils sont à ses trousses, ils ne lui feront aucun cadeau, ce qu’il a fait, à leurs yeux, est une horreur sans nom. L’homme file à travers les bois, se nourrissant de ce que la nature lui offre, buvant aux rivières et aux étangs, se réchauffant aux rayons du soleil éternel. Il dort à même le sol, accompagné dans sa solitude de fugitif par un chien et une pioche. Un homme, un chien et une pioche, ça pourrait être un titre de film. Cet homme poursuit un but, rien ne l’arrêtera, rien. Pas même ses tourments, ses peines, sa colère.
Crocs a planté les siens dans mon âme et peut-être dans mon cœur. Cette écriture instinctive déclame au grand jour que beauté et brutalité peuvent s’apercevoir, se côtoyer et même, s’apprivoiser. Crocs c’est l’histoire d’un homme déçu par un monde contraire au Monde. Le goût du sang et de la peine, les élans fulgurants de l’esprit qui se rebelle parce qu’il sent bien dans un recoin de liberté, qu’on lui conte une histoire falsifiée. L’excitation qu’exhale l’immensité, l’accomplissement de faire corps avec le vrai, avec l’intangible et le perpétuel. Crocs c’est la fureur des sentiments piétinés qui se redressent comme la mer déchainée élime et terrasse les ports, les baies de béton insultantes, les digues où s’entassent les rochers arrachés à leurs origines.
Crocs c’est l’obstination d’un chemin, avec une pugnacité pure qui palpite dans les cellules du corps, où l’on découvre que même dans le renoncement il faut de la volonté ; une volonté tenace, brut, qui tient du sauvage et de l’immarcescible. Il y a tout cela dans ce roman, et bien plus encore.
Crocs c’est l’histoire d’une trajectoire humaine qui naît de la rébellion aux choses fausses et installées qui oppriment la vie. Et puis vient le désenchantement, et, dans ce lit de déception balayé par des forces immenses mais corrompues, sourde la soumission, dans son néant blafard, désespérante et confortable.
Mais comme toute chose qui effleure le fond, il y a quelque chose qui réagit, qui résonne et prévient, comme une incantation à la dignité et à la mémoire. Dans cet écho antédiluvien, dans ce repli endoréique de résistance, vient le renoncement dans ce qu’il contient de beau et de flamboyant, ce n’est plus une retraite piteuse, c’est un sublime évitement, une parade imparable. Une lueur d’espoir qui ouvre u nouveau chemin, celui du détachement peut-être.
Patrick Dewdney nous dresse avec un pinceau furieux, un monde qu’on nous raconte fondé sur les chiffres et la consommation, l’accumulation de biens, alors que la planète qui nous abrite n’est qu’émotions, sensations, formes, odeurs et sons. Ces deux mondes-là sont irréconciliables.
Mais ce voyage, cette mutation, de la peau de prisonnier à celle de d’organisme éthéré et libre, un électron dans un tégument de chair, cette transformation dans une convulsion de bravoure, se réalise sur le Plateau, cet endroit mystique, mythique, où murmurent encore le souvenir et le passé de peuples anciens, un lieu où convergent des forces invisibles mais prégnantes, dans un ballet tellurique.
Et puis comme une évidence, ce sentiment évanescent que la boucle ne pouvait se boucler qu’ici, en ce pays de pierres levées, dressées sous l’impulsion de croyances païennes, irrigué par tant de veines d’eau pure et froide, jaillies de la mémoire de la terre.
Ces crocs-là, constituent un appel vibrant et urgent à vivre, sans se contenter de simplement exister, un appel certes rude et parfois âpre, mais nécessaire pour saisir la beauté et la poésie qui partout, nous entourent.
D’un point de vue littéraire c’est un challenge, enfiler un peu moins de 200 pages quasiment sans dialogues, comme un sprint, c’est osé et réussi, réussi car tout le long de ce récit à la première personne du singulier, le narrateur, dont nous ne saurons jamais le nom, dialogue avec nous, les lecteurs.
Avec cette écriture soignée, léchée, où chaque mot trouve sa place, l’auteur nous transmet quelque chose d’intense, cette épopée sur le Plateau, c’est un voyage, entre jour et nuit, plaisir et souffrance, faim et apaisement, introspection et amertume. Tout cela éclate sur l’immensité du Plateau, les contraintes de nos vies perdent leur pouvoir sur le Plateau, à condition de se mettre à son rythme et de tendre l’oreille, car sous nos pieds, un monde disparu oscille encore, vibre et perpétue une certaine histoire …

Seb.

La Machine, Emanuel Dadoun (La Manufacture de Livres), par Le Corbac

Livre on ne peut plus surprenant construit à la fois comme une enquête et comme un roman d anticipation, La Machine ne laisse pas son lecteur insensible.
Véritable ingénieur littéraire, Emanuel Dadoun fabrique La Machine avec la minutie et la précision d’un maître horloger suisse.
Chaque pièce est positionnée avec précision et délicatesse où il se doit, les rouages sont parfaitement huilés, la mécanique ronronne sous la plume de l’auteur dans un tic tac mécanique de bon augure, promettant tension et questions. Petit à petit,  La Machine prend forme et révèle tout le machiavélisme d’Emanuel Dadoun.
Ce roman, à la précision d’orfèvre, est une véritable prouesse technique, mêlant habilement le vrai et le faux, l’onirisme et le réalisme mécanique d’une vie passée et pourtant en devenir.
La Machine c’est une horlogerie de précision, une montre parfaite, un objet conceptuel fabriqué avec soin dans un souci clairement affiché d’exercice de style.
Sous la plume parfaite d’Emanuel Dadoun, La Machine se réveille, se révèle et nous emmène dans les tréfonds tortueux et torturés de l’esprit humain.
Le Corbac va reprendre ses études et fabriquer des coucous bientôt.

Le Corbac.

Micron Noir, Michel Douard (La Manufacture de Livres), par Le Corbac

Dans le cadre de ses 10 ans, la Manufacture réédite chaque mois un ouvrage…
Moi qui n’avais pas lu Micron Noir à sa sortie , ce fut l’occasion.
Et je me suis mis des claques, cogné la tête contre les murs, pincé les tétons parce que je me suis pris un trip de fou furieux.
Michel Douard il te fait avaler son histoire d’un seul coup.
Paf dans la gorge il te fourre sa pilule et tu l’avales direct…  sans eau… sec.
Et puis ça commence à monter… doucement tu commences à te sentir partir ailleurs.
Dans ces années 2048, celles de la Guerre Nouvelle et de ses supers soldats dopés au Micron Noir-une drogue de synthèse conçue normalement uniquement pour les militaires- qui servent à régler les multiples conflits entre nations, à engranger des ronds pour les sponsors et autres médias qui retransmettent sur toute la planète ces nouveaux jeux du cirque…
Et putain ça pulse! Quand tu commences à suivre le narrateur, ton taux d’adrénaline il monte en force et je te jure que le père Douard, en bon dealer de mots, il t’invite très vite à en reprendre une de pilule… parce quand t’as commencé à t’enfiler ses mots et son écriture pêchue, rythmée comme un match de football américain (ça me fait penser au film Any Given Sunday de Oliver Stone), tu peux plus t’arrêter. Faut que ça avance et que ça défouraille, que ça saigne.
Et ça le fait pire que le Roller Ball mixé avec French Connection.
Ben oui parce que la dope de M’sieur Douard elle n’est pas que violente et agressive.
Elle est vicieuse et réfléchie sur ce nouveau monde qui finalement, quand tu réfléchis entre deux cachetons, est très proche du nôtre. Parce que même si géopolitiquement et économiquement le monde a évolué, l’être humain il n’a pas changé. Toujours cupide, toujours dépendant de tout et de rien, toujours calculateur et manipulateur, avide de richesses et de pouvoir, naïf et candide, prêt à toutes les bassesses au nom de sa foi, pour accéder au sommet…
Et la Terre ne va pas mieux, comme nous le fait remarquer l’auteur qui se plaît à nous rappeler toutes ces bonnes pratiques écolos que nous tentons ou mettons en place à notre époque ne seront finalement bonnes à rien et autant pisser dans un violon. En effet la Planète, elle est comme la charpie envoyée au combat, elle crève la gueule ouverte.
Et au milieu de cette montée psychédélique de violence brute il y a des ilots ; un père, un grand-père, une révolutionnaire utopiste, un petit village d’irréductibles gaulois pas plus honnêtes qu’un sénateur mais qui ont foi en leur combat…Ceux-là réveillent nos consciences, ceux-ci bousculent nos croyances et nos espérances avec un regard lucide et (sur)réaliste sur ce que nous sommes.
Ce Micron Noir, hormis un roman d’anticipation est un exceptionnel roman sur nous, sur ce que nous devenons, sur ce que nous allons faire de notre monde.
Il y a des méchants vraiment méchants, des plutôt gentils, des gentils vachement méchants et des bisounours aussi…parce que finalement plus on est bon et plus on est con….
Ce livre mérite d’être plus connu, répandu et étudié parce qu’au-delà d’un polar d’anticipation il est une très belle et profonde fresque sociale qui nous annonce nos déviances à venir.
Le Corbac s’en est chié dans les plumes tellement il était bon…

le Corbac.

Le Dernier thriller norvégien, Luc Chomarat (La Manufacture de Livres), par Aurélie et Yann

Il s’amuse toujours autant Luc Chomarat ! Il fait son retour aux éditions de la Manufacture de Livres avec un nouvel OLNI.

Qu’a-t-il inventé encore ? En fait il reprend un personnage déjà exploité dans « L’Espion qui venait du livre » publié chez Rivages en 2014. Delafeuille est un éditeur qui s’accroche comme il peut à son job. Il part en mission à Copenhague pour essayer d’acquérir les droits à la traduction du dernier roman de la nouvelle star du thriller nordique, Olaf Grundozwkzson. Il arrive en ville alors qu’un mystérieux tueur en série terrorise la population.

Tout part très vite en sucette : Delafeuille croise Sherlock Holmes au bar de son hôtel et se rend compte, à la lecture du livre d’Olaf, qu’il est lui-même un personnage de fiction. Comment se sortir de cette situation épineuse ? Au prix de quelques nœuds au cerveau et grâce à l’aide précieuse du grand Holmes, il chemine dans le récit, victime d’un auteur à l’esprit un poil tordu qui a « créé un cadre absolument neuf, fait de chausse-trappes inventives, où des univers en d’autres temps étanches se télescopent et finissent par se mêler, en un imbroglio purement mental qui suppose que l’écriture est un lieu à part, où tout peut arriver » (p.176).

Un bel exercice de style qui questionne les codes du polar, l’avenir du livre papier et le monde de l’édition, tout cela avec un humour omniprésent qui force habilement le lecteur à s’accrocher dans le labyrinthe des délires de l’auteur (le vrai cette fois, Luc Chomarat).

Je termine sur cet extrait de la p.19 qui vous donnera une idée du ton qui m’a tant séduite :
« Une jeune femme blonde et pâle se présenta avec un plateau. Delafeuille se frotta les mains, lui sourit.
– Un pastis.
– Nietvo pastis, répondit la jeune femme d’un ton glacial. Carlsberg beer.
– Alors un bourbon.
– Carlsberg beer.
– Oui, très bien. »

Aurélie.

Luc Chomarat fait partie de ces auteurs qui semblent se bonifier avec le temps, ceux dont on accueille la nouveauté un sourire au coin des lèvres. Après le très réussi (forcément) Petit chef d’oeuvre de littérature paru en novembre dernier chez Marest, l’homme revient à La Manufacture où il avait déjà publié Le polar de l’été en juin 2017. Sous ces titres clins d’oeil se cachent des ouvrages plus profonds qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Observateur affûté et inépuisable du monde du livre, Luc Chomarat fait feu de tout bois et dégomme allègrement auteurs et éditeurs, agents ou lecteurs.

Poussant toujours plus loin la mise en abyme, il imagine tout d’abord que ses personnages sont les protagonistes du livre dont ils sont venus acheter les droits, avant de partir définitivement en vrilles (maîtrisées) avec l’apparition de Sherlock Holmes ou celle de l’auteur nordique, lui-même prisonnier du roman qu’il écrit. Ces cascades narratives sont bien évidemment un beau prétexte pour Luc Chomarat qui n’oublie pas de pointer du doigt avec son humour habituel l’appétit malsain des lecteurs contemporains pour les romans dans lesquels on démembre allègrement de pulpeuses jeunes femmes…

Ce jeu permanent sur le processus narratif offre ainsi au lecteur quelques perles comme « Holmes l’attendait au début du chapitre suivant » ou, après une ellipse, « Une ellipse, prononça-t-il. On passait donc à la vitesse supérieure. » Chomarat est en verve, humour et imagination présents à chaque page, repoussant finalement l’intrigue initiale en arrière-plan. Et l’on appréciera également à sa juste valeur l’inventivité des noms norvégiens dont il affuble certains de ses personnages, entre hommage et caricature (le commissaire Bjonborg ou son adjoint Willander), sans parler de ceux qui sont simplement imprononçables (Flknberg ou Knllsson).

Mais ce qui interpelle vraiment, au-delà de ces pirouettes littéraires et drôlatiques, c’est la réflexion de l’auteur sur l’évolution de la littérature et la façon dont on l’envisage désormais, « un produit hybride, lisible exclusivement sous forme numérique, avec des liens qui permettront de diriger le lecteur vers des extraits vidéo et de générer automatiquement du crowdfunding pour toute forme dérivée du texte (…) Le livre, le film, le jeu se fondront dans un produit unique, interactif, à rentabilité maximum et immédiate ». S’inspirant de pratiques déjà vues sur le net, il imagine des thrillers que chaque lecteur peut modifier à l’envi, supprimant tel ou tel personnage ou imaginant, là aussi, les supplices à infliger à de jeunes femmes sexy …

Sous cette façade humoristique se cache une véritable réflexion teintée d’inquiétude face aux dérives auxquelles est soumise la littérature. L’amour du texte et de l’écriture disparaît au profit de la rentabilité, du sensationnel, de l’immédiateté. Et l’on se moque au final de savoir qui est le coupable, se demandant juste comment Luc Chomarat va retomber sur ses pattes. Il y arrive sans peine, à la dernière page, s’amusant ainsi jusqu’au bout de son texte tout en tirant discrètement une sirène d’alarme à l’attention de celles et ceux pour qui la lecture représente davantage qu’un simple passe-temps.

On retrouve donc dans ce Dernier thriller norvégien l’intelligence, l’humour et la finesse que l’on avait pu apprécier dans les précédents ouvrages de Luc Chomarat. Il y poursuit la réflexion amorcée avec Un petit chef d’oeuvre de littérature ou Le polar de l’été et parvient à nous faire rire tout en nous donnant matière à réflexion sur le monde dans lequel on vit, vu à travers le prisme de la littérature. L’exercice ayant sans doute ses limites, on attendra son prochain opus avec curiosité, désireux de voir ce que son imagination féconde nous réserve.

Yann.

Ecume, Patrick Dewdney (La manufacture de livres, collection Territori) par Seb

« Ils sont six corps, tassés dans l’espace minuscule. Leur peau est noire, si noire qu’on ne voit que l’éclat des orbites, des dents et des sillons humides de la sueur et de l’eau. Ils se serrent. Ils murmurent, un flot haché qui s’insinue entre le crachat du roulis, la musique du moteur et les ombres tranquilles de la nuit. Cette nuit, comme toutes les nuits, le père est vissé au gouvernail, perdu dans les regrets et ses pensées minérales. Il n’a cure des terreurs qui se disent. »

Dans la dédicace que l’auteur m’a griffonnée avec application, de cette écriture métissée de minuscules et de majuscules, tout est dit : Ecume est une histoire d’eau, Ecume est surtout une histoire de fureur, qui dit la mise à mort d’un monde. »

L’histoire : La Gueuse est un vieux navire de pêche rebaptisé par un drame. Dessus, un père et son fils labourent l’océan pour en tirer leur subsistance. Avec l’horizon d’un côté, les réfugiés à passer en douce, la démence qui erre et la folie des hommes. Sur les flots dézingués, leur destin, maudit par le passé, s’apprête à basculer.

Au début, j’ai été décontenancé. Parce que j’étais encore bien installé dans les godasses âpres et magnifiques de Crocs, le précédent roman que j’avais lu de Patrick Dewdney. J’ai été perturbé parce que ce récit prend le contre-pied du précédent. Dans Ecume, on a l’impression d’évoluer en permanence sous un ciel sombre, qu’il pleut sans cesse, que le monde essore ses paupières de larmes et que la fin est proche. La narration lancinante corrode nos nerfs, mange notre moral comme si la lumière baissait au fur et à mesure de la lecture. Le père et le fils, les deux personnages, presque les seuls, évoluent sur l’océan indifférent comme deux puces sur le dos d’un chien. Ils traînent chacun leurs turpitudes, leurs tourments, des tonnes de regrets et des peines pour un continent tout entier. Sans parler de la cargaison de folie du père.

Au contraire de l’excellent Crocs, Ecume est une lente agonie sublimée par des mots tantôt tranchants, tantôt effleurant. À l’opposé de Crocs, Ecume ne s’agite pas dans la frénésie de la fuite, dans le sillage de laquelle se dépose la haine, la colère, la radicalité. Dans Ecume, on sillonne, on tourne et on vire, le narrateur tient la barre avec fermeté et poésie, et les mots qu’il remonte dans ses filets sont autant de poissons rares qui zèbrent la nuit de leur éclat éphémère. Dans Crocs le personnage nous contait sa vie, ses pensées et son parcours, avec une grande urgence. Dans Ecume le narrateur tient les deux personnages dans sa paume humide et salée, et il nous les montre de son doigt gracile, il prend tout son temps et puis il nous signale les étoiles toujours en veille, toujours prêtes à nous rappeler notre insignifiance.

Cette histoire est capable de vous emmener par le fond, par ses colliers de mots magnifiques, par ses incantations sublimes, ces fugacités qui entretiennent le feu de la littérature. Cette histoire sinue entre le ciel infini et l’océan mystérieux, entre les hauteurs célestes et les abysses terrifiants, nous sandwichant entre les sentiments rêches et des espoirs décousus, où le sel attaque les vieilles blessures et ravive les cicatrices sans cesse rouvertes par la terrible volonté du regret amer, des journées interminables et semblables, où les gestes répétitifs sèment la mort dans un flot de sang noir.

Ecume vous mettra des bijoux dans les yeux et du charbon dans le cœur, parce que c’est beau et parce que c’est d’une noirceur insoutenable, parce que ce père et ce fils nous émeuvent, nous terrifient.

Ce roman est une épreuve de force, celle des éléments insoumis, des êtres blessés à mort, des silences plus vastes que les mers. C’est l’agonie d’une nature qui se bat, malgré tout, en dépit de la débilité atavique des humains, c’est deux mondes qui se télescopent et se fracassent dans un feu d’artifice lyrique dont les feux brillent encore, bien après avoir tourné l’ultime page.

Avec Ecume j’ai trouvé ce que je cherche quand j’ouvre un livre : une langue sans pareille, un voyage, des émotions au travers de personnages façonnés, la critique vigoureuse de quelque chose qui rend le mal visible. C’est déjà beaucoup non ?

J’aurais pu citer une vingtaine d’extraits, je vous laisse avec celui-ci.

« La tempête en déflagrations mouillées, gronde et harangue l’océan de vagues grises. Cherche à peler les côtes jusqu’à leurs ossements de schiste. En-dessous du sable grignoté, les montagnes anciennes se terrent et planquent leurs pics rongés. Trois chaines de roche enfouie, tassées les unes sur les autres, et toutes ont déjà connu l’usure terrible du monde. »

Seb.

La petite gauloise, Jérôme Leroy (La manufacture de livres) par Le Corbac

Résultat de recherche d'images pour "la petite gauloise leroy"Le titre, sans aucune raison apparente, m’a fait me souvenir de mon paternel. Il fumait des gauloises brunes sans filtres. C’était  fin 70 – courant 80. Il fumait partout. Tout le temps. Dans la voiture, dans les w-c, dans la salle de bain…

Dans ces temps, là je me souviens d’une époque légère et insouciante, grave et en pleine évolution/transformation. Des changements s’annonçaient, des nuages s’amoncelaient, la société bougeait et le monde tournait encore droit.

Ce furent des années riches et pleine de béatitude enfantine vis à vis de ce que je voyais arriver dans le Monde.

Les années 90 et mon adolescence furent celles des premiers émois, des premières fois, des rudes apprentissages de la vie.

Ce furent aussi des années de bouleversements géopolitiques, d’une envenimation des relations entre certains états, la libération d’autres et l’arrivée progressive d’une nouvelle forme de contestations.

Les médias devenaient de plus en plus présents, envahissant même les repas de famille, devenant un rituel quotidien à suivre, à voir et entendre. Le malheur des autres venaient réchauffer nos foyers, des actes dont on ne parlait pas avant crevaient dorénavant l’écran, affichant sans pudeur le malsain, l’horreur quotidienne ou la perversité humaine.

Puis vinrent les années 2000 et l’âge adulte (attention j’ai pas dit la maturité) et la nécessité de rentrer dans les cases. De passer au Métro-boulot-dodo. Avoir une femme, une maison, des gosses, un job qui rapporte et tirer sur les pis de la vache à lait du client pour se créer une vie confortable. Des années d’abrutissement à courir dans le bon couloir, à respecter les normes, à écouter la société et la politique, à s’adapter et à suivre le troupeau.

Et pendant ce temps là, le monde faisait tout pareil mais à une autre échelle, avec des effets différents et des motivations autres. Le Monde aussi rentrait dans des cases : idéologiques, économiques, religieuses, politiques, financières.

Mais l’être humain ne se parque pas, à un moment donné il se rebelle et décide d’agir. Souvent tard, souvent mal, souvent sous l’effet d’une manipulation ou d’un endoctrinement.

Et puis parfois un individu décide d’agir juste pour AGIR. Pour lutter, pour prendre délibérément le parti de la destruction pour faire réagir.

Tout ça donc pour revenir à Jérôme Leroy… Je suis resté sur ma faim avec son roman, j’en voulais plus, j’en voulais encore, je voulais comprendre les non-dits, entendre les explications, saisir cette rébellion. Lire La petite gauloise ce fut comme voir un film en accéléré.

Et pourtant que j’aime ce que j’y ai lu.

Avec un certain cynisme, Jérôme Leroy nous refile une belle leçon de nihilisme. Abnégation, haine du système, volonté de détruire pour reconstruire, marquer le moment de manière violente pour dénoncer un système obsolète ou radicalement contesté… Un parfum d’anarchisme envahit ses pages.

Tout le talent de Monsieur Leroy (hormis de nous faire un excellent récit) réside dans la mise en opposition de ce nihilisme avec une Foi. Dans les deux approches se trouve le radicalisme de l’action, le radicalisme de l’acte.

Voilà ce que nous sommes tous devenus nous claque dans la tronche Jérôme Leroy.

Au même titre que Tuer Jupiter de François Médéline, cette petite gauloise est un très beau reflet de notre époque et de ses emmerdements.

Ps : Jérôme négocie un moindre pourcentage sur tes ouvrages afin que Pierre puisse te laisser libre en terme de nombre de pages….

Le Corbac.

3 minutes, 7 secondes, Sébastien Raizer, La Manufacture de Livres

Profil atypique que celui de Sébastien Raizer.   Co-fondateur, dès 1992, des éditions du Camion Blanc, spécialisées dans le rock, il y traduit des textes de l’anglais et en publie également sous son nom.  Ainsi verront le jour plus de 400 titres. Arrivé en littérature avec Le chien de Dédale en 1999 (Verticales), il poursuit avec Corrida détraquée chez Grasset en 2001 avant de se lancer dans une trilogie ambitieuse et exigeante parue à la Série Noire : L’alignement des équinoxes (2015 à 2017). Fasciné par le Japon et sa culture, Sébastien Raizer vit actuellement à Kyoto.

Pour son premier ouvrage à La Manufacture de Livres, il frappe fort avec    3 minutes, 7 secondes, une novella d’à peine plus de 100 pages qui plonge le lecteur au coeur du vol MU 729, entre Shangaï et Osaka et lui fait partager les quelques minutes restant à vivre à l’équipage et aux 316 passagers avant qu’un missile nord-coréen n’entre en contact avec l’avion.

Parti de Shangaï avec du retard, le vol MU 729 doit également calculer sa trajectoire en fonction du typhon Talim, en provenance d’Okinawa. On le voit, ce ne sera pas le trajet le plus serein pour le commandant Nomura.

En se focalisant à la fois sur les relations troubles entre les membres du personnel de service et sur les pensées et divagations de quelques passagers, Sébastien Raizer offre un tableau pris sur le vif, un instantané de vie dans un dernier voyage vers la mort. Des hallucinations/souvenirs de Nomura lorsqu’il est informé de l’envol du missile aux réflexions du sino-américain Glenn Wang concernant l’hypothèse d’un jeu psychique et collectif permettant l’expérience de la mort, le voyage est autant mental que physique. Yan Van Welde, autre passager, condense à lui seul ces deux aspects puisqu’il est voyageur-photographe et c’est dans le cadre de son projet en cours, intitulé Plein Est, qu’il est présent dans l’avion et se remémore les images marquantes des étapes précédentes.

« Je me demande même si une part de moi ne souhaite pas secrètement que ce cinglé ait raison et qu’un missile nord-coréen vienne bel et bien annuler le vol Shangaï-Osaka. Le rayer de la carte du ciel – nous ne sommes déjà plus sur terre, de toute façon. Mourir sur terre serait manifestement plus tragique et plus douloureux. Mais ici ? Nous ne sommes déjà plus nulle part, endormis dans un long et monotone et interminable flottement, en apesanteur de nous-mêmes. »

Aussi court que réussi, 3 minutes, 7 secondes parvient à se montrer déstabilisant, voire dérangeant dans ses dernières pages, et ce huis-clos céleste mêle avec virtuosité le physique et le cérébral, le sexe et la mort au long de ces 187 secondes de tension.

Yann.

 

Un pays obscur, Alain Claret (La manufacture de livres)

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Un romancier pas assez connu qui pourtant le mériterait vraiment comparé à , … ad lib… Écrire est un métier, ce livre en est un exemple parfait. Évidement qu’on peut tous et toutes avoir un hobby, mais certains ont de la magie dans les doigts, et dans la tête… d’autres un peu, et d’autres rien.

Un livre qui ne dépareille pas de sa bibliographie, une écriture poétique, parfois lyrique emprunte de mélancolie. Un voyage au bout de la résilience, sur fond d’intrigue bien entendu polardesque (inventons donc des mots, les maux sont sont eux bien alignés par l’auteur).

Nous allons donc aborder différents sujets mes cher enfants, comme la relation père fils, la perte, la mort qui frappe, l’emprisonnement, la disparition des autres, tout cela entrecoupé de description d’une forêt et accompagné d’une cuisine alléchante combiné à des vins précieux.

Avec une facilité déconcertante l’auteur nous emmène dans son histoire, qu’il prend le temps de poser. Aucun ennui, un malaise sourd s’installe doucement. En  partant de  Libye avec ses fantômes, Thomas après avoir été otage, essaie de se reconstruire dans la maison de son père. Mais d’autres fantômes s’y installent pour notre personnage, tout en  apprenant des choses dont il ne se doutait pas sur son père. Mais Thomas n’est pas seul pour les affronter, il y a Tom et Ripley qui veillent sur lui. Le »Ripley » de Patricia Highsmith.

Bienvenue dans le pays obscur, la limite psyché ou le fantôme de son père va entraîner Thomas. Là ou rôde le mal sous plusieurs formes.

Parler de l’incohérence du monde en général en géopolitique et revisiter la chute de Kadahfi, sans bfm tv, TF1 et autres connard de l’info modelée.

Maurras, Drumont, Benda, mais surtout pas que, Duras,LHagakuré, La guerre des Gaules, Socrate etc,  une érudition réfléchie et distillé au long du livre par des maximes. Avec un joli clin d’oeil à Ian Rankin…

Les 70 dernières pages vont vous figer, la fin est amenée de manière brutale. Figé, alors ne lisez pas dans un transport en commun, le canapé et le lit sont conseillés sous peine de devenir une statue de sel ou de  glace. Mais quelle fin, tout s’enchaîne à une vitesse vertigineuse, toutes les questions posées finement ou insidieusement sur 350 pages se libèrent… Puis il y a l’épilogue, et là, vous devenez une statue de bronze, avec la bouche béante, le regard hébété, figé pour l’éternité par le sorcier Alain Claret

Avons nous fait notre boulot de journalistes ? c’est un NON géant !!!

Alain Claret a-t-il écrit un livre envoûtant et enivrant loin de la fadeur de la rentrée littéraire, voire sur 2018 c’est un OUI, géant !!!