Fin de ronde, Stephen King (Albin Michel) par Seb

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassie

« Toujours le même…Assis dans son fauteuil à regarder le parking couvert. Je parle, je pose des questions, il en lâche pas une. Il mérite l’Oscar des traumatisés du cerveau, pas de doute là-dessus. Mais il y a des rumeurs qui courent à son sujet. Certains disent qu’il a des pouvoirs de télékinésie. Qu’il peut ouvrir et fermer l’eau dans sa salle de bains et qu’il le fait parfois pour faire peur au personnel. Pour moi, c’est des conneries, Mais quand Becky Helmington était encore infirmière-chef, elle disait avoir vu des trucs plusieurs fois – les stores qui claquent, la télé qui s’allume toute seule, les flacons qui se balancent sur le pied à perfusion. Et elle est ce que j’appellerais un témoin crédible. Je sais que c’est difficile à croire… »

Brady Hartsfield, le tueur à la Mercedes, végète toujours dans la chambre 217 de l’hôpital des cérébrolésés. Depuis plus de sept ans, il gît tel un légume insensible aux saisons et aux gens. Son médecin, le docteur Babineau, qui rêve de devenir célèbre, fait des expériences qu’il tient secrètes sur son patient si précieux. Mais le patient Hartsfield, s’il est bien emprisonné dans son propre corps, a le ciboulot qui tourne à plein régime, en secret. Et il rêve de nouveaux carnages…Et il pense à Bill Hodges…Avec un vilain rictus intérieur…

Voilà, c’est terminé, finie la trilogie Bill Hodges. Il va me manquer ce bon vieux Bill, et son employée Holly aussi, je me demande même si ce salopard de Brady ne va pas me manquer un tout petit peu – avoir quelqu’un à haïr, c’est pratique, ça évite de se chercher une autre cible. Bon, je vous rassure immédiatement, je suis assez éloigné de l’état de déprime réelle dans lequel je me trouvais en 1991, quand j’avais avalé tout d’un trait en moins d’une semaine les trois volumes format poche du terrible Ça. Je m’en souviens comme si c’était hier. Après avoir refermé le dernier livre, j’avais navigué durant deux ou trois jours dans une sorte de mini déprime, rien ne me faisait envie, j’étais sans force et je me répétais sans cesse, en songeant aux personnages « c’est fini, je ne les reverrais jamais, Beverly, Bill, les autres, terminé ».
Ici, rien de tel. Cette trilogie, si elle est d’excellente facture n’arrive pas au niveau de Ça. Il y a de la marge. Cela dit, je n’en reviens pas de l’imagination du Maître. Au début de troisième tome, quand j’ai vu ce qui se dessinait, je me suis demandé comment il allait faire pour se sortir de ce piège dans lequel il s’était fourré tout seul. Si vous avez lu l’incipit de cette chronique vous savez qu’il va être question de télékinésie, de choses de l’esprit, de trucs qui nous échappent. Ils nous échappent mais c’est crédible, je veux dire plausible. Tout le talent du King réside là, parvenir à rendre possible des évènements qui, sous la plume d’un autre nous feraient nous taper sur le ventre et devenir tout rouge d’avoir trop ri. Si vous êtes des habitués du King, vous ne serez pas désarçonnés, le Maître à déjà exploré et travaillé des personnages dotés (affligés ?) d’un pouvoir particulier, que ce soit dans Charlie, Carrie, Dead zone, La peau sur les os ou bien encore La ligne verte.
Ce mec est balèze, oui je sais, ce n’est pas vraiment un scoop. Son style n’est pas ce que j’appellerais un style qui marque, dans le sens qui respire la poésie ou le lyrisme, la beauté, mais il y a dans cette plume, quelque chose, un mystère, une magie qui plane et qui jamais ne se dévoile, un secret qui fait que « ça marche ». Il y a ce ton qui nous est si familier, il y a cette faculté à narrer avec une telle puissance, Stephen King est avant tout un formidable conteur qui exploite des idées que lui seul peut faire germer, ou ramasser sur le bord de la route lors de ses promenades quotidiennes sur les chemins du Maine, qui sait comment il les trouve. Il possède toujours cette faculté à vous trouver la formule, vous la planter dans l’œil et l’esprit, cette tirade qui de loin n’a l’air de rien mais qui lorsqu’elle se présente devant vous fait apparaître l’Image, la Scène, cette chose tellement visuelle, quasi cinématographique. J’ai un exemple très concret, ça se passe page 207 : Sa visiteuse entra timidement, comme s’il pouvait y avoir des mines dissimulées dans le sol.
Je suis sûr que vous l’avez dans la rétine, vous la voyez s’avancer en posant les pieds avec une grande prudence, avec ce léger ressort dans la jambe pour amortir le contact avec le carrelage.
King c’est ce pouvoir-là, et il s’en sert un paquet de fois dans ce livre. Dans son livre Ecriture, mémoires d’un métier, il parle d’une sorte de télépathie entre le lecteur et lui. Il y a de ça.
Bref, vous ne devriez pas vous ennuyer avec cet ultime volet, ce dernier tour de piste, cette Fin de ronde, comme disent les flics qui partent à la retraite.
Sans spoiler quoi que ce soit, je peux vous dire que le Maître à soigné sa sortie, il y a mis du cœur, de l’émotion et un beau Symbole qui vous apparaîtra quand vous y serez. La boucle est bouclée.
J’ai lu ce dernier opus presque quatre ans après le premier. Et vous savez quoi ? Ce fut comme si j’avais lu la trilogie l’année dernière. Les personnages étaient bien nets, avec leurs tics, leur voix, leur démarche, ils étaient tellement présents. Pas un n’était amoindri par le temps, pas un n’avait été un peu effacé, ils avaient tous leurs belles couleurs flamboyantes, c’était comme s’ils m’avaient attendu dans un coin de la bibliothèque, avec Bibli Al et son chariot. C’est bon signe non ?
Quand même, ce Brady Hartsfied, je me demande s’il n’a pas un lien de parenté avec Annie Wilkes. Je ne serais pas étonné.
Quand même, il va me manquer l’ex inspecteur de première classe Bill « Kermit » Hodges. Un vrai bon mec. De la race de ceux auxquels on s’attache.

Seb.

Mr Mercedes, Stephen King (Albin Michel), par Seb

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassie.

Juin 2015. J’ai passé les derniers jours de mai et les premiers de juin le nez dans le dernier Stephen King. Tous les soirs, après le repas pris en terrasse grâce à la météo favorable, après avoir embrassé mes enfants et raconté l’indispensable histoire (autant à eux qu’à moi), je m’installais dans mon fauteuil disposé sur la même terrasse et allais chercher le fameux bouquin du Maître pendant que mon café chauffait dans le micro-ondes.

Ensuite je m’installais avec ce ciel vespéral typique comme unique plafond et la prairie herbeuse et bruissante courant à mes pieds. Une brise légère et envoutante passait entre mes jambes et dispersait autour de moi les parfums délicieux du jasmin et du chèvrefeuille. Le régiment de grillons qui colonisent le pré fleuri mettait un point d’honneur à remplir l’espace de son chant indispensable à toute ambiance estivale.

J’ouvrais le livre avec gourmandise et le festival recommençait, les pages tournaient, tournaient, mon esprit se régalait et la joie pouvait se lire sur mon visage (d’après les observations de ma femme installée à côté de moi qui elle lisait un disciple du Maître, « L’aube des fous » d’Anthony Signol). La seule différence entre nous deux c’est qu’elle ne boit pas de café le soir, elle dit très sérieusement que ça l’empêche de dormir, moi je réponds d’une manière systématique que c’est « psychologique ».

Enfin, je commence sérieusement à digresser là …

Ce nouveau roman de Stephen King est un enchantement mes amis. Et ce roman est un polar !

Oui, vous avez bien lu, le Maître s’aventure pour la première vraie fois sur ces terres sombres et infiniment intéressantes, ces endroits mystérieux et inquiétants où il est possible de sonder l’âme humaine et de sentir l’effroi de ce que l’on voit.

Le Maître est un impétrant mais pas un débutant. Il s’en tire avec les félicitations du jury, en fait dans le jury j’étais tout seul mais est-ce important ? Je ne doute pas une seule seconde que vous voterez aussi pour les félicitations une fois que vous aurez lu ce magnifique ouvrage. Et vous ajouterez peut-être un prix spécial du jury !

Dès le début c’est le panard ! La première phrase me remet immédiatement dans l’ambiance, la « patte King ». Une phrase anodine simple, mais qui vous met dans le ton, le Maître sait faire ça comme personne, on a l’impression qu’il connait la personne dont il parle, qu’il a vécu les mêmes soucis, les mêmes coups durs. Si ça se trouve c’est lui qui a vendu la vieille Datsun dont il est question au tout début.

Très vite ça dégénère, l’action file et les personnages sont éclatants de crédibilité. Ils nous sautent à la gorge et ne nous lâcheront plus jusqu’à la fin.

Avec un talent très proche de ses meilleures productions, l’auteur s’installe aux commandes et nous pilote dans le « King Park Polar » avec brio, subtilité et beaucoup d’originalité. Avec nous, assis à ses côté, nous faisons la connaissance de Brady, le barjot de l’histoire, Bill Hodges l’ancien flic à la dérive qui décroche le premier rôle, Jérôme le petit noir malin pour qui on ne peut s’empêcher d’éprouver beaucoup de tendresse (et sans cesse on serre les fesses en se disant « pourvu qu’il ne meurt pas ! »), Janey sensuelle et surprenante femme et toute une petite galerie de personnages très réussis qui défilent devant nous et jouent leur parfaite partition.

Ah mes amies et amis, le Stephen s’est démené pour nous régaler et nous scotcher à son histoire. Il ne se contente pas de nous mitonner un récit superbe de suspense, il nous crée des personnages magnifiques, creusés, sculptés, peaufinés, du grand art.

Prenons l’inspecteur (ex-inspecteur de 1ère classe) Bill Hodges. Oh quel bonheur !

Flic de haut vol, enquêteur chevronné et très respecté, il se retrouve à la retraite et semble perdu. Du jour au lendemain il passe des rues agitées et des enquêtes obsédantes au désert calme de son fauteuil et à la terrible vacuité des programmes télé (la télévision américaine en prend pour son grade au passage). Il navigue dans un océan de dépression, accroché à sa petite coquille de noix et d’espoir, se contentant de se gaver de sucre et de gras en s’hypnotisant devant cet écran vulgaire et sans une once d’intelligence. La zapette dans une main et son flingue dans l’autre. Chaque jour lui-même ignore duquel il va se servir, il est au bout de la route, presque au bout tout court. La déprime mine ses fondations d’homme et gangrène son moral d’ex-flic.

Au moment où nous le croyons perdu se passe un évènement comme seule la condition humaine peut en créer.

Brady, le toqué dont je vous parlais plus haut, quelques semaines plus tôt a foncé dans une foule composée de milliers de personnes avec une grosse Mercedes qu’il avait volée. Ce fut une terrible boucherie, huit morts, des dizaines de blessés, d’estropiés, de traumatisés. Il s’en est tiré, personne n’a pu le retrouver. La presse le surnomme « Mr Mercedes ».

Brady vient d’envoyer une lettre à l’ex-inspecteur Hodges. Il veut le provoquer, l’aider à en finir avec sa petite retraite si minable. Mais la réaction de l’ancien flic n’est pas celle escomptée. Le gaillard a de la ressource, il se pourrait qu’il décide de reprendre l’enquête en « off ».

A partir de cet instant le face à face entre les deux hommes monte en puissance, nous nous trouvons en alternance dans leurs tronches et on n’en croit pas nos yeux de voir comment ça tourne. Nous descendons dans les bas-fonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de pire, de plus lâche, de plus misérable. Nous y trouvons aussi la peinture à peine écaillée d’une société qui dérape, tourne en rond et ne parvient à rien d’autre que le néant.

Avec une vitesse assez stupéfiante, nous nous amourachons de cet inpecteur sur la touche et en fin de cycle, de cet homme divorcé, boudé par sa fille et noyé dans ses souvenirs de « quand il était flic« . Un homme qui va comprendre peu à peu qu’il a peut-être encore des choses à faire sur cette maudite terre.

Mais nous sommes dubitatifs, Bill Hodges est parti à la retraite peu après le carnage du City Center (l’exploit de Mr Mercedes), lui et son coéquipier ne sont parvenu à rien, comment réussirait-il maintenant qu’il est retraité, dépourvu des facilités de la police et de sa puissance !

Tout l’art du Maître réside là.

Et puis son écriture est toujours aussi bandante ! Oups …

Page 160 je tombe sur ça : Assis dans un magnifique silence, il relit la lettre …

On trouve aussi pêle-mêle des considérations : Pourquoi boire à l’excès quand la vie est belle sobre ? ou des images originales qui nous parlent : Elle se détourne vers le parking sans attendre de réponse, ses talons communiquant son message d’indignation en morse.

Enfin, comment ne pas rester stupéfait devant l’efficacité de cette écriture magistrale : Des gens crient. Des klaxons retentissent et quelques alarmes de voitures beuglent. Ça sent l’essence, le caoutchouc brûlé et le plastique fondu.

Pas besoin d’en faire des tonnes, nous y sommes, là, au milieu des amas de tôles en combustion, dans la fumée âcre et noire, dans la panique et la peur. La description de cette scène sur une seule page est d’une maîtrise absolue, un modèle du genre. Les comportements des gens autour sont analysés, mis sous les projecteurs, ils se mélangent aux sentiments éprouvés par les personnages impliqués, et on se dit, putain quel talent !

Mesdames messieurs, ce Mr Mercedes est excellent, pour peu que vous ne soyez pas déstabilisés de retrouver le King sur le terrain du polar, car c’est une sacrée putain de bonne nouvelle pour le polar !

Bon je suis d’accord, plusieurs de ses anciens romans peuvent s’assimiler à du polar, comme Charlie ou Marche ou crève. Parfois, à visage dissimulé, il a commis des romans noirs, tels Blaze, Chantier ou La peau sur les os. Mais à chaque fois ou presque, il y avait une dose plus ou moins forte de Fantastique. Avec Mr Mercedes et les deux autres livres qui constituent la Trilogie Bill Hodges, il assume pleinement ses prétentions et il se révèle à la hauteur.

Après plusieurs interminables années au creux de la vague (on ne va pas se mentir hein !), le Maître proclame qu’il est réellement de retour, et c’est pour notre plus grand bonheur.

À très vite pour la chronique de Carnets noirs, le second volume de la trilogie Bill Hodges.

Liens de sang, Octavia Butler (Dapper Littérature)

Ayé j’ai terminé Liens de Sang de Octavia Butler, elle l’a publié en 1979 et je trouve que le livre a pas du tout vieilli si tu veux tout savoir.

J’ai pas vraiment les mots adéquats alors plutôt que d’être maladroit je vais pas faire trop le mariole et je vais juste te raconter l’histoire et aussi que j’ai vraiment mais vraiment vraiment beaucoup aimé.
Y’a Dana et Kevin tu vois c’est un couple mixte (elle est afro-américaine et lui c’est juste dit qu’il est blanc) et ils vivent en Californie à la fin des années 70 et à un moment y’a Dana qui jump dans le passé sans qu’on sache vraiment pourquoi mais elle est balancée à l’époque de l’esclavagisme et des plantations dans le Sud des États-Unis tu vois ?

En fait pas longtemps après tu percutes qu’elle « est envoyée » dans le passé à chaque fois qu’un de ses ancêtres est en danger de mort. Et elle aussi elle revient dans son époque à chaque fois que sa vie est menacée dans le passé.

Et tu vois aussi à un moment y’a Kevin qui se jette sur elle au moment où elle est happée dans le passé et du coup il part avec elle. Comme ça même lui en tant que blanc de l’époque contemporaine il se rend compte de tout ce qu’on a pu faire comme merdes et tout. Et ça va même mettre leur couple à rudes épreuves et tout. Mais quand même c’est un roman ils s’aiment et ils aiment aussi leurs défauts parce que ça les aide à survivre ensemble.

Et Octavia Butler elle a des phrases qui marquent bien la tête si tu veux tout savoir.

Anyways, c’est un livre à lire pour sa richesse historique, sa justesse d’esprit (tant sur la condition des esclaves mais aussi de la condition des femmes esclaves et des femmes d’aujourd’hui – même si ça se passe à la fin des 70’s).

Les réflexions menées sont habiles (« qui t’es pour me juger sur mon époque avec tes concepts du futur ? ») et les clivages entre les différents personnages gavé constructifs.

Voilà moi je connaissais pas Octavia Butler et j’avais jamais rien lu d’elle mais je pense que si je trouve d’autres bouquins y’a grave moyen que je m’en grignote un par envie subite.

Mouip mouip
Lou.
Traduit par Nadine Gassié.