La forêt muette, Pierre Pelot (Verticales), par Yann

On a récemment proclamé ici même l’amour que l’on porte à l’immense Pierre Pelot, à l’occasion de la sortie des Braves gens du Purgatoire, annoncé comme son ultime roman. Puisque l’occasion nous en est donnée, remontons aujourd’hui jusqu’en 1998, année de publication de La forêt muette aux éditions Verticales. Encore disponible sous ce format, le roman a également été réédité en version numérique par les éditions Bragelonne en 2013, dans la collection « Bragelonne Classic – Terreur ».

On l’a déjà dit, les étiquettes ne nous semblent pas avoir réellement de valeur quand on cause littérature, alors, « Terreur » ou autre chose, finalement … Evidemment, pour qui aura découvert Pelot avec un de ses derniers romans, le choc risque d’être rude tant l’écriture et le traitement de l’histoire sont ici aux antipodes de ce style luxuriant, ces phrases qui semblent ne jamais reprendre leur souffle, ces descriptions riches et détaillées qui caractérisent l’écrivain des Vosges depuis quelques années.

Ici, comme dans bon nombre de ses ouvrages plus anciens (pour mémoire, pas loin de deux cents livres au compteur), Pierre Pelot se concentre sur l’histoire, le cadre, les personnages et les dialogues et son écriture vise la justesse et l’efficacité, voire la sécheresse, maintenant au long de ce récit une tension permanente qui bouscule le lecteur autant que Dien et Charlie, principaux protagonistes de ce concentré de noirceur.

Les deux hommes, bûcherons, travaillent ensemble dans un secteur redouté des montagnes vosgiennes, le tristement célèbre « Cul de la mort » où furent commises un certain nombre d’horreurs durant la seconde guerre mondiale et où d’autres hommes périrent encore au cours des décennies suivantes. Charlie et Dien sont les derniers à accepter d’y travailler, malgré la dangerosité du site et la pénibilité du travail. Jusqu’au jour où apparaît une jeune femme parlant une langue inconnue … Nul ne soupçonne l’ampleur de la folie qu’elle emmène avec elle.

Loin de se résumer à un roman de genre, terreur, angoisse ou autre, La forêt muette en dit long sur les hommes et la guerre, sur la façon dont celle-ci fauche des vies et brise impitoyablement ceux qui en reviennent. Dien, survivant d’Indochine est traumatisé à jamais par ce qu’il y a vu et considéré à ce titre comme un homme instable et perturbé. Charlie, lui, n’a pas vécu le conflit mais une enfance difficile qui a fait de lui un être que l’on ne prend pas souvent au sérieux, une sorte d’idiot du village. Avec en arrière-plan, les échos des atrocités perpétrées pendant la guerre, l’apparition de cette jeune femme devant les deux hommes au mental fragile va provoquer une explosion qui n’épargnera personne.

Concentré sur 190 pages, ce roman est une plongée aux enfers qui rappellera inévitablement le cauchemardesque Délivrance de John Borman, film profondément marquant pour celles et ceux qui l’ont vu. Etouffant, cruel et humain malgré tout, La forêt muette est un texte qui ne s’oublie pas, et, surtout, ne laissera pas indifférent. C’est aussi dans ce grand écart entre certains de ses livres que l’on reconnaît la marque d’un grand écrivain, cette capacité à se renouveler sans cesse, sans se préoccuper une seconde de ménager son lectorat. En ce sens, La forêt muette est encore une réussite à mettre à l’actif de Pierre Pelot, même si ce ne sera sans doute pas son livre le plus facile à conseiller.

On vous épargnera le couplet « Ames sensibles … blablabla » mais vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

Yann.

Braves gens du Purgatoire, Pierre Pelot (Héloïse d’Ormesson) par Yann

Pfff, gros morceau là … Je ne sais même pas vraiment comment attaquer. Pierre Pelot, nom de Dieu, on parle pas du premier venu, là. Et pour son dernier, non, son ULTIME bouquin. Ca semble pas envisageable quand on suit le bonhomme depuis plus de trente ans, quand on a découvert à 12 ou 13 ans les aventures de Dylan Stark (rééditées chez Bragelonne en 2017) puis dévoré les textes sortis de l’imagination fiévreuse d’un Pierre Suragne aussi inspiré que prolifique, au sein des défuntes collections Fleuve Noir Angoisse et Fleuve Noir Anticipation avant de le suivre au fil du temps et des éditeurs jusqu’à ce texte dont on a du mal à admettre qu’il est la dernière étape avant que Pelot ne se taise.

Je suis la brume, Mais si les papillons trichent, Mecanic Jungle, L’enfant qui marchait sur le ciel, Et puis les loups viendront, Le Dieu truqué, voilà pour quelques bouquins signés Suragne, suivis de tant d’autres ensuite. Grande est la tentation de rappeler la carrière de l’homme des Vosges, d’essayer de comptabiliser précisément tous les romans qu’il a pu écrire, avant d’y ajouter les bandes dessinées, nouvelles, pièces de théâtre … L’article qui lui est consacré sur Wikipédia semble assez honnête et complet pour pouvoir être cité et l’on y trouvera la liste vertigineuse que l’on se refuse à aborder ici. Deux trois titres, peut-être, en vrac, quelques indices pour éveiller des mémoires défaillantes et rappeler, surtout, que, plus que par la quantité, c’est par la qualité que brille l’oeuvre de Pierre Pelot : L’été en pente douce, C’est ainsi que les hommes vivent, Sous le vent du monde, Méchamment dimanche, La forêt muette, L’ombre des voyageuses (et on admirera en passant l’art du titre) … Voilà pour la piqûre de rappel. Maintenant, si aucun des titres cités ne vous parle, dites vous simplement que vous êtes passé(e) à côté d’une des voix les plus singulières et puissantes de la littérature française de ces dernières années, rien de moins, et je pèse mes mots. Et ça n’est finalement pas si étonnant quand on considère l’aimable indifférence qui semble entourer l’auteur et ses livres depuis plusieurs décennies. Pour faire simple, quand on parle de Pelot, on cite le nombre de livres écrits et publiés puis on déplore le fait qu’il ne soit pas plus connu, en gros exactement ce que je viens de faire. Parce que, merde, oui, il y a là une espèce d’injustice, quelque chose que l’on ne comprend pas mais qui donne envie de gueuler « Mais lisez-le, bordel, lisez ses livres, plongez-vous là-dedans, vous en avez pour des années de plaisir ! ». Et puis on se rend bien compte que tout ça est un peu vain et que ce n’est pas notre petite voix (même si on braille) qui va changer la face du monde.

Un des (nombreux) personnages de Braves gens du Purgatoire s’appelle Simon Clavin. Il est (ou a été) écrivain mais n’a jamais accédé à la reconnaissance à laquelle il pensait avoir droit. Et là, en un paragraphe dense et précis comme il sait les écrire, Pelot nous livre une des clés de cette espèce de malédiction (ou que l’on considère comme telle) :

Il fut invité dans des foires, dans des salons du livre, assis derrière une table et sa pile de livres, le crayon à la main, avec d’autres, regardant passer la foule qui s’écoulait vers les locomotives de cette grande gare, les têtes d’affiche pas nécessairement écrivains, juste signataires d’un ouvrage négrifé racontant leur vie dont les foules n’ignoraient rien pour les avoir accompagnés fidèlement sur le petit écran depuis des siècles. Il fit cela, il fut cela, durant quelque temps, avant de ne plus le supporter et de grogner que l’exercice de son écriture ne passait pas obligatoirement par ces simagrées « professionnelles », contrairement à ce qu’on lui serinait, de ne plus jouer ce jeu de triche. Il s’engageait sur un chemin de traverse qui ne s’annonçait pas tracé pour une promenade tranquille. Et qui ne le fut pas.

Beaucoup de choses sont dites ici, en quelques lignes, qui suffiront à prendre la mesure du malentendu : autant l’homme aime écrire (Anna de Sandre dit de lui qu’il est un graphomane), autant le cirque médiatique et les exercices auxquels il impose de se prêter lui sont insupportables. Il n’en faut guère plus pour se voir griller la place sous le feu des projecteurs … Si l’on ajoute au tableau quelques éditeurs négligents qui laissent disparaître corps et biens quelques titres du catalogue Pelot, on comprendra le ras le bol du monsieur. On se félicitera au passage du travail de réédition effectué par les éditions Bragelonne qui ont remis en avant une trentaine de titres, essentiellement piochés dans la partie Sf ou western de son oeuvre.

Cela étant posé, qu’en est-il de ce Braves gens du Purgatoire que l’on voit arriver avec autant de plaisir que d’appréhension puisque, on l’a dit, ULTIME, merde ! Ancré au coeur de ces Vosges que Pelot n’a jamais quittées, ce roman noir de 500 pages ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà et qui a été dit plus haut : on a ici affaire à un conteur hors norme, un gars qui semble écrire comme d’autres respirent, qui sait trousser une histoire et la développer à son rythme, un homme qui possède autant de talent que de vocabulaire et ce n’est pas peu dire.

Lorsque les cadavres de Maxime et Anne-Lisa sont découverts chez eux par un voisin, le choc est rude pour les habitants du petit village de Purgatoire, et la version selon laquelle Maxime aurait tué sa femme avant de retourner l’arme contre lui bien vite remise en question. Lorena, leur petite fille, va devoir fouiller le passé de sa famille et l’histoire du village pour essayer de comprendre qui en veut aux siens.

Evidemment, résumé comme ça, voilà, ça ne rend absolument pas hommage au texte et il faut tout le talent de ce diable d’homme pour nous emporter dès les premières lignes et nous laisser 500 pages plus loin, moulus, essoufflés, admiratifs. Car on n’a encore pas abordé l’essentiel, à savoir l’écriture, l’art d’enchaîner les mots, de faire des phrases, vous voyez à peu près de quoi je parle. Et, donc, on a ici affaire à un magicien. L’écriture de Pierre Pelot (et c’est peut-être là une autre raison de sa difficulté à s’imposer) est exigeante, riche, foisonnante, luxuriante. On y entre la tête baissée, comme on s’aventurerait dans une forêt dense, et l’on suit les mots, les phrases, sur plusieurs lignes, une page parfois et il faut savoir se laisser mener par la voix de l’auteur, comme on suivrait un sentier pour éviter de se perdre dans les bois. Pas de grandiloquence ni de prétention ici, aucune intention d’en mettre plein la vue, non, l’homme aime simplement dérouler le fil de son récit, et s’autoriser des descriptions, des détails ou des digressions, tout en tenant fermement le cap de sa narration.

Et c’est ainsi que l’on se retrouve plongé au coeur d’une histoire qui prend sa source au sortir de la seconde guerre mondiale et à laquelle sont mêlés, de près ou de loin, bon nombre d’habitants du village. Autour de Lorena et Justin gravite une galerie de personnages que Pelot peint avec sa justesse coutumière, s’attardant avec une tendresse particulière sur des destins brisés par la vie (on pensera ici notamment à Gervaise et Zébulon mais, surtout, à Simon, dont la mort du fils rappelle sans fard celle du drame que vécut l’auteur en 2013 et serrera la gorge des plus endurci(e)s). Dans cette généalogie, chacun(e) se débat avec son histoire et celle de la communauté, et les échos de la tragédie initiale n’ont pas fini de se faire entendre dans la vallée.

Pierre Pelot – écrivain – portrait – chez lui dans les Vosges

Que dire de plus? Braves gens du Purgatoire est un grand beau livre, un de plus à l’actif de son auteur et on le refermera avec une émotion particulière et l’envie, encore une fois, de faire découvrir l’homme et son oeuvre, de le défendre encore et encore tant il nous semble important qu’il soit, un jour enfin, reconnu à sa juste valeur en dehors du cercle de celles et ceux qui le côtoient depuis des années, dont je suis, accompagné par ses livres depuis toujours ou presque. On ne le dira jamais assez, lisez Pierre Pelot, on ne vous demande rien d’autre.

Yann.