La Transparence selon Irina, Benjamin Fogel (Rivages/Noir), par Aurélie

Cette bombe a grillé toute ma pile de lecture pour me faire passer une journée dans le futur.

Ma réaction au fil des 1res pages : est-ce que les lecteurs de « 1984 » ont ressenti la même chose que moi dans les années 50 ? L’impression de pénétrer dans un texte précieux qui nous projette dans un futur nous paraissant à la fois fou, totalement crédible et si proche des peurs que peuvent soulever dès aujourd’hui des travers de notre société qu’on pense pouvoir le toucher du doigt.

Je me suis projetée en 2058 avec une facilité déconcertante, dans le quotidien de Camille/Dyna pourtant si loin du mien.

Si loin, vraiment ? Peut-être pas, et c’est bien ça qui prend au piège le lecteur dès qu’il commence le roman. La plume de Benjamin nous trace un chemin semé d’embûches au milieu de ce possible dans lequel les frontières entre bien et mal sont difficilement décelables. Et la richesse des détails de l’environnement de nos descendants… une merveille, vraiment.

La question de la protection de la vie privée est posée de façon absolument brillante dans ce roman d’anticipation mais aussi thriller redoutable. Cette fin… jamais je ne l’aurais imaginée !

Amis libraires, blogueurs, journalistes… ce livre mérite d’être en pleine lumière, j’attends vos retours de lectures dithyrambiques, faisons de ce roman un incontournable du printemps !

Aurélie.

Trouver l’enfant, Rene Denfeld (Rivages), par Aurélie

J’avoue que c’est cette couverture sublime qui m’a tout d’abord attirée vers ce livre. Puis le sujet, une enfant disparue depuis quelques années, le seul espoir restant à ses parents étant une enquêtrice un peu spéciale.

Naomi a connu la captivité lorsqu’elle était petite. Elle n’en a plus aucun souvenir, se rappelle juste de sa fuite, seule. Voilà presque 10 ans maintenant qu’elle passe sa vie à passer de ville en ville pour aller là où on l’appelle, là où des enfants doivent être retrouvés. Madison n’avait que 5 ans quand elle a été enlevée. Ses plus grandes forces : une intelligence vive et une imagination prompte à l’attirer loin de la dure réalité.

Un sujet finalement souvent traité me direz-vous ? Peut-être, oui, mais je me rends compte que j’aime toujours autant ça, surtout quand c’est aussi bien écrit, entouré d’une pudeur et d’une douceur qui rendent lumineux l’élan d’humanité qui perce dans ce recoin sinistre de l’Oregon où ne semblaient vivre que des rustres solitaires.

Déjà en pile chez vos libraires, n’hésitez surtout pas à craquer !

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Bondil

Aurélie.

Les coeurs déchiquetés, Hervé Le Corre (Rivages/Noir)

« Le premier soir, il n’osa pas toucher l’urne, ni parler à sa mère. Le lendemain, dans le noir, laissant l’air frais qui s’infiltrait entre les persiennes venir sur lui, il pleura. Il demanda pardon pour cette vie qui le poussait si fort et l’éloignait et l’attirait et l’arrachait. Il se sentit si malheureux qu’il ne vit pas d’autre issue que de partir et de s’ensauvager pour ne plus rien savoir, ne plus rien dire, rester ainsi, comme une bête dans ses instincts et son silence. Loin de tout. »  

Cela fait une grosse heure que j’ai refermé ce roman noir. J’ai la tête congestionnée et traversée de sentiments divers et puissants, des émotions violentes viennent à la vie en moi et se dissipent dans une matière qui se tient entre la brume et la cendre. Cette histoire, contée avec un talent époustouflant, est passée sur moi comme un rouleau compresseur qui aurait pris tout son temps, pour que chaque mot touche, chaque ligne m’agrafe, que chaque personnage fasse de moi un intime de sa vie de papier. Sous le rouleau compresseur, lent et pesant, le moindre gravillon a été un point de lumière, une douleur transformée en mots, et ce fut à la fois terrible et terriblement bon.

L’histoire. Mitant des années deux mille. Pierre Vilar, commandant de police à Bordeaux traîne sa carcasse désossée d’enquête en enquête. Il n’est plus qu’un fantôme enfermé dans un corps humain depuis que son fils de huit ans, Pablo, a été enlevé, cinq ans plus tôt, sur le chemin du retour de l’école. Depuis il ne vit que dans l’esprit de vengeance et le faible espoir de retrouver Pablo. Pour l’aider, puisque ses collègues n’ont aucune piste, il a mis un ancien gendarme sur le coup.

Pendant ce temps, à Bordeaux, Victor, un collégien, découvre sa mère assassinée. Et sa vie bascule.

C’est assez rare de tomber sur une histoire qui tient debout du début à la fin. C’est encore plus rare de tomber sur des personnages aussi bien fichus. Et c’est très dur de trouver un auteur capable de se mettre à ce point à la place des personnes. Dans ce livre il y a tout cela. Ce qui vous en conviendrez en fait déjà un sacré bouquin.

Hervé Le Corre façonne ses livres, il leur donne une couleur, un climat, une température. Dans un territoire quasi vivant sous sa plume, il fait évoluer des hommes et des femmes travaillés avec une méticulosité et une générosité que j’ai trop peu souvent rencontré. Jim Harrison, « Big Jim », disait que c’était assez facile d’être un flic ou un mauvais garçon, ou un fermier, mais que devenir le temps d’un roman la fille de ce fermier c’était une autre paire de manches. Après avoir lu ce roman noir, je n’ai aucun doute sur la capacité d’Hervé Le Corre à devenir la fille du fermier. Car il est entré dans l’esprit et la conscience de ses personnages avec une telle virtuosité que j’en suis estomaqué. Sans pathos, sans artifices ni grosses ficelles, mais avec une extrême sensibilité et une pudeur à toute épreuve. Il fallait bien cela pour mener au bout, et avec tact, un tel récit noir.

L’auteur nous parle de deux pertes, différentes mais inestimables, et du caractère inconsolable de ceux qui restent. Ceux qui survivent au « vide » laissé et qui sentent au creux de leur poitrine leur cœur déchiqueté. Déchiqueté, défoncé, entaillé et ouvert en deux, mais qui bat encore, malgré la peine inaltérable, malgré la douleur inextinguible, malgré la colère folle, malgré ce magma de sentiments qui s’affolent comme des vents contraires dans la colonne d’un ouragan.

C’est la grande question posée par l’auteur : comment survivre après « ça », comment vivre tout simplement ? Est-il possible de reconstruire ne serait-ce qu’une simple cabane sur les ruines de la grande maison ? Sur le même terrain ? En nous faisant suivre les traces de ce gamin, Victor, et celles de Pierre Vilar, le flic, l’auteur nous chamboule et nous bouleverse, il nous fait descendre dans l’abîme, au fond du fond, là où la peine n’a plus de visage, plus de consistance, quand elle n’est plus qu’air. Et il nous place en face du mal presque absolu, devant celui que nous considérons comme l’être ignoble par excellence, celui que l’on hait de toutes nos forces, le pédophile.

C’est le portrait déchirant d’un homme qui s’accroche à son fils disparu par le fil ténu de la quête confiée à un gendarme à la retraite, c’est le portrait déchirant d’un enfant qui s’accroche à l’image et au souvenir de sa mère en protégeant comme un trésor macabre l’urne dans laquelle reposent ses cendres. L’un et l’autre parlant presque chaque jour à l’absent et l’absente, pour les faire vivre encore, pour faire durer les moments de bonheur engloutis, pour rester debout, même si c’est douloureux au point de presque s’évanouir. Il y a, après la page 92, quelques feuilles absolument époustouflantes et poignantes, tellement subtiles, sur le retour de Victor chez lui, dans cette maison vidée de sa maman, mais une maman dont la présence flotte encore partout. Une maison où chaque objet rappelle un moment d’amour, où une pièce convoque des souvenirs sublimes qui maintenant brûlent le cœur. Le mien a fondu pendant ces pages-là, et il s’est écoulé par mes yeux.

Hervé Le Corre nous montre comment on peut se remettre de ce cataclysme, ou ne pas en guérir. Il nous dessine ces vies broyées et démontées qui traces malgré tout un sillon de larmes sous ce soleil éreintant de la Gironde, quand l’air vient à manquer, quand le vent emporte la tristesse qui s’écoule des yeux avec une nonchalance qui devient un baume.

Hervé Le Corre nous raconte que le bien et le mal coexistent, qu’ils se croisent et s’enlacent, qu’ils se mêlent, se mélangent et peut-être copulent, et que nous, simples humains, nageons ou surnageons dans cette mélasse, soit en surveillant sous nos pieds l’obscurité des fonds où rôdent les monstres, ou bien en saisissant parfois la lumière qui jaillit entre deux nuages.

L’écriture de l’auteur est travaillée, elle trouve des angles inédits, imprime des images magnifiques et métaphoriques, c’est sculpté, c’est soigné. Il y a un équilibre entre les personnages et les paysages, la sainte trinité « le style, les personnages, la nature ». Hervé Le Corre possède une capacité à écouter le cœur de ses personnages qui oblige à l’admiration. Je pense notamment à cette scène si finement narrée, page 379, dans laquelle l’auteur dépeint l’amour entre deux ados, avec le ressenti, avec l’émotion, il ne manque rien mais il n’y a rien en trop. À faire lire dans les ateliers d’écriture (pour ceux qui y croient).

Je vous laisse avec un passage qui en dira peut-être plus que moi.

« Vilar laisse la pluie de novembre ruisseler sur le pare-brise en songeant à tout cela. Aux morts, décidément. Il est devant cette école, assis derrière le volant. Il n’est pas pressé. Personne ne l’attend plus. (…) Le monde frémit et se brise en dizaines d’éclats mous et changeants à travers l’eau qui coule. De temps en temps, un coup d’essuie-glace raffermit tout et à nouveau tout semble sur le point de se dissoudre. »

C’est juste incroyable de donner vie à des images et des scènes pareilles.

Seb.

Darktown, Thomas Mullen (Rivages Noir) par Yann

Aussi récente soit-elle, l’histoire des Etats-Unis est si riche en épisodes marquants que certains ont encore besoin d’être mis en lumière afin d’arriver à la connaissance du plus grand nombre. Si l’esclavage et la guerre de Sécession font partie des plus connus, au même titre que la lutte pour les droits civiques et l’assassinat de Martin Luther King, le chapitre auquel Thomas Mullen consacre son roman fait partie de ces périodes restées dans l’ombre, alors qu’il s’agit ici d’un moment clé pour la population noire, au niveau de la ville d’Atlanta en tout cas et, implicitement, pour le reste du pays ensuite.

1948, Atlanta, Georgie. Sous l’impulsion du président Harry Truman qui instaure la déségrégation au sein de l’armée américaine, le département de police de la capitale de la Georgie recrute huit afro-américains, qui seront les premiers de l’histoire du pays à porter l’uniforme. Evidemment, cette véritable révolution fait grincer bien des dents, en particulier dans cet état du sud où un bon noir est un noir pendu …

Lucius Boggs et Tommy Smith, deux vétérans de la seconde guerre mondiale, font partie de cette nouvelle brigade, dont les attributions, bien sûr, sont très limitées par rapport à ce que peuvent s’autoriser leurs « collègues » blancs. Las de subir quotidiennement railleries et menaces, Boggs et Smith décident d’enquêter, de manière officieuse, sur la mort d’une femme métisse retrouvée dans une décharge. Loin de savoir où ils mettent les pieds, les deux hommes vont découvrir la face cachée de leur ville, celle où les rapports entre blancs et noirs n’ont pas évolué d’un iota, au sein d’un état où un homme pouvait en tuer un autre à cause de sa couleur de peau, simplement parce qu’il l’avait décidé, le tout en parfaite impunité.

Même si Thomas Mullen bâtit sur une trame plutôt classique un récit efficace et maîtrisé , c’est la réalité des faits historiques, plus que l’intrigue, qui fait froid dans le dos. Le parcours de Boggs et Smith, leurs confrontations régulières avec Dunlow, policier blanc adepte de l’ultraviolence envers  les gens de couleur, les risques encourus par les deux hommes dès qu’ils s’éloignent de la ville pour enquêter dans la famille de la victime, en pleine campagne, où le shérif a pouvoir de vie et de mort sur les populations noires locales, chacun de ces épisodes pointe l’extrême difficulté pour ces hommes de mener à bien leur travail.

Si aujourd’hui encore, les violences policières envers la population noire font régulièrement la une des journaux, on mesure  néanmoins les formidables avancées connues depuis, inimaginables à cette époque pas si lointaine. Certes, du chemin reste à faire mais les mentalités évoluent et l’on ne peut que souhaiter que ces progrès s’amplifient, même si l’élection d’un Donald Trump permet légitimement de nourrir quelques réserves à ce sujet.

Annoncé comme le premier volume d’une nouvelle série, Darktown est une réussite et l’on ne peut qu’espérer que Thomas Mullen continue à creuser l’histoire de son pays. Qu’il prenne de l’assurance dans son écriture et n’hésite pas à se bousculer en même temps qu’il secoue son lecteur et nous serons comblés.

Traduit de l’anglais (américain) par Anne-Marie Carrière.

Yann