Le Dernier thriller norvégien, Luc Chomarat (La Manufacture de Livres), par Aurélie et Yann

Il s’amuse toujours autant Luc Chomarat ! Il fait son retour aux éditions de la Manufacture de Livres avec un nouvel OLNI.

Qu’a-t-il inventé encore ? En fait il reprend un personnage déjà exploité dans « L’Espion qui venait du livre » publié chez Rivages en 2014. Delafeuille est un éditeur qui s’accroche comme il peut à son job. Il part en mission à Copenhague pour essayer d’acquérir les droits à la traduction du dernier roman de la nouvelle star du thriller nordique, Olaf Grundozwkzson. Il arrive en ville alors qu’un mystérieux tueur en série terrorise la population.

Tout part très vite en sucette : Delafeuille croise Sherlock Holmes au bar de son hôtel et se rend compte, à la lecture du livre d’Olaf, qu’il est lui-même un personnage de fiction. Comment se sortir de cette situation épineuse ? Au prix de quelques nœuds au cerveau et grâce à l’aide précieuse du grand Holmes, il chemine dans le récit, victime d’un auteur à l’esprit un poil tordu qui a « créé un cadre absolument neuf, fait de chausse-trappes inventives, où des univers en d’autres temps étanches se télescopent et finissent par se mêler, en un imbroglio purement mental qui suppose que l’écriture est un lieu à part, où tout peut arriver » (p.176).

Un bel exercice de style qui questionne les codes du polar, l’avenir du livre papier et le monde de l’édition, tout cela avec un humour omniprésent qui force habilement le lecteur à s’accrocher dans le labyrinthe des délires de l’auteur (le vrai cette fois, Luc Chomarat).

Je termine sur cet extrait de la p.19 qui vous donnera une idée du ton qui m’a tant séduite :
« Une jeune femme blonde et pâle se présenta avec un plateau. Delafeuille se frotta les mains, lui sourit.
– Un pastis.
– Nietvo pastis, répondit la jeune femme d’un ton glacial. Carlsberg beer.
– Alors un bourbon.
– Carlsberg beer.
– Oui, très bien. »

Aurélie.

Luc Chomarat fait partie de ces auteurs qui semblent se bonifier avec le temps, ceux dont on accueille la nouveauté un sourire au coin des lèvres. Après le très réussi (forcément) Petit chef d’oeuvre de littérature paru en novembre dernier chez Marest, l’homme revient à La Manufacture où il avait déjà publié Le polar de l’été en juin 2017. Sous ces titres clins d’oeil se cachent des ouvrages plus profonds qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Observateur affûté et inépuisable du monde du livre, Luc Chomarat fait feu de tout bois et dégomme allègrement auteurs et éditeurs, agents ou lecteurs.

Poussant toujours plus loin la mise en abyme, il imagine tout d’abord que ses personnages sont les protagonistes du livre dont ils sont venus acheter les droits, avant de partir définitivement en vrilles (maîtrisées) avec l’apparition de Sherlock Holmes ou celle de l’auteur nordique, lui-même prisonnier du roman qu’il écrit. Ces cascades narratives sont bien évidemment un beau prétexte pour Luc Chomarat qui n’oublie pas de pointer du doigt avec son humour habituel l’appétit malsain des lecteurs contemporains pour les romans dans lesquels on démembre allègrement de pulpeuses jeunes femmes…

Ce jeu permanent sur le processus narratif offre ainsi au lecteur quelques perles comme « Holmes l’attendait au début du chapitre suivant » ou, après une ellipse, « Une ellipse, prononça-t-il. On passait donc à la vitesse supérieure. » Chomarat est en verve, humour et imagination présents à chaque page, repoussant finalement l’intrigue initiale en arrière-plan. Et l’on appréciera également à sa juste valeur l’inventivité des noms norvégiens dont il affuble certains de ses personnages, entre hommage et caricature (le commissaire Bjonborg ou son adjoint Willander), sans parler de ceux qui sont simplement imprononçables (Flknberg ou Knllsson).

Mais ce qui interpelle vraiment, au-delà de ces pirouettes littéraires et drôlatiques, c’est la réflexion de l’auteur sur l’évolution de la littérature et la façon dont on l’envisage désormais, « un produit hybride, lisible exclusivement sous forme numérique, avec des liens qui permettront de diriger le lecteur vers des extraits vidéo et de générer automatiquement du crowdfunding pour toute forme dérivée du texte (…) Le livre, le film, le jeu se fondront dans un produit unique, interactif, à rentabilité maximum et immédiate ». S’inspirant de pratiques déjà vues sur le net, il imagine des thrillers que chaque lecteur peut modifier à l’envi, supprimant tel ou tel personnage ou imaginant, là aussi, les supplices à infliger à de jeunes femmes sexy …

Sous cette façade humoristique se cache une véritable réflexion teintée d’inquiétude face aux dérives auxquelles est soumise la littérature. L’amour du texte et de l’écriture disparaît au profit de la rentabilité, du sensationnel, de l’immédiateté. Et l’on se moque au final de savoir qui est le coupable, se demandant juste comment Luc Chomarat va retomber sur ses pattes. Il y arrive sans peine, à la dernière page, s’amusant ainsi jusqu’au bout de son texte tout en tirant discrètement une sirène d’alarme à l’attention de celles et ceux pour qui la lecture représente davantage qu’un simple passe-temps.

On retrouve donc dans ce Dernier thriller norvégien l’intelligence, l’humour et la finesse que l’on avait pu apprécier dans les précédents ouvrages de Luc Chomarat. Il y poursuit la réflexion amorcée avec Un petit chef d’oeuvre de littérature ou Le polar de l’été et parvient à nous faire rire tout en nous donnant matière à réflexion sur le monde dans lequel on vit, vu à travers le prisme de la littérature. L’exercice ayant sans doute ses limites, on attendra son prochain opus avec curiosité, désireux de voir ce que son imagination féconde nous réserve.

Yann.

Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat, Marest éditeur

Malgré un palmarès impressionnant, l’homme est d’une discrétion exemplaire. Imaginez un peu, il est quand même l’auteur du Polar de l’été (La Manufacture de Livres) et des Dix meilleurs films de tous les temps (Marest éditeur). Son roman Un trou dans la toile  (Rivages) a obtenu le Grand Prix de Littérature Policière en 2016. Certains se seraient arrêtés là. Pas lui. Non, Luc Chomarat nous propose aujourd’hui rien moins qu’ Un petit chef-d’oeuvre de littérature. En toute simplicité. Et qui sort la semaine de remise des principaux prix littéraires, on appréciera le pied de nez.

Il faudra bien reconnaître qu’après avoir, en une même rentrée littéraire, côtoyé les islamistes en Algérie, assisté à l’assassinat d’une famille entière aux Etats-Unis, recherché des enfants disparus dans les bois du Québec, échoué à résoudre le meurtre d’une adolescente en Nouvelle-Zélande ou assisté à l’abattage d’un des plus grands arbres du monde, une petite pause s’imposait. Et là, Luc Chomarat survient à point nommé avec ce court texte (140 pages à peine, parfois même des demi-pages), véritable concentré de finesse et de drôlerie mais pas seulement.

En s’attachant à la vie d’un roman intitulé Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat se livre tranquillement à une analyse du monde du livre, l’air de rien, et balance nonchalamment ici et là quelques flèches bien senties. Critique littéraire, blogueur, auteur, éditeur, lecteur, personne n’échappe à sa tendre ironie. L’angoisse de la page blanche, les difficultés de la création, les étiquettes réductrices, les prétentions exagérées, rien n’est oublié dans les tracas petits ou grands que peut connaître l’auteur.

Même s’il est beaucoup question de gloire ou de prestige ici, on n’y trouvera finalement que peu de grandeur quand chacun(e) est remis(e) vite fait bien fait à sa juste place, Rastignac ne pense qu’à baiser et faire la bringue, le blogueur fait des fautes d’orthographe même quand il parle, les médias ne se foulent pas trop, le libraire râle beaucoup, en déplaçant des piles de petits chefs-d’oeuvre à chaque fois qu’on colle une nouvelle étiquette au livre.

Le libraire était un peu las de ces questions cons. Un peu dépressif aussi, avec tous ces gens qui ne lisaient plus, ou qui lisaient des trucs cons, ou qui lisaient sur des écrans tactiles, sans compter ceux qui lisaient des trucs cons sur des écrans tactiles. On décida de ne plus s’adresser au libraire quand on voulait savoir quelque chose.

Il y a du Richard Brautigan dans Un petit chef-d’oeuvre de littérature, pas qu’un peu, et ça fait un bien fou de retrouver cette petite musique faite de fantaisie, de tendresse et d’humour. Il y a surtout cette intelligence et cette légèreté qui nous manquent parfois dans tous ces ouvrages qui nous passent entre les mains. Et Chomarat embarque du beau monde avec lui, n’hésitant pas à convoquer Proust aussi bien que Lovecraft, Hubert Selby Jr et Kawabata, ou encore Fredric Brown et Camus.

Et on ne résiste pas au plaisir d’un second extrait :

L’alcool devint à nouveau un refuge. Très littéraire. Il suffit de penser à Malcom Lowry. Il ne se réfugia pas dans les drogues. Les drogues, c’était plus rock’n roll que littéraire. Même si Gérard de Nerval, William Burroughs, Henri Michaux. A tort ou à raison, il associait la littérature à l’alcool. Par ailleurs, il avait vendu sa guitare électrique, une Ibanez de bonne facture, sur Le Bon Coin.

Loin de n’être qu’une simple pochade, Un petit chef-d’oeuvre de littérature aborde en passant, sans avoir l’air d’y toucher, des sujets aussi sérieux que la place de la culture (et du livre en particulier) dans le monde actuel, le processus d’écriture et ses aléas, et livre surtout une réflexion désenchantée sur la célébrité et le prestige, notions auxquelles les sociétés occidentales attachent peut-être un peu trop d’importance.

Un grand petit livre, une véritable bouffée d’air frais, un pur moment de plaisir (tiens, ça ferait pas un mauvais titre pour le prochain).

Yann.