Sur le ciel effondré, Colin Niel, Le Rouergue

Après un détour réussi par la Lozère, Colin Niel revient en Guyane pour la quatrième enquête d’André Anato, capitaine de gendarmerie d’origine ndjuka, amené à collaborer avec Angélique Blakaman, aluku, revenue médaillée de métropole après une intervention remarquée lors d’une prise d’otages. Un jeune amérindien est signalé disparu de son village du Haut-Maroni. Contactée par le père de l’adolescent, Blakaman fera tout ce qui est en son pouvoir pour le retrouver, au risque d’y laisser sa santé, mentale autant que physique.
Obia (paru en 2015) avait impressionné par son ampleur et la maîtrise du récit, auxquelles venait s’ajouter un tableau incroyablement vivant de la Guyane d’aujourd’hui. Colin Niel parvient à renouveler de manière éclatante la réussite que constituait ce précédent opus et, après y avoir exploré les séquelles de la guerre civile au Surinam et le trafic de drogue constant entre Guyane et métropole, il complète le tableau avec une description impressionnante de vérité de la vie sur le fleuve, dans cette région reculée du Haut-Maroni, où les populations natives d’amérindiens ont vu au fil des ans leur environnement se dégrader sous la poussée démographique liée à l’exploitation, légale ou non, de l’or présent en grandes quantités dans le sous-sol amazonien. Cet or qui, pour beaucoup, est une aubaine ressemble plus à une malédiction pour les amérindiens car le mercure utilisé pour l’extraction du minerai pollue les rivières et les poissons dont ils se nourrissent.  Ici, les garimpeiros brésiliens ont peu à peu chassé les noirs-marrons des exploitations aurifères et une ville s’est créée face à Maripasoula, sur la rive surinamienne, New Albina, ville de tous les trafics, de toutes les tensions également …
Dans cet environnement, difficile pour les populations amérindiennes de conserver et perpétuer leur mode de vie traditionnel. Ainsi les jeunes se retrouvent-ils tiraillés, pour ne pas dire écartelés, entre vie moderne et respect des coutumes. Envoyés étudier au lycée à Cayenne, ils se retrouvent brutalement confrontés à la réalité de la vie citadine dont ils ne connaissent rien, victimes de moqueries, voire de violences de la part des autres élèves, et le choc est rude. Dans ces conditions, le taux de suicides chez les jeunes amérindiens est bien plus élevé que dans d’autres catégories de la population. C’est un drame silencieux qui se joue en forêt, devant lequel les adultes se retrouvent complètement démunis.
Certains, dans l’espoir de donner un sens à leur vie, se tournent vers les nouvelles religions amenées par les évangélistes, toujours en quête d’âmes fraîches pour nourrir leur dieu et contribuer ainsi de leur côté à l’affaiblissement des croyances traditionnelles. Jouant sur la peur et la crédulité des populations locales, ces soldats de dieu s’implantent en force dans la région et certains villages se créent sous leur impulsion, entièrement habités de nouveaux convertis.
Pendant ce temps, sur la côte, à Cayenne, les jeunes, fascinés par le phénomène des gangs aux Etats-Unis, désoeuvrés, souvent au chômage, se laissent gagner par cette violence et des crews apparaissent ainsi dans les cités de la préfecture guyanaise, se lançant des provocations via Facebook, pouvant mener à des affrontements sans merci.
On le voit, la réalité guyanaise est multiple et complexe et ce n’est pas la moindre qualité de Colin Niel que d’éviter tout manichéisme, toute tentation de raccourci ou de résumé pour rendre le tableau plus compréhensible. Il se penche avec attention et empathie sur chacun de ses personnages et ses descriptions sonnent toujours juste, que l’action se situe dans les bidonvilles de Cayenne, dans ces villes-champignons poussées au bord du fleuve sans existence légale ou dans les légendaires Monts Tumuc-Humac, à la jonction de la Guyane, du Brésil et du Surinam.
Au-delà de l’indiscutable valeur documentaire de son roman, Colin Niel parvient une nouvelle fois à tenir son récit avec une grande maîtrise, soucieux d’efficacité autant que de crédibilité. Surtout, il se garde bien de juger ou de critiquer les contradictions de cette société guyanaise en proie à de nombreux dysfonctionnements et qui semble, chaque jour davantage, sur le point d’imploser. Le constat est dur mais objectif. Les 500 pages de Sur le ciel effondré se dévorent et le lecteur en sortira sonné, à la fois par le dépaysement et par une plongée réussie dans les tréfonds de l’âme humaine.
On ne pourra évidemment que vous recommander les trois premiers volumes de cette série d’exception, Les hamacs de carton, Ce qui reste en forêt et Obia (tous au Rouergue et en poche chez Babel), rassemblés ce mois-ci en une magnifique intégrale.