Minuit en mon silence/ Par delà nos corps, Pierre Cendors et Bérangère Cournut (Les éditions du Tripode)

Pour une première chronique, parler de deux titres que l’on pourrait classer comme romans épistolaires, on va dire que c’était un tout petit peu risqué. Le genre de la correspondance, avouons le, paraît souvent dépassé, pour ne pas dire totalement ringard. On reproche souvent à ceux s’y étant essayés de tendre malencontreusement vers un lyrisme mielleux, voir douteux. Pourtant, j’ai trouvé l’exception, pire, deux exceptions, qui vont, je l’espère, vous faire revoir votre jugement. Les deux textes en question ont été écrits respectivement par Pierre Cendors et Berengère Cournut, tous deux écrivains publiés aux éditions du Tripode. Rien n’était prévu à la base, si ce n’est que l’ouvrage de Pierre Cendors donna l’impulsion à Bérengère Cournut de lui répondre.

« Minuit en mon silence », c’était pour moi une première claque rien qu’à la lecture du titre. Tout me portait à croire que j’allais être transportée par le style et la plume de l’auteur. L’histoire n’avait en elle même, rien d’original pourtant. Un jeune lieutenant et poète allemand tombe éperdument sous le charme d’une jeune française âgée de 20 ans, au moment où la Première Guerre mondiale éclate. Werner Heller se voit donc envoyé au front, sachant pertinemment qu’il ne reverra sans doute jamais, la fascinante Elisabeth. A partir de cet instant, l’auteur aurait pu basculer dans un pathos certain, à faire pleurer dans les chaumières. Bon hé bien, absolument pas voilà. Werner sait et sent venir sa mort, sans en douter une seule seconde. La mélancolie qui se dégage de lui n’a rien de surfait au contraire, elle lui permet moult considérations concernant l’amour, tonitruant, la solitude, comme la plus sûre des compagnes. Son trouble est total, le sentiment de mort imminente exacerbe sa sensibilité, le rendant au plus près de l’incongru de la situation : aimer une parfaite inconnue, aimer ce qu’elle a semblé projeter, un fragment de perception. Comme s’il déambulait sans but, à part celui de croire et espérer en ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais, Werner semble presque apaisé par le silence qui se fait naturellement tout autour de lui, la guerre se poursuivant. Si les mots ne parviendront à la destinataire que bien après la mort du lieutenant, ce dernier se réjouit presque d’avoir pu partager de cette poésie qui lui tenait tant à cœur, cette poésie qui le libéra d’un monde dans lequel il n’avait aucune foi.

Bien entendu, après avoir refermé le livre, il était compliqué de penser et passer à autre chose, l’émotion sincère face à un texte écrit avec les tripes. J’étais en toute franchise, totalement ravie d’apprendre qu’une réponse avait été écrite, de plus par une autrice que j’aimais beaucoup.

« Par delà nos corps », là aussi, le titre eu un écho certain chez moi. J’attendais quelque chose de beaucoup plus charnel, de plus mûr et moins onirique. Un autre regard par Elisabeth, des décennies plus tard, qui apprends simultanément la mort de son mari sur le front, et l’existence d’une lettre de Werner qui lui était destinée. Il n’y a là, aucune place pour la mélancolie et la contemplation, Elisabeth fait partie de celle qui reste, il lui faut agir. Infirmière volontaire soignant les soldats blessés, elle renoue avec la réalité de la guerre, celle qui dévore tout sur son passage,les corps, les âmes, les espoirs. Après l’horreur de la guerre, elle fuit à travers l’Europe, elle goûte à la vie et la consomme dans les bras d’amants de passage. La mer, toujours présente dans les diverses allusions d’Elisabeth, tantôt déchaînée, parfois plus sereine, mais toujours renouvelée. Il y a là une rupture, avec l’image éthérée, presque pieuse, qu’évoquait Werner dans sa lettre. Le rapport à la chair, au vivant, au corps, en opposition totale au flottement, l’onirisme , la mort. La maternité d’Elisabeth est comme une nouvelle perception du reste du monde, encore une fois elle se révèle plus forte, plus entière. Ces deux êtres qui finalement n’ont fait que s’appréhender à travers des regards, resteront liés à jamais : à travers la puissance des mots de Werner, au fil des rencontres passionnées d’Elisabeth.

Pour conclure, si l’exercice de style est hautement réussi, c’est surtout la justesse de ces deux auteurs contemporains qui donne du corps à cette correspondance.

Roxane.