Dieux de la pluie, de James Lee Burke (Rivages / Thriller), par Seb

Quand j’imagine James Lee Burke dans sa maison en train d’écrire, avec l’immensité du paysage qui se déroule comme un tapis devant ses yeux, je le vois toujours avec son incontournable chapeau de cow-boy blanc, un couvre-chef à large bord. Et ce n’est pas une précaution inutile que de porter un couvercle sur la cafetière au Texas, là où se passe l’action de son roman « Dieux de la pluie ». Dès les premières pages on est écrasé par la chaleur qui se faufile partout, le moindre recoin d’ombre, le plus petit endroit confiné de cet état est envahi par une chaleur impitoyable. Les habitants et les animaux sont aplatis par les températures, et le climat sec s’enlace avec les paysages pour devenir sous la plume de l’auteur un personnage de premier plan.
Et Burke maîtrise son sujet, la faune, la flore, les coyotes qui chassent les spermophiles, les odeurs de créosote, les boules d’amarante qui parcourent le Hardpan, les crotales toujours prêts à faire sonner leur queue, tout y est, et tout est agencé dans un mouvement qui tient de l’alchimie. Un peu comme les interactions de l’univers, le monde de James Lee Burke tourne rond et chaque cliquetis de chaque rouage est un mouvement pensé, prévu et calibré.
J’ai mis du temps à lire ce policier car je suis souvent revenu sur mes pas pour me délecter de certains passages qui méritent qu’on s’y attarde. Il y a dans l’écriture de l’auteur une certaine perfection qui fait que l’on en redemande. Mais le talent de celui qui est sans conteste l’un des plus fameux auteurs de roman noir outre-Atlantique ne se borne pas aux descriptions inspirées, non, il possède aussi dans sa caisse à outil de romancier le talent de faire apparaître d’un coup la formule parfaite, la juste expression qui prend vie dans votre esprit. C’est ce qui se passe page 29 quand vous lisez ceci : Nick avait l’impression que son ectoplasme s’écoulait à travers les semelles de ses chaussures.
Ou bien ceci un peu plus loin page 47 : Elle expira, son cœur se réfugiant dans un endroit froid au fond de sa poitrine.
Dans ce roman conséquent l’auteur nous raconte une aventure d’un de ses vieux héros qu’il remet au goût du jour. Le shérif Hackberry Holland, vétéran de la guerre de Corée, veuf poursuivi par de vieux démons auxquels il signifie avec élégance un certain mépris et une indifférence magnifique. Hackberry Holland et son adjointe Pam Tibbs sont le reflet de la loi dans leur petite ville du Texas. Tout est calme dans ce patelin étouffé par les degrés quand un appel anonyme les prévient d’un massacre. Dans un lieu retiré du monde, au milieu de l’immensité que seul le Texas peut offrir, derrière une vieille église abandonnée de son dieu et de ses pèlerins, le shérif Holland va déterrer neuf cadavres de femmes, neufs immigrées clandestines vouées à la prostitution. Elles ont été hachées menu par une arme à feu automatique de très gros calibre. L’homme qui a téléphoné est un jeune vétéran de la guerre en Irak, il s’est fourré dans un beau merdier et panique en réalisant l’horreur qui a surgi du crépuscule. Cette affaire a des ramifications plus lointaines, Hackberry le sent bien. Très vite il va entendre parler d’un fou religieux, un tueur froid comme un crotale qui porte le surnom de « Prêcheur ». Le Prêcheur, Vikki Gaddis, jeune serveuse et chanteuse l’a croisé et pour la première fois de sa vie le tueur a connu l’échec. Pourquoi lui en voulait-il ? Parce qu’elle est la petite amie de celui qui a passé l’appel anonyme ? Cet homme qui puisse sa force et son inspiration dans les pages divines est un fantôme, presque une légende dans le milieu. Il est craint et ne se pose aucune limite. Seule sa conception du bien et du mal jalonne son parcours sanglant. Est-ce lui qui a commis l’inconcevable derrière cette église oubliée ? Qui tire les ficelles ? Vers quel endroit de l’enfer mène cette enquête ?
Dans une affaire dense et pleine de surprise où l’on croise des personnages habités et d’autres taillés dans le mythe du sud, notre paire de flics va vivre des moments intenses et parfois cruels. Leurs pas fouleront des contrées hostiles et la poussière se mêlera plus d’une fois au parfum âcre de la poudre brûlée. Nous croiserons aussi un agent de l’immigration qui porte lui aussi une lourde croix et un agent du FBI distant et méprisant. Quel plaisir de voir défiler cette galerie de personnages plus vrais que nature, ils sont là, dans leur jus, plantés dans le décor du Sud, avec leurs gueules et leurs allures improbables.
Vous dire que j’ai adoré ce bouquin est juste un affreux euphémisme, il se cache entre ces pages de sable et de soleil des passages somptueux et une brillante description de la société du sud. Durant 500 pages j’étais vraiment au Texas. J’ai ressenti les nuits fraiches et senti la brise du soir qui porte les odeurs de créosote. J’ai entendu le bruit des rideaux balancés par le vent, j’ai réellement vu ces lever de soleil incandescents qui avançaient dans une iridescente beauté. J’ai observé des coyotes efflanqués chercher leur pitance et j’ai vu des tableaux de couleurs mordorées se figer sur les montagnes. J’ai mangé avec Hackberry, j’ai goûté ces plats typiques du sud, j’ai écouté leur musique et entendu cet accent local traînant. J’ai éprouvé la chaleur de dingue et senti la poussière se coller à mes joues et vitrifier mon cou. J’étais vraiment au Texas.
Burke est de retour, flanqué de son shérif vétéran et d’un incroyable et atypique méchant, il va vous en mettre plein la vue !
Cap sur le sud de l’Amérique, direction le Texas et son Histoire, non loin du légendaire site d’Alamo, une page de vie vous attend.

Traduit de l’anglais par Christophe Mercier.

Seb.