La place du mort, Jordan Harper (Actes Noirs), par Yann

Malgré la frilosité du lectorat français pour les recueils de nouvelles, « L’amour et autres blessures », paru en 2017 chez Actes Noirs, avait provoqué quelques remous critiques à défaut d’un grand succès public. Il faut dire que Jordan Harper, inconnu sous nos latitudes, frappait fort avec ces textes noirs et durs et imposait d’emblée un ton original et sans concession, où l’humain finit toujours par surgir, même dans les situations les plus sombres. Cette succession de destins brisés ou sur le point de rupture vibrait d’une énergie folle, portée par l’expérience de l’auteur en tant que scénariste de séries télé. Restait à savoir si la réussite serait la même sur la durée d’un roman.

La place du mort (« She rides shotgun » en VO), 270 pages au compteur, emporte très rapidement nos derniers doutes, dès les premières lignes.

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Le ton est donné, la machine démarre et va tourner à plein régime jusqu’à la dernière page. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ Harper, malgré son CV, ne se complique pas la tâche au niveau scénario, d’une minceur à rendre jaloux les créateurs de Weight Watchers …

Nate sort de prison après quelques années mais il a un contrat sur la tête, lancé par Craig Hollington, leader de la Force aryenne. Ses proches étant également menacés, Nate va s’enfuir avec sa fille, Polly, onze ans et un ours en peluche dans son sac. C’est leur cavale que l’on va suivre ici et l’apprentissage accéléré auquel sera soumise Polly, confrontée à des personnes et des événements qu’un enfant ne devrait pas connaître.

Devant ce récit simple, efficace et mené à 100 à l’heure, le lecteur n’a plus qu’à se laisser emporter et c’est là que Jordan Harper fait preuve d’un savoir-faire certain en déroulant sans le moindre temps mort cette fuite en avant lors de laquelle Nate et Polly vont devoir apprendre à se connaître, puisqu’ils n’en ont jamais vraiment eu l’occasion. Le plan de Nate étant d’une simplicité extrême, à savoir harceler la Force aryenne jusqu’à faire lever le contrat qui pèse sur la tête de sa fille, rien de moins, il va lui falloir former cette dernière à l’art et la manière de se battre. Et c’est de là que viendra la principale surprise du récit, dans le plaisir manifeste que va découvrir Polly à ce monde de violence. Décontenancée les premiers temps, voire effrayée, la fillette, accompagnée de son inséparable ours en peluche, dépassera vite les attentes de son père, lui forçant régulièrement la main pour l’accompagner dans une expédition punitive ou lui suggérant une idée lorsqu’il ne parvient plus à réfléchir.

Jordan Harper déballe ici toute la panoplie d’un bon polar à l’américaine, des bandes d’aryens à moitié demeurés au laboratoire de drogue dans le désert, du shérif corrompu suintant le mal par tous les pores de sa peau à la jeune femme embrigadée bien malgré elle dans une cause dont elle se préoccupe finalement très peu, le flic obsédé par une enquête qui lui échappe complètement … rien ne manque au tableau. Mais c’est la figure de Polly que l’on retiendra, cette enfant jetée sans ménagement dans un monde brutal et sans pitié et qui finira par entrer dans le jeu comme les adultes qui l’entourent.

On l’aura compris, La place du mort ne fait pas dans la dentelle et s’il y a éventuellement un reproche que l’on pourrait faire à son auteur, c’est celui de manquer régulièrement de réalisme dans la description de la lutte que mènent Nate et Polly contre la Force aryenne. Mais cet aspect « super-héros » participe aussi du plaisir que l’on aura pris à cette lecture et ce bémol sera vite oublié, balayé par l’ouragan Harper, dont on attend le prochain texte, en se demandant toutefois s’il pourra aller plus loin sans tomber dans le blockbuster … Pour l’instant, il serait dommage de bouder notre plaisir et de passer à côté de cet excellent roman noir.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude.