Héléna, Jérémy Fel, Rivages par Le Corbac

Jérémy le sait, nous en avons parlé quand je l’ai reçu pour Les Loups à leur porte, j’avais eu du mal avec sa construction narrative.
Aujourd’hui je viens de fermer Helena et je me suis régalé !
Je retrouve sa patte, sa manière bien personnelle de déstructurer le récit, de construire un roman chorale comme un véritable film, nous faisant alterner les points de vues, jouant sur les effets et le coté fantasmagorique de chacun, mettant en avant des personnalités ou caractères bien différents mais unis par un même lien… La famille, l’enfance, le poids du passé.
Je me retrouve beaucoup dans les pages de Jérémy, aussi bien en tant qu’adulte qu’en tant qu’enfant. Pourquoi ?

Parce qu’on sent les influences de lectures, de cinéma de Monsieur Fel.
Certaines scènes ne sont pas sans rappeler les textes de Clive Barker de part leurs violences et leurs noirceurs, d’autres m’ont ramenées à Poppy Z Brite dans leurs descriptions des liens entre personnages, dans cette manière qu’il a de décrire la profondeur des marques du passé et l’influence néfastes qu’elles ont sur ce que nous devenons.
Plus qu’un thriller, Helena est le roman de la vie, le roman du passé, le roman des méfaits parentaux, des erreurs d’éducation, des incompréhensions familiales et des non-dits et autres dénis.

Dans une langue sans fard et très visuelle, rappelant le Magicien d’Oz aussi bien que Jeepers Creepers, Jérémy nous promène dans les chemins de traverse de toutes ces familles qui nous semblent si normales alors qu’en réalité elles ne sont que violence et secrets enfouis, douleurs et frustrations.
Celle des parents transmise inconsciemment à leurs enfants, vous savez ce poids de nos échecs que nous faisons peser sur leurs épaules (cf. My Little Sunshine ou Juno), celle de nos pathologies adultes inscrites dans nos gènes suite aux abus de notre enfance (cf. L’Esprit de Caïn).

Oui le texte peut sembler dur, mais au moins il a l’élégance de ne jamais basculer dans le trash gratuit (en même temps il n’est pas si gore que ça, bien au contraire). Tout n’y est que romantisme morbide, amour destructeur et pesant, déracinement et quête de reconnaissance de la part de ces jeunes adultes que nous sommes tous.

Un très beau livre qui devrait nous interpeller, nous parents, sur ce que nous transmettons à nos enfants, ce que peuvent vivre ou subir nos conjoint(e)s.
Merci pour ce très beau roman.

Rivière tremblante, Andrée Michaud, Rivages/Noir

Si Bondrée nous avait fait si forte impression à sa sortie en septembre 2016, c’est parce que l’on découvrait en même temps qu’un nom, une écriture, une langue qui, en quelques pages, s’emparaient de nous pour ne nous lâcher qu’au bout de 350 pages, envoûtés par cette histoire de disparitions dans les forêts québecoises.
Mélange de français, d’anglais et de parler québecois, la langue d’Andrée Michaud faisait des merveilles et contribuait en grande partie au charme délétère dégagé par ce roman qui semblait vouloir échapper à la case « polar ». On tenait là un récit puissant, nimbé du brouillard local, une plongée dans la douleur et l’incompréhension, le tout magnifié par une empathie profonde à laquelle il était difficile de rester indifférent.
Et c’est donc sans surprise que l’on découvre au moment d’écrire ces quelques lignes cette citation de présentation piquée sur le site de Quais du polar :
« Je ne tue pas pour le plaisir, mais parce que j’essaie de comprendre la folie, la misère, la douleur des hommes. » Andrée Michaud.
De surprise, on ne pourra donc pas parler pour la sortie de Rivière tremblante mais l’attente et la curiosité sont indéniablement au rendez-vous. Précisons avant tout que cette nouveauté n’en est pas réellement une dans la mesure où cet ouvrage est paru au Québec en 2011, soit deux ans avant Bondrée. L’édition a ses mystères, en France comme ailleurs et on se gardera bien de spéculer sur les raisons pour lesquelles ce texte ne paraît chez nous que deux ans après.

Deux disparitions à trente ans d’écart, deux récits. Marnie a douze ans lorsque son meilleur ami, Michael, disparaît sous ses yeux dans les bois de Rivière-aux-Trembles. Le jeune homme ne sera jamais retrouvé. Trente ans plus tard, Bill Richards apprend la disparition de sa fille, Billie, alors qu’elle rentrait de l’école. Elle ne réapparaîtra pas non plus. Les vies de Marnie et Bill en seront bouleversées à jamais. Leurs destins se croiseront autour d’une troisième disparition, toujours à Rivière-aux-Trembles.

Il est question, ici aussi, de disparitions d’enfants et de forêts mais l’essentiel est ailleurs. Celles et ceux qui voudront se focaliser sur une énigme ou une enquête en seront pour leurs frais, l’intention d’Andrée Michaud se situe plus du côté d’une analyse psychologique que d’un roman à rebondissements. La récurrence des thèmes, loin d’être un handicap, permet de mieux appréhender sa perplexité face à la violence et à la douleur.
Elle interroge également les pratiques policières qui, dans les cas de disparitions d’enfants, sont tenues de considérer les parents ou les proches comme des suspects potentiels. L’injustice ajoutée à la douleur, un sentiment de culpabilité dont il est malgré tout difficile de se défaire, lourdes sont les souffrances vécues par ceux qui restent. Andrée Michaud excelle à décrire le chaos mental dans lequel pataugent Marnie et Bill, tout autant qu’elle décrit sans complaisance la bêtise et la méchanceté que tout un chacun porte en lui et laisse s’exprimer au nom d’une justice populaire, en toute méconnaissance de la réalité. Et, plus insidieux encore, le doute qui s’insinue dans les pensées et que les regards des policiers raniment à chaque interrogatoire …
Poignante, poétique, la langue d’Andrée Michaud nous remue, nous bouleverse en douceur, parvenant par sa beauté à transcender les bassesses qu’elle décrit. S’il existait une catégorie « roman atmosphérique », on y classerait bien Rivière tremblante tant l’ambiance y supplante l’enquête.
Considérer cet ouvrage comme un simple brouillon de Bondrée serait faire preuve de paresse et d’injustice envers un livre magnifique et sensible dans lequel on se confrontera comme Andrée Michaud aux mystères de la folie, la misère et la douleur des hommes.
Si l’homme n’en sort pas grandi, la littérature, elle, y a gagné un texte profond et bouleversant d’empathie dont on recommandera chaudement la lecture.