Archives des enfants perdus, Valeria Luiselli (L’Olivier), par Fanny

Il est des livres que je mets du temps à quitter, tant l’impression est forte. Voici une histoire qui est une expérience littéraire, une plongée dans plusieurs mondes, une odyssée touchante, intime, universelle.

Valeria Luiselli (traduction Nicolas Richard) nous entraine sur l’histoire d’un couple recomposé, deux documentaristes tombant en amour lors d’un projet commun, celui d’enregistrer le paysage sonore de New-York.
J’ai déjà adoré l’inventivité de ce début par les sons, le rythme, l’ambiance de cette ville.

Les voici rapidement à quatre, un homme, une femme, un petit gars et une p’tite chouette, cette nouvelle vie ensemble, les sons familiaux comme un ronronnement réconfortant pour chacun.
Et puis le temps, les réflexions plus denses sur les nouvelles envies professionnelles,leurs ouvertures à d’autres thématiques au travers de la pulsation de la société américaine d’aujourd’hui, sa politique migratoire notamment.

Lui veut se concentrer sur les derniers peuples libres ayant résister aux Blancs, les grands chefs Cochise et Géronimo.
Elle se plonge dans les articles de fond dédiés aux enfants réfugiés, voulant aller au delà de l’exercice de façade du tribunal de l’immigration de New-York.

Leurs projets s’extériorisent hors de la Grosse Pomme tandis que leur vie de couple s’étiole.

Luiselli nous transporte alors dans le « vrai », l’épine dorsale de ce pays de migrants que sont les États-Unis tout en nous parlant, avec délicatesse, de la fin intime de deux personnes qui se sont tant aimés.
Mais avant de formuler cette séparation, ils décident tous deux d’organiser une aventure, celle qui les portera sur leurs territoires respectifs de recherche, vers le Nouveau-Mexique, leurs enfants à bord.
Je suis partie avec eux, dans cette voiture qui faisait défiler les kilomètres, les paysages de plus en plus nus, l’esprit ouvert aux vents, aux questionnements, aux enfants perdus, à l’écho des Chiricahuas.

Luiselli m’a fait vivre une aventure qui sort des sentiers battus, m’offrant des tableaux sonores qui touchent au plus profond de l’âme humaine.
Se laisser aller à ce roman a été une des plus belles choses que j’ai pu vivre de cette rentrée littéraire (même si celle-ci n’est pas finie…). Être bousculée au cœur, ressentir l’innocence de la beauté de ce monde, tout comme sa folie destructrice.

« Entendre est une manière de toucher à distance » reprend l’auteure à Murray Schafer. Alors j’ai entendu, lu, touché et penser si fort à ces enfants qui partent dans ce désert, un numéro de téléphone parfois inscrits sur leurs cols, espérant rejoindre une famille, un espoir.

J’ai aussi écouté ces deux enfants, ceux de la banquette arrière, avec eux aussi leur empreinte de vie, leurs doutes, leurs peurs, leurs observations directes face au dos de ce couple qui s’efface au fur et à mesure du périple.
Eux, frère et sœur pour toujours, « Ground Control » et « Major Tom » dans leur « Space Oddity », loin de leurs zones de confort. Ils explorent aux aussi.

Ce roman touche à la philosophie, la morale, la politique, pour nous raconter l’abandon et la souffrance des enfants perdus. Et tout cela avec une telle intensité que j’en ai encore les larmes aux yeux.

« Archives des enfants perdus » est un roman contemporain, fort, riche, qui porte longtemps en nous son écho et donne envie d’envoyer basculer ces frontières absurdes qui usent les âmes et aiguise l’absurdité humaine.

-Un-très-grand-roman-

Fanny.

Le coeur blanc, Catherine Poulain, L’Olivier

Une vie hors normes constitue forcément un sujet de choix lorsque vient l’envie d’écrire. Et c’est ce qu’avait brillamment réussi Catherine Poulain en 2016 avec Le grand marin, également publié à L’Olivier. Ce premier texte, inspiré de son expérience au milieu des pêcheurs d’Alaska, avait fait irruption à grand bruit sur la scène littéraire française et, après 230 000 exemplaires vendus et une dizaine de prix littéraires engrangés, il est en cours d’adaptation au cinéma.

Mais il n’y était finalement question que d’une partie de la vie de l’auteur. Personnage au caractère bien trempé, attirée par la route et l’aventure bien plus que par une quelconque carrière routinière, Catherine Poulain avait, avant même de partir au Québec puis en Alaska, connu la précarité et la vie épuisante des saisonniers, durant quelques années, dans le sud de la France où elle travaillait comme ouvrière agricole.

Le coeur blanc cultive donc le paradoxe d’être à la fois une sorte de contrepoint au Grand marin, tout en constituant un complément au récit que fait Catherine Poulain de sa propre vie, à travers le destin de Rosalinde et de ses compagnons de galère. On parle ici d’un contrepoint dans la mesure où le décor immense et glacé de l’Alaska a cédé la place aux parcelles agricoles d’un sud de la France écrasé par la chaleur.

En s’attachant à décrire le quotidien d’un groupe de saisonniers, quelque part en Provence, Catherine Poulain suit ce même idéal de liberté qui la mènera plus tard à l’autre bout du monde. Mais, plus que la liberté après laquelle ils courent, c’est leur difficulté à vivre qui caractérise d’abord ses personnages. Le travail est dur, le salaire misérable, l’hébergement souvent plus que précaire alors, pour supporter tout ça, Rosalinde, Mounia, le Gitan, Acacio, Césario et les autres se réfugient chaque soir dans la consolation éphémère de l’ivresse, qui leur rend la vie un peu moins dure et permet à leurs rêves de grandir.

Etre une femme ici, au milieu de tous ces hommes, n’a rien d’une évidence. Il faut supporter ces regards, ces mains qui se baladent un peu trop, ces insinuations, tout ce poids qui se libère et se déchaîne quand monte l’ivresse. Si la liberté est l’étoile qui guide ces hommes, le désir est celle qui les condamne à devenir des brutes incapables de penser autrement qu’avec leur sexe. La pénibilité du travail serait aisément supportable s’il n’y avait celle des hommes, qui viennent tour à tour, la nuit, frapper à la porte du camion où dort Rosalinde.

L’intention est louable de mettre en lumière ces hommes et femmes usés par la vie, le travail et les excès avant même de vieillir. A travers les voix de Mounia ou Rosalinde s’élève, claire et forte, celle d’une femme qui revendique sa liberté et le droit de disposer de son corps comme elle l’entend. Il est donc d’autant plus regrettable que, malgré cette volonté initiale, le roman se perde dans quelques longueurs et redites qui diluent la force du texte, défaut que n’avait pas Le grand marin.

Au final, Le coeur blanc, s’il s’avère moins réussi que son prédécesseur, confirme néanmoins le talent de Catherine Poulain pour donner une voix à celles et ceux qui vivent à la marge et dont les rêves seront toujours infiniment plus beaux que la réalité avec laquelle ils se coltinent au quotidien.

Yann.