Une immense sensation de calme, Laurine Roux (Editions du Sonneur) par Seb

« Jusqu’à ce qu’elle apparaisse. La mer. Noire et offerte à la nuit, livrée à la lune et au vent, vaste étendue frangée de montagnes, théâtre de la rencontre des colosses, du choc des titans, la mer venant incessamment frapper la pierre, les murs de roche s’opposant à ses attaques tels des gardiens de terre élevés au-dessus de l’eau. Et puis il y a ce ruban de sable, petits grains insignifiants qui crépitent au passage des vagues, millions de minuscules témoins du travail immémorial de l’eau sur la pierre, de ses coups de langue insistants qui érodent petit à petit la forteresse, la réduisant en poudre à force de constance et d’opiniâtreté, la plage couchée en signe de soumission. »

L’histoire : Une jeune fille, qui vivait avec sa grand-mère qui est juste morte, rencontre un homme particulier, Igor. Il n’est pas comme les autres, quelque chose irradie de sa personne, il semble surnaturel. Ces deux-là vont faire la route ensemble, au cœur d’une nature foisonnante. Ils vont traverser un pays, une époque et des légendes, et écrire leur histoire.

119 pages, c’est tout ce que contient ce livre. La preuve que la quantité n’apporte pas toujours la qualité. C’est le titre qui m’a attiré. Il y avait comme une promesse.

Ce livre, c’est un risque. Un grand pas de côté loin des grands chemins très fréquentés de la littérature habituelle. Si tant est qu’il existe une chose semblable. Ce livre est un pari le peu fou de raconter, ou plutôt de conter (et ça fait une différence) une histoire singulière, avec des ambiances particulières, au milieu d’une nature indifférente, qui se contente d’être ce qu’elle est, mais qui n’en est pas moins superbe. Elle est superbe parce qu’elle ne cherche pas à l’être.

Au début je me suis demandé si j’allais aimer, parce que ce récit est très différent de ce que je lis, de ce que je connais. De plus, la contrée où se déroule l’histoire m’est inconnue d’un point de vue littéraire et romanesque. Mais s’aventurer en terrain inconnu n’est-il pas ce que cherche tout lecteur quand il ouvre un livre ? J’espère que si.

Il n’est pas impossible que toute la force de ce roman/conte réside dans son écriture. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais lu quelque chose qui s’approche de cela. Une tempête de neige dans les Montagnes Rocheuses ce n’est pas une tempête de neige dans le Caucase ou la Sibérie, c’est la même chose et pourtant ça n’a rien à voir. Tout tient dans la description et le ressenti. Laurine Roux arrive à cela, faire de ce bouquin une chose à part, qui ne peut exister que sous cette forme-là.

Tout dans ces pages est dur. Nous sommes dans un monde vaste, tout entier abandonné à la nature. Une vieille catastrophe plane partout. Son souvenir est toujours présent. Et si on oubliait, les Invisibles le rappelleraient. Le froid est vraiment froid, il peut tuer, l’eau des lacs est vraiment de l’eau, et sous sa fine lamelle irisée se cache peut-être un danger. Les forêts sont réellement des forêts, impénétrables, mystérieuses, et pourtant d’un coup on est dedans. C’est le domaine des loups, des ours, c’est l’endroit où règne la loi ancestrale du plus fort et du plus résistant, où seul celui qui s’adapte conserve une possibilité de survivre. Ici, la nature on la prend en pleine tronche. Ce qui est étonnant et réussi, c’est que l’auteure nous assène la dureté avec de la douceur, une caresse qui se coule dans son style, c’est indéfinissable. Il en naît un équilibre.

C’est difficile de parler d’un tel ouvrage. C’est une flèche tirée avec tout dedans. Les personnages que l’on croise sont d’une grande dignité et d’une humilité avérée face à leur minuscule place dans le monde. Ils vivent de peu mais avec panache. Ils passent leurs journées et leurs nuits à faire des choses « utiles », accomplissant de vrais gestes surgit de la nuit des temps. Ils ressentent, ils pensent, ils éprouvent, ils sont. Sous le rouleau du temps et la course des nuages ils font leur trace, à la merci d’une tempête hivernale ou de n’importe quel autre danger. Ils vivent des choses intenses à l’intérieur d’eux-mêmes, ouvrent des portes invisibles, découvrent des espaces insoupçonnés à l’intérieur de leur propre pensée. Ils trimballent un univers avec eux. Il y a aussi une grande place laissée à l’oralité, la transmission par la voix et la mémoire, qui génère aussi les légendes et les croyances.

« Cela fait longtemps que je n’ai pas pensé à Ama et Apa. Ils sont rangés dans ma tête comme de vieux habits d’un autre temps qu’on a fini par délaisser. Et un jour, sans trop savoir pourquoi, on les retrouve au fond de l’armoire. Le temps les a abîmés. Ils sentent le renfermé. Mais quelque chose reste intact à travers les ans. »

Sans pouvoir dire pourquoi, quelque chose dans l’atmosphère m’a fait penser à des passages du livre Le cœur du pélican, de Cécile Coulon, surtout dans la dernière partie, quand Anthime s’engage dans cette course sauvage en pleine nature.

Peut-être que finalement cette histoire est l’histoire de gens qui ont compris que le seul moyen de vivre vraiment est de faire corps avec les éléments, l’eau, la terre, la roche et la pluie, le vent, le chaud et le froid. Qu’il est primordial de ne pas avoir peur de la nature, de s’en méfier certes, mais d’y vivre totalement. D’accepter les évènements, de vivre ce qu’il y a à vivre et d’en conserver une trace dans son être. De s’écouter en ses instincts, sans s’agiter mais sans somnoler dirait Marc-Aurèle.

Peut-être qu’un livre est réussi lorsqu’on se dit en le refermant qu’il ne pouvait pas être écrit d’une autre manière et par une autre personne.

Seb.