Zébu boy, Aurélie Champagne (Monsieur Toussaint Louverture), par Fanny

Aurélie Champagne porte en elle une langue et, pour un premier roman, c’est déjà remarquable. Et quand, en plus, l’histoire marque le pas et vous emporte, alors là, c’est coup de cœur !

Zébu Boy fut un valeureux garçon vacher, lors des combats, il s’opposait à la bête, la faisait résister, plier. Zébu Boy reste toujours ce beau garçon à la stature imposante, au regard profond. Zébu Boy partit un jour à la guerre pour la « Très Grande France », qui lui prit ses amis, sa fierté, jusqu’à ses godillots.
Ambila revient à Madagascar, son pays, en Mars 1947.
Il veut recoudre son histoire, recréer le troupeau qui faisait la fierté du père. Peut-être pour ressentir de nouveau la force d’être vivant, appartenant à une terre.
Ambila fait alors le plein d’aody, des remèdes ancestraux comme colliers porte-bonheur selon la circonstance. Il les vendra aux plus nécessiteux d’esprits forts, aux plus offrants surtout.

Zébu Boy veut renaître et nous emporte dans sa quête. Il nous embarque comme il embarquera son partenaire d’aventure, Tantely, à la main blessée à cause d’un amour déçu.

Nous voilà sur les routes à l’heure où l’insurrection gronde.
J’y ai découvert tout un pan de l’histoire malgache que je ne connaissais pas.
Le 29 Mars 1947, une jacquerie sanglante fait face au pouvoir colonial, Madagascar veut sa liberté, la revendique à coup de sagaies, de machettes et d’amulettes.

Le destin d’Ambila le pose sur cet instant alors que résonne encore en lui l’écho effroyable de la guerre. Les images se superposent et agitent notre héros.

Aurélie Champagne nous transporte avec Ambila par Zébu Boy : sur un même tempo, le passé récent violent entrelace le présent rageur.
La tension monte, les réminiscences se font plus vives, happée je fus, car « Zébu Boy » est un roman qui devient une odyssée, un chant, un cri.

Voici une histoire qui tatoue l’esprit pour en faire, de nouveau, une publication puissante des éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Fanny.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris (éditions Monsieur Toussaint Louverture) par Yann

416 pages pour 1 kilo 400, rien à dire, l’objet en impose, d’autant plus quand on découvre sur la couverture la mention « Livre premier ». Parce que donc il y aura une suite (et fin), tout aussi considérable. Non pas qu’on soit habitué à jauger un bouquin sur ces chiffres finalement peu intéressants, non, ici, c’est le niveau atteint sur la longueur qui impressionne. Il a été difficile, depuis sa sortie, de passer à côté de ce roman graphique exceptionnel qui devrait en toute logique s’imposer comme une des meilleures publications de l’année, toutes catégories confondues.

On passera sur l’histoire d’Emil Ferris, aussi forte et touchante soit elle, le bouquin se suffit largement pour ce qui est de convaincre. Alors, l’histoire, quelle est-elle ?

Karen a dix ans et vit à Chicago, à la fin des années 60. Passionnée d’histoires de monstres, fantômes, goules et autres zombies, elle écrit et dessine son journal intime, dans lequel elle se représente comme un petit loup-garou. Entourée de sa mère malade et de Deeze, son frère, Karen apprend soudainement la mort de sa voisine, Anka, la plus jolie femme qu’elle ait jamais vue. Ne croyant pas à l’hypothèse du suicide, Karen va se lancer dans sa propre enquête et se rendre progressivement compte que les monstres ne sont pas forcément toujours ceux que l’on imagine.

Riche, foisonnant, dense, le dessin d’Emil Ferris est exigeant et sidère avant tout par sa finesse et sa beauté formelle, ses traits de stylo bille composant des planches sublimes impossibles à survoler d’un simple regard. Ou alors, il faut reprendre le livre, s’y replonger, se laisser captiver par cette narration impeccable et surprenante de maîtrise. De toutes façons, on le relira, ce livre, que la première lecture ait été attentive ou non, on y reviendra car subsistera toujours le sentiment d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir loupé un truc, une case, un bout de texte … Bref, il faut se donner du temps et être capable de le prendre réellement pour l’apprécier comme il doit l’être.

Au-delà de l’histoire touchante de Karen, c’est celle d’Anka Silverberg qui est au cœur du récit, cette femme née au mauvais endroit au mauvais moment. Le récit déjà riche en émotions gagne en intensité lorsqu’est évoqué le destin de cette voisine trop tôt disparue. Emil Ferris navigue ainsi entre les années 60 et la vie familiale de Karen et la jeunesse d’Anka en Allemagne dans les années 20.

Entre le contexte familial et l’environnement politico-historique dans lesquels elle grandit, Anka aura peu d’occasions de voir la vie du bon côté, seules quelques rencontres plus ou moins fugaces apporteront un peu de répit à son existence. C’est en écoutant une série de cassettes sur lesquelles la jeune femme a laissé le récit de sa vie que Karen prendra conscience que certains humains possèdent d’incroyables capacités à se comporter comme des monstres.

On l’a dit, l’ouvrage est dense, au dessin comme au scénario, mais il constitue une plongée saisissante dans un univers unique, une véritable expérience de lecture, dont on attendra avec avidité le prochain volume, qui, on n’en doute pas un instant, devrait confirmer ce sentiment d’avoir eu dans les mains une œuvre comme on en croise peu dans une vie, classique instantané à ranger aux côtés de Maus ou Persépolis par exemple.

Yann.