L’homme qui n’aimait plus les chats, Isabelle Aupy (éditions du Panseur), par Yann

Premier titre proposé par la toute jeune maison du Panseur, le roman d’Isabelle Aupy (que l’on découvre également) ouvre une nouvelle aventure éditoriale, placée, selon ce qu’on a pu en lire sur son site , sous les auspices conjugués de la différence et de l’exigence. Avançant avec prudence, l’éditeur Jérémy Eyme a programmé 2 titres pour 2019 et trois en 2020, choix que l’on ne peut qu’apprécier en ces temps de surproduction caractérisée.

Sur une île vit une poignée d’habitants, à l’écart du continent sans en être complètement coupés pour autant. Leur seul point commun : n’avoir jamais vécu « dans les clous », comme le dit le narrateur, différents, hors du troupeau et heureux de l’être. Menant une vie tranquille, les insulaires vont voir leur quotidien bouleversé le jour où leurs chats disparaissent, emportés par des hommes du continent. Envoyé à terre pour protester, l’instituteur du village n’en revient qu’un mois plus tard, avec un costume neuf et une femme de l’administration, avant que des agents ne viennent à leur tour installer un bureau sur l’île, afin de résoudre le problème. Mais les chiens que l’on propose finalement aux insulaires restent des chiens, même si l’Administration, curieusement, les nomme « chats » …

L’homme qui n’aimait plus les chats nous est présenté par son éditeur comme un descendant des grandes dystopies telles 1984 et Matin brun. Même s’il est toujours risqué de placer un ouvrage sous de telles références, force est de constater qu’Isabelle Aupy a bien lu et digéré ses classiques et en a surtout retenu le fait qu’une dictature ne s’empare pas systématiquement du pouvoir d’une façon brutale mais peut trouver ses origines de bien des manières.

Ici, c’est par le biais du langage que l’administration modifie de manière insidieuse la façon de penser de ces insulaires, que l’on imagine sans peine comme les derniers réfractaires à soumettre. En appelant un chien un chat (contrairement à l’expression bien connue), la bureaucratie étatique modifie en profondeur le rapport de chacun(e) à l’animal concerné mais surtout crée des dissensions au sein d’une population qui, jusque là, était unie. Car, si certain(e)s acceptent de prendre un chien et de l’appeler chat, d’autres vont monter au créneau pour remettre les choses à leur place.

  • Eh ! Ludo ! Tu fous quoi avec ce chien ?
  • C’est pas un chien.
  • Quoi ?
  • C’est pas un chien qu’ils disent.
  • Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si c’est un chien.
  • Ben non. Apparemment, c’est un chat. Même que c’est le professeur qui l’a dit. ils m’ont montré les papiers et tout, photo à l’appui, toutes les preuves, c’est un chat.

Avant l’argument ultime : « Ils m’ont même offert la laisse en prime, pour que j’le perde pas. » Politique, grande distribution, même combat … Et c’est ainsi que quelques irréductibles vont relever la tête et tenter de ramener le bon sens et la tranquillité sur leur île.

Si L’homme qui n’aimait plus les chats fait mouche, c’est surtout par cette démonstration selon laquelle les grands changements peuvent commencer de manière anodine, insidieuse, sans même que l’on y prête réellement attention . Isabelle Aupy nous appelle à la vigilance et, contrairement aux auteurs sous l’égide desquels elle publie ce roman, elle choisit l’optimisme, croyant toujours possible un regain de solidarité.

Yann.

P.S. : pour en savoir plus, www.lepanseur.com