Des souris et des hommes, John Steinbeck (Folio), par Seb

« Au soir d’un jour très chaud, une brise légère commençait à frémir dans les feuilles. L’ombre montait vert le haut des collines. Sur les rives sablonneuses, les lapins s’étaient assis, immobiles, comme de petites pierres grises, sculptées, et puis, du côté de la grand-route, un bruit de pas se fit entendre, parmi les feuilles sèches des sycomores. Furtivement, les lapins s’enfuirent vers leur gîte. Un héron guindé s’éleva lourdement et survola la rivière de son vol pesant. Toute vie cessa pendant un instant, puis deux hommes débouchèrent du sentier et s’avancèrent dans la clairière, au bord de l’eau verte. »

Chère lectrice, cher lecteur. Je ne vais pas en faire des tonnes avec ce roman. Pas besoin. Si tu le lis, tu sauras pourquoi. Si tu l’as déjà lu, alors tu sais. Durant les à peine 180 pages de ce livre j’ai vraiment eu la sensation d’être un vagabond. Le troisième larron invisible et muet qui accompagnait Lennie et Georges. J’ai marché avec eux le long des routes pulvérulentes et écrasées de soleil, j’ai arpenté les chemins de cailloux et de hautes herbes où glissaient en silence des serpents gris. Comme eux, je me suis arrêté sur un talus, soufflant après un raidillon trop long, et j’ai laissé mon regard galoper sur les espaces devant moi, les champs et les cultures, les alignements de fruitiers dont les branches croulaient sous l’effort et le poids. Je me tenais toujours en retrait de ces deux amis. Lennie, un géant un peu lent, un simplet au cœur gigantesque, un Ogre à l’âme d’enfant, et Georges, sec comme un coup de trique, tout ramassé en lui-même, le cerveau allant plus vite que ses jambes. Un bien étrange attelage.

Ces deux-là se sont bien trouvés, pour sûr. Ils sont aussi bien assemblés qu’une chèvre et un T-rex. Mais ça fonctionne. L’amitié a des secrets qui doivent rester secrets, elle emprunte des chemins qui n’existent que lorsque qu’on y a fait un pas, puis deux. Je me suis mis dans leur sillage il n’y a pas si longtemps que ça. D’abord je les ai entendus. J’étais allongé dans un pré et je regardais la course des nuages avec un brin d’herbe entre les dents. Ils parlaient fort, comme s’ils n’avaient jamais envisagé que quelqu’un d’autre habite ce pays. Ils se disputaient, une histoire de fille je crois. Le grand balèze, Lennie, avait posé ses grosses pattes lourdes sur les hanches de la donzelle, ou sur sa robe, je ne sais plus trop. Ensuite ils se sont calmés, et ils ont laissé leurs rêves prendre le pouvoir. Ils ont laissé libre cours à leur imagination et à l’espoir. Lennie a parlé de lapins, et Georges acquiesçait à chaque fois. Lennie parlait d’une petite maison et d’un potager, et Georges acquiesçait toujours. Ils ont ajouté des poules qui pondaient beaucoup d’œufs, et puis aussi un horizon assez court, barré par des petites collines vertes d’où dégringolait un ruisseau jamais asséché. Ils se racontaient comment, bientôt, ils seraient bien le soir, sur le porche, le cul dans leur fauteuil à écouter les insectes crissant dans le crépuscule qui ramperai et avalerai les arbres, les champs, le potager et les lapins.

Lennie demanda pour au moins la dixième fois à Georges s’il le laissera s’occuper des lapins. À la fin Georges soufflait parce que Lennie le fatiguait. Lennie est un colosse qui érode à force de questions redondantes. C’est un enfant prisonnier d’un corps trop grand pour lui, un corps avec des bras tellement pleins de force qu’il peut faire le boulot de trois hommes normaux. Lennie ne sent pas sa puissance. Souvent ses caresses sont des coups mortels. Ça lui arrive souvent ce genre de problème. Il caresse une souris qu’il a attrapé et d’un coup la souris est morte. Alors Georges se fâche tout rouge, mais ça ne dure jamais longtemps parce que Georges donnerait sa vie pour Lennie.

Dans cette Amérique des années 20 et 30, où des hordes de gens en hardes sillonnent les contre-allées de la Californie, quand on a un véritable ami avec qui partager ses rêves et regarder les étoiles en respectant le silence qui donne encore plus de valeur à l’instant présent, on peut se dire qu’on est malgré tout chanceux, même avec trois dollars en poche et aucune idée de ce que sera le prochain jour qui se fabrique dans la marmite de la nuit.
Lennie et Georges n’ont presque rien. Un vieux baluchon contenant une ou deux conserves, une couverture chacun, un vêtement de rechange, un couteau, des bricoles. Mais ils peuvent compter l’un sur l’autre et ça, ça n’a pas de prix. L’un travaille dur et l’autre réfléchit pour deux. Et il ne leur viendrait pas à l’idée de se quitter ou de se trahir, non, jamais cette drôle d’idée n’a traversé leur esprit.
Souvent le soir, toujours en retrait, je les observe. Ils sont un peu gauches dans leurs gestes, un peu empruntés, surtout Lennie qui bouge dans un corps trop grand pour son esprit. Mais j’attrape leurs regards, quand ils se posent sur l’ami qui dort, ou bien qui se lave au bord du ruisseau. Les yeux de Lennie quand Georges parle et explique des choses, ça vaut tout l’amour du monde. Ce sont les yeux d’un enfant qui écoute une personne plus haute que la lune.
Et puis il y a le timbre de leurs voix, ça ne trompe pas le timbre. Du miel et de l’amitié, il y en a dans leurs voix, des pichets entiers.

Je ne suis pas près d’oublier Lennie et Georges. Et Crooks non plus. Crooks le noir, le nègre qui vit dans un recoin de grange, qui sait parfaitement la place que ce monde-là lui réserve, Crooks heureux d’avoir seulement une place. John Steinbeck écrivait à l’époque de Faulkner, deux géants, deux écritures différentes. Quand l’un écrivait sur ce sud qu’il adorait et connaissait si bien, sur cette société complexe bâtie sur l’esclavage, sur ces désespérés bouffés par leurs sentiments violents, l’autre écrivait d’une manière plus politique. Steinbeck ne dénonçait pas la misère, il la montrait, il vous faisait endosser les haillons, dormir dans la paille ou à la belle étoile, endurer la faim, l’extrême fatigue d’un travail très mal payé. La politique du moins disant.

Les personnages de John Steinbeck parlent comme ils doivent parler, ils s’expriment avec des accrocs, mangent des mots faute de pain sans doute. Ils optent pour le silence plutôt que lever le voile sur leurs sentiments profonds. Mais si leurs paroles ont des blancs leurs actes eux, ne mentent pas.
Dans ce roman âpre et singulier, vous trouverez toute la grandeur humaine et toute sa petitesse. Le tout pétri et mélangé par un boulanger hors-norme.
Comme le dit Joseph Kessel dans son excellente préface : ce livre est bref. Mais son pouvoir est long.

Traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau

Seb.