Grâce, Delphine Bertholon (Le Livre de Poche), par Lou


Bon alors le mieux chaton, c’est que si tu décides de lire ce bouquin (et très sérieusement j’en doute pas), le mieux c’est que tu cales ton boul’ bien vissé dans un fauteuil, avec une toute petite lumière qui tamise. Après si t’es bigleux et que t’as besoin que ce soit Versailles chez toi j’y peux rien, mais juste ça rendrait l’ambiance encore plus … 

**porte qui grince, fenêtre qui claque**

Tu vois cette espèce de frisson qui te parcourt l’échine comme dans un film de Guillermo del Toro ? (en vrai je fais juste référence à l’Orphelinat et à l’Échine du Diable), attends toi à ça. Sans le côté fantastique, plus dans le genre qui t’met mal à l’aise. J’sais pas si t’as déjà lu du Shirley Jackson dans ta vie mais dans l’idée c’est ; maison inquiétante/gothoflippante qui fait que tu sais pas sur quelle rondelle danser à chaque page tournée, t’ambiances ou pas ?

**bruit de pas au plafond alors que t’habites au dernier, halogène qui s’allume tout seul avant d’claquer l’ampoule**

Ben en vrai tu vois, Delphine elle arrive à rassembler tout ça et avec un putain d’talent d’écriture et grâce (hoho) à quelques symboles parsemés telle une cuisto inquiétante ; une région Lyonnaise en période de Noël (si si je suis sûr que ça fout les chocottes), un jeu de 7 familles aussi référencé qu’le tarot de Jodo, deux époques différentes sur lesquelles je reviendrai quand j’parlerai de l’histoire du roman, des chapitres courts qui te permettent de reprendre ton souffle entre chaque cliffhanger et ..

L’histoire maintenant hein ? C’est pour ça que t’es là pas vrai ? 

Grâce c’est la mère de famille. En 1981, 34 ans, deux enfants, flippée de vieillir (mais qui ne l’est pas en vrai hein ?). Elle tient un journal qui pue le secret bien lourd à porter, parce que sinon Grâce s’adresserait pas à eux comme ça (à ses secrets, faut que tu suives si tu veux que j’arrête de faire des ellipses trop fréquemment chaton…).

En 2010 on change de narrateur, on passe au fils de Grâce, Nathan qui lui s’adresse au fantôme de sa défunte femme (tu noteras l’effort de style parce que j’écris pas que des conneries non plus). Plongé lui, ses jumeaux de 5 ans, sa frangine garçon manqué et sa mère dans un Noël traditionnel qui sent ou le règlement de compte, ou une histoire chelou à la Dickens…en fait vire Dickens et ses fantômes faussement méchants et on fout Michael Haneke aux commandes histoire de t’foutre une chiasse sordide de tous les diables. 

On appréciera aussi le petit côté enquête qui se révèle au fur et à mesure, au mystère qui règne autour de Christina, sorte de sorcière moderne, arborant une chevelure rousse qui en dit long sur la suite de l’histoire. 

J’ai la langue qui saute tellement je m’empêche d’écrire pour pas spoiler. Putain que c’est dur.

Si t’as sauté tout ça et que ce qui t’intéresse c’est la conclusion et que t’es plus cinéphile que littéraire, dis toi que si t’as kiffé Le nombre 23, Les Autres, Festen, Amityville, j’en oublie tellement d’autres que c’est indécent mais ce qu’est sûr c’est que vous prendrez un malin plaisir à essayer de pécho les références. 

J’l’ai bouffé en une journée, juste le temps d’me servir trois grenadines et de maudire la peau des ongles qui pousse pas assez vite.

Quand l’roman était sorti en 2012 ça a été un énorme coup de coeur d’une libraire avec qui j’ai bossé et qu’a toujours fait mouche quand je lui demandais conseil (Coucou Souhila). Voilà chose faite, et je regrette tellement rien que vous allez courir chez votre libraire et vous dégoter cette petite perle !

Lou

Le fils, Philipp Meyer, Albin Michel et Le Livre de Poche, par Seb

   «  Nous avancions sur une longue plaine entourée de collines, nous enfonçant sous les arbres pour en ressortir plus loin, passant des ténèbres au clair de lune puis de nouveau aux ténèbres ; les indiens faisaient confiance aux yeux des chevaux et ceux-ci chassaient devant nous tous les animaux de la forêt. Je cherchai mon frère. Derrière moi les cavaliers surgissaient des arbres comme s’ils naissaient de l’obscurité même.

 

Ce livre m’a accompagné un bon moment après l’avoir lu. Non pas à cause de ses 784 pages en format poche, car il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que j’y fourre mon nez, même aux heures les plus improbables. Cette histoire a exercé sur moi un pouvoir particulier, j’étais passionné par le récit, les personnages, surtout celui d’Eli ; il fallait que j’y retourne, sans cesse, me replonger dans cette époque, ces lieux, cette histoire qui se cousait dans les plis de la grande Histoire. Oui je sais, vous voulez savoir de quoi ça parle.

1848 – Quelque part dans le sud-ouest du Texas. Sur la « frontière mouvante ». Eli McCullough, environ 12 ans, vit avec sa mère, sa sœur, son frère et son père qui est rangers. Une nuit, alors que le père est en mission, ils sont attaqués par des indiens comanches. Eli et son frère sont enlevés et le reste de la famille massacré. Eli restera trois ans au sein des comanches, il va être « adopté » par Toshaway, le chef de la tribu. Il en conservera un souvenir brûlant et vivace. Ensuite, après quelques errances, il construira sa légende à coups de révolvers et de fusils, il prendra part à la guerre de sécession et aux guerres indiennes pour devenir « le colonel », terme par lequel tout le monde l’appelle désormais. Ensuite, à coup d’achat de terrains, il va façonner un empire du bétail et ne semblera vivre que pour échapper à quelque chose qui le tourmente. Il donne l’impression de se tenir toujours à distance des émotions, de l’empathie, de la compassion, comme si ces choses-là étaient trop chargées, trop brûlantes pour lui. Eli est un homme froid et cynique. Son ombre va planer sur toute sa descendance.

1848 – Peter est le fils « du colonel ». C’est un homme différent, qui semble toujours être en dehors de lui-même. Le poids de l’héritage lui est insupportable, parfois il subit les décisions de son père, parfois il se révolte mollement. Et peut-être qu’au milieu de toute cette violence et de la folie des hommes, il pourra s’échapper.

De nos jours. Jeanne-Anne est la petite fille de Peter. Les évènements ont fait d’elle la patronne de la famille. Elle est la détentrice de tout. L’histoire, le passif, les secrets sales, le futur et le présent. Elle doit faire prendre un virage à l’entreprise familiale et à sa propre vie. Mais boucler la boucle n’est pas si facile quand les souvenirs et les fantômes vous observent.

 

Avec ce roman puissant et très documenté, Philipp Meyer fait s’exercer le souffle de l’histoire. Ah ce que j’ai aimé ce roman ! La construction d’abord. Dans une alchimie savante, on alterne les chapitres et les trois personnages, Eli et Jeanne-Anne à la troisième personne du singulier et Peter sous la forme d’un journal qu’il tenait. La forme narrative du journal confère une certaine distance, ce qui peut surprendre car on s’attend justement à plus de proximité. Cela tient à l’écriture, à l’atmosphère que l’auteur a instaurée, l’émotion s’y fait rare et on peut le déplorer, l’écriture est froide, mais je pense que c’est pour rester fidèle au personnage qui semble flotter dans son être ; ainsi, comme sur des montagnes russes, nous passons de la frénésie au grand calme, à la peur avant le vide puis à la décélération brutale. J’ai aimé les trois personnages, mais j’ai préféré celui d’Eli. Quel parcours ! Quel voyage chez les comanches ! L’auteur nous fait découvrir cette nation dominante, parmi les plus puissantes, nous apprenons leur mode de vie, leurs rites, leurs traditions et croyances. Nous écoutons avec eux le bruit du vent et rien de ce qui vit sur cette contrée ne leur est étranger. Leur connaissance du monde végétal est totale et ils étreignent une liberté sans limite. C’est tout cela qu’Eli, rebaptisé Tiehteti-taibo (ce qui signifie « petit homme blanc ridicule ») va découvrir et apprendre. Je me suis attaché à cette nation indienne avec une grande facilité et beaucoup d’émerveillement. Ces comanches, l’auteur les représente loin de l’hagiographie. Tels qu’ils sont, parfois des sauvages barbares dénués de pitié, parfois des poètes, parfois des êtres capables d’empathie et de beaucoup de gratitude. Mais toujours un peuple libre en prise directe avec la vie et la nature.

Mais, tout au long de la lecture, une peine profonde m’étreint malgré tout, car je sais que cette peuplade vit ses dernières années de liberté et d’insouciance, car l’homme blanc continue d’avancer, de confisquer la terre, de propager ses maladies mortelles et de considérer les Peaux-Rouges comme des êtres inférieurs. Et de les voir progresser, mener leur vie de nomades, chasser le bison, en tirer le maximum (il y a dans ce roman un passage d’anthologie au cours duquel l’auteur nous décrit comment la totalité du bison est exploitée, rien n’est gaspillé, un moment édifiant pour notre société de consommation reine du gâchis). Et de les voir diriger des raids, explorer des terres, prendre soins des plus faibles, tout cela me brisait le cœur car je connaissais la fin tragique qui les attendait, tapie dans les méandres de l’histoire funeste.

C’est le plus souvent les chapitres dédiés à Eli qui faisaient naître en moi une émotion, un sentiment dont les deux autres personnages sont dépourvus, j’ignore si cela était une volonté de l’auteur ou si Peter et Jeanne-Anne sont un peu loupés de ce point de vue. Cela ne m’a pas vraiment gêné d’ailleurs, grâce aux comanches.

Au-delà du récit de trois générations qui ont participé à la construction d’un pays encore juvénile, l’auteur, en abordant de front les sujets de la confiscation de la terre, du génocide des indiens, de la cupidité et de la violence brute qui semble figée dans l’ADN de ce pays, en parlant de tout cela, Philipp Meyer nous raconte l’histoire de l’Amérique. De la folle poussée de fièvre vers l’Ouest à la bagarre pour la terre et l’éradication des tribus indiennes, de la bagarre suivante entre blancs pour la terre, toujours la terre, du schisme de la guerre civile à la découverte du premier puit de pétrole au Texas, le puit qui va changer la face du monde. C’est une folie humaine que nous dévide l’auteur, la fresque de la naissance du Texas sur un matelas de dollars et sur les cadavres entassés de pas mal de gens. C’est aussi la chronique du racisme ordinaire, contre les indiens bien sûr, mais aussi contre les mexicains, les noirs, les colons arrivés trop tard, bref, tout ce qui n’est pas yankee.

Et puis l’écriture, la langue, superbe. Page 692 : Les morts étaient des concurrents déloyaux, figés dans leur perfection quand la chair des vivants n’en finissait pas de faiblir.

C’est une performance sidérante sur une famille qui ploie sous le joug d’une ombre tutélaire et légendaire, « le colonel ». Alors quand les sentiments s’en mêlent, ou s’emmêlent, et que l’histoire et les velléités jouent les trouble-fêtes, tout devient incertain, l’avenir se teinte de noir et de sang. Le sang, la seule véritable constante en Amérique.

Seb.

Traduit par Sarah Gurcel.