Bacchantes, Céline Minard (Rivages)

Depuis  R , son premier texte, publié en 2004 aux éditions Comp’Act, Céline Minard étoffe à son rythme une oeuvre en dehors des sentiers battus, enchaînant des romans que rien ne rassemble si ce n’est cette volonté manifeste de jouer avec la langue comme avec les codes. Au-delà de l’exercice de style, elle impose à chacun de ses textes un phrasé et un rythme qui n’appartiennent qu’à elle. Véritable coup de force littéraire, Bastard battle nous avait permis de découvrir cette voix hors du commun et l’on garde désormais un oeil sur sa production.

Il arrive aussi, comme ce fut le cas avec Le grand jeu, son précédent roman (Rivages 2016), que la machine tourne à vide et ne dégage rien d’autre qu’une impression de vanité, exacerbée par les louanges souvent disproportionnées dont la couvre une certaine presse hexagonale. Il est toujours agaçant de voir que l’on essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et c’est dans ces moments que l’on mesure le mieux la finesse de l’écart entre génie et arnaque et c’est donc avec une curiosité teintée de doute que l’on a vu Bacchantes arriver en librairie. Entre fascination et énervement, Céline Minard et ses livres ne laissent pas indifférent et il est encore possible d’apprécier certains de ses textes sans crier au génie pour autant. On se refusera donc autant à hurler avec les loups qu’à bêler avec les moutons …

Alors qu’un typhon menace la baie de Hong-Kong, la brigade de Jackie Thran encercle la cave à vin la plus sécurisée du monde (…). Un trio de braqueuses, aux agissements excentriques, s’y est infiltré et retient en otage l’impressionnant stock de M. Coetzer, estimé à trois cent cinquante millions de dollars … » (Quatrième de couv).

On l’aura compris, c’est au récit de braquage que s’attèle cette fois l’auteur de l’inoubliable Faillir être flingué, avec une délectation et un sens de l’humour qui faisaient cruellement défaut à son roman précédent. Alors, il est bon de s’en délecter de ces quelques pages car elles seront lues d’un souffle … Bacchantes adopte en effet le format d’une novella, ou longue nouvelle, plus facilement reconnu aux Etats-Unis que dans nos contrées. Et ce choix constitue à lui seul un nouveau pied de nez au conformisme ambiant.

Ce sont les femmes, ici, qui ont les cartes en main et donnent le tempo des événements et c’est un premier cliché qui vole en éclats, celui des gangs 100% masculins … Elles sont trois braqueuses, « la clown », « la brune » et « la bombe », avec, face à elles, des forces de police aux ordres de Jackie Thran, prompte à rappeler à ceux qui l’oublieraient trop vite que c’est elle qui dirige les opérations. Les hommes sont là, certes, mais pas véritablement influents sur le cours de l’histoire, plus comme des marionnettes ballotées par l’affrontement entre les excentriques braqueuses et la cheffe de brigade. Tendu et resserré comme doit l’être un récit de braquage, Bacchantes s’autorise néanmoins une liberté jubilatoire, entre explosion de bouteilles hors de prix et fantaisies clownesques, là encore loin des clichés propres au genre.

Même si, au final, l’exercice peut sembler une nouvelle fois un peu vain, voire prétentieux dans la référence à la pièce d’Euripide (que l’on découvre à cette occasion, autant être honnête), on ne rechignera pas à la lecture de Bacchantes tant souffle sur ces pages un vent d’ivresse et d’aimable subversion. On ne pourra que partager le plaisir manifeste qu’a pris Céline Minard à l’écrire.  Il faut également bien reconnaître que nous ne sommes pas restés indifférents à   l’ hommage au vin et à l’incomparable ivresse qu’il procure, argument indiscutable chez Unwalkers. Point de chef d’oeuvre ici, pas de quoi crier au scandale non plus, juste un texte court, vif et frais comme on aime à en lire de temps à autre. Ne boudons pas notre plaisir.

Yann.

 

Entretien avec Jéremy Fel par Le Corbac

Tu peux nous parler de tes influences littéraires et cinématographiques les plus sombres ? Le pourquoi du comment ?

Pour les influences dont je suis conscient, on va dire, je citerais pêle-mêle Stephen King, Joyce Carol Oates, Clive Barker, Peter Straub, David Lynch… Je ne cherche pas à imiter ou pasticher ces auteurs, bien entendu, encore moins à me comparer à eux. Mais il est normal, je pense, de trouver de franches influences dans un premier et un deuxième roman. Après, l’idée est de ne surtout pas se laisser écraser par ces influences, ces références, et de parvenir à construire un univers personnel. Dans mes romans on voit sans problème quelles ont été mes lectures mais les obsessions qui les traversent me sont complètement propres. Et c’est par la fiction pure qu’on parle, je pense, le mieux des choses qui nous sont les plus personnelles, quand on n’a pas forcément conscience de le faire.

Encore une fois, tu joues sur la chorale et la destructuration du récit, le non-dit et le sous entendu. Pourquoi construire chaque recueil, roman ou histoire comme un puzzle, une énigme?

Les loups à leur porte par FelLe premier roman était pour moi clairement un recueil de nouvelles où le lecteur s’amusait à voir des liens au fil de sa lecture, des continuités, où un arc narratif principal se formait peu à peu. Helena est un roman volontairement plus linéaire, même s’il y a là aussi multiplicité de points de vue. En général, j’écris sans plan établi, j’aime bien me laisser guider par mon univers, mes personnages. Avancer à tâtons. Stephen King disait que pour qu’un lecteur n’ait pas d’avance sur l’intrigue, l’auteur ne doit pas en avoir non plus. Je suis tout à fait d’accord avec ça. D’ailleurs, chez moi, ce n’est pas l’intrigue qui « gouverne » le reste, si on peut dire, ce sont les personnages qui par leurs actions construisent l’intrigue. J’ai des idées vagues du déroulement du roman, des moments charnières, mais tout peut évoluer de façon parfois imprévue. Cette liberté m’est nécessaire.

J’aime bien sûr balader le lecteur, le faire douter de ce qu’il lit, le laisser avoir sa propre interprétation sur certains événements, le rendre actif, à l’affût, j’aime faire en sorte que sa lecture soit toujours surprenante. Pour moi, lire est une expérience physique, le lecteur doit le ressentir comme tel. Et certains mystères doivent selon moi subsister après lecture.

« Vous les femmes… » Des femmes, encore et toujours des femmes… Mais aussi des mères, des épouses, des jeunes femmes, des enfants…

Helena est dédié à ma propre mère. ; la figure de la mère est très présente dans ce roman, mais aussi dans Les loups à leur porte. La transmission parents-enfants est aussi un thème prépondérant dans mon écriture. Chez moi, c’est l’inconscient qui mène la barque. Il n’y a pas de volonté de créer des personnages féminins en particulier. Cela s’impose à moi, tout comme le reste. Il faut croire que mon enfance a été marquée par la présence de femmes fortes et que je tente de retranscrire tout cela dans mes livres.

On sent clairement une inspiration audio et télévisuelle très marquée 90’s… Besoin de partager ta culture ? Repère conceptuel dans ton schéma de vie et ton expérience narrative?

Résultat de recherche d'images pour "Jérémy Fel"J’aime en général faire des clins d’oeil à tout un pan de cette culture qui a bercé mon adolescence. Des films, des livres, ou des morceaux de musique. Cela crée aussi un rapport très direct avec le lecteur, qui a généralement les mêmes références que moi. Pour Helena je voulais que les personnages soient au départ très stéréotypés, que le lecteur, en entamant la lecture, ait l’impression de déjà les connaître, les ayant croisé dans de nombreux films américains, dans de nombreuses séries télé. Puis, au fil de la lecture, il se rend compte que les apparences sont particulièrement trompeuses et que ces personnages se révèlent beaucoup plus complexes qu’ils ne le pensaient. Que quand le vernis craque, beaucoup de violence peut surgir. Là encore, c’est une volonté d’emmener le lecteur là où il ne pensait pas aller. Tout comme moi je ne sais pas où je vais quand je commence un livre. « Ecrire c’est mettre ses tripes sur la table et regarder ce que cela donne » disait Céline.

La plupart de tes personnages ( même dans ton premier) sont des torturés, des écorchés, des marqués aux fers rouge. Pourquoi les choisir déjà si différents?

Je ne « choisis » pas de créer des personnages torturés. On va dire que c’est naturel chez moi. Et, torturé, je dois l’être pas mal pour aller dans cette voie, en effet. Ce sont de toute manière les personnages les plus intéressants, ceux qui peuvent amener le lecteur le plus loin. Dans Helena je voulais mettre en scène des personnages qui peuvent commettre des actes monstrueux, sans pour autant être qualifiés de « monstres ». Je voulais que le lecteur, malgré leurs actes, puisse quand même éprouver de l’empathie pour eux. Ils ont tous en eux une violence qui peut surgir à n’importe quel instant… tout comme chacun de nous.

Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre (Rivages) par Aurélie (OK)

Un grand roman qui m’a ramenée au plaisir de lecture boulimique des oeuvres de Victor Hugo découvertes à l’adolescence. Un de ces livres dont on aimerait qu’ils ne se terminent jamais, ses presque 500 pages nous semblant encore trop peu tant le souffle romanesque mêlé à celui des obus nous habite pendant des jours, nous faisant nous précipiter vers ces lignes dès qu’on a quelques minutes.
Un style flamboyant qui nous narre un épisode qui prend bien peu de place dans nos manuels d’Histoire. Quelques jours qui marquent la fin d’un rêve, celui d’une Commune pouvant s’installer durablement au nez et à la barbe des Versaillais. Quelques jours où vont s’affirmer toute la beauté des idéaux de certains en même temps que la bassesse d’âme de beaucoup d’autres. Au milieu du tumulte, des moments de grâce qui font croire, jusqu’au bout, que perdre n’est pas une fatalité.
Ce roman fait de pavés, de fusils, de moignons, de pain, d’amour, de rues parisiennes est à  dévorer dès le 2 janvier aux Éditions Rivages.
Aurélie.

Héléna, Jérémy Fel, Rivages par Le Corbac

Jérémy le sait, nous en avons parlé quand je l’ai reçu pour Les Loups à leur porte, j’avais eu du mal avec sa construction narrative.
Aujourd’hui je viens de fermer Helena et je me suis régalé !
Je retrouve sa patte, sa manière bien personnelle de déstructurer le récit, de construire un roman chorale comme un véritable film, nous faisant alterner les points de vues, jouant sur les effets et le coté fantasmagorique de chacun, mettant en avant des personnalités ou caractères bien différents mais unis par un même lien… La famille, l’enfance, le poids du passé.
Je me retrouve beaucoup dans les pages de Jérémy, aussi bien en tant qu’adulte qu’en tant qu’enfant. Pourquoi ?

Parce qu’on sent les influences de lectures, de cinéma de Monsieur Fel.
Certaines scènes ne sont pas sans rappeler les textes de Clive Barker de part leurs violences et leurs noirceurs, d’autres m’ont ramenées à Poppy Z Brite dans leurs descriptions des liens entre personnages, dans cette manière qu’il a de décrire la profondeur des marques du passé et l’influence néfastes qu’elles ont sur ce que nous devenons.
Plus qu’un thriller, Helena est le roman de la vie, le roman du passé, le roman des méfaits parentaux, des erreurs d’éducation, des incompréhensions familiales et des non-dits et autres dénis.

Dans une langue sans fard et très visuelle, rappelant le Magicien d’Oz aussi bien que Jeepers Creepers, Jérémy nous promène dans les chemins de traverse de toutes ces familles qui nous semblent si normales alors qu’en réalité elles ne sont que violence et secrets enfouis, douleurs et frustrations.
Celle des parents transmise inconsciemment à leurs enfants, vous savez ce poids de nos échecs que nous faisons peser sur leurs épaules (cf. My Little Sunshine ou Juno), celle de nos pathologies adultes inscrites dans nos gènes suite aux abus de notre enfance (cf. L’Esprit de Caïn).

Oui le texte peut sembler dur, mais au moins il a l’élégance de ne jamais basculer dans le trash gratuit (en même temps il n’est pas si gore que ça, bien au contraire). Tout n’y est que romantisme morbide, amour destructeur et pesant, déracinement et quête de reconnaissance de la part de ces jeunes adultes que nous sommes tous.

Un très beau livre qui devrait nous interpeller, nous parents, sur ce que nous transmettons à nos enfants, ce que peuvent vivre ou subir nos conjoint(e)s.
Merci pour ce très beau roman.

Rivière tremblante, Andrée Michaud, Rivages/Noir

Si Bondrée nous avait fait si forte impression à sa sortie en septembre 2016, c’est parce que l’on découvrait en même temps qu’un nom, une écriture, une langue qui, en quelques pages, s’emparaient de nous pour ne nous lâcher qu’au bout de 350 pages, envoûtés par cette histoire de disparitions dans les forêts québecoises.
Mélange de français, d’anglais et de parler québecois, la langue d’Andrée Michaud faisait des merveilles et contribuait en grande partie au charme délétère dégagé par ce roman qui semblait vouloir échapper à la case « polar ». On tenait là un récit puissant, nimbé du brouillard local, une plongée dans la douleur et l’incompréhension, le tout magnifié par une empathie profonde à laquelle il était difficile de rester indifférent.
Et c’est donc sans surprise que l’on découvre au moment d’écrire ces quelques lignes cette citation de présentation piquée sur le site de Quais du polar :
« Je ne tue pas pour le plaisir, mais parce que j’essaie de comprendre la folie, la misère, la douleur des hommes. » Andrée Michaud.
De surprise, on ne pourra donc pas parler pour la sortie de Rivière tremblante mais l’attente et la curiosité sont indéniablement au rendez-vous. Précisons avant tout que cette nouveauté n’en est pas réellement une dans la mesure où cet ouvrage est paru au Québec en 2011, soit deux ans avant Bondrée. L’édition a ses mystères, en France comme ailleurs et on se gardera bien de spéculer sur les raisons pour lesquelles ce texte ne paraît chez nous que deux ans après.

Deux disparitions à trente ans d’écart, deux récits. Marnie a douze ans lorsque son meilleur ami, Michael, disparaît sous ses yeux dans les bois de Rivière-aux-Trembles. Le jeune homme ne sera jamais retrouvé. Trente ans plus tard, Bill Richards apprend la disparition de sa fille, Billie, alors qu’elle rentrait de l’école. Elle ne réapparaîtra pas non plus. Les vies de Marnie et Bill en seront bouleversées à jamais. Leurs destins se croiseront autour d’une troisième disparition, toujours à Rivière-aux-Trembles.

Il est question, ici aussi, de disparitions d’enfants et de forêts mais l’essentiel est ailleurs. Celles et ceux qui voudront se focaliser sur une énigme ou une enquête en seront pour leurs frais, l’intention d’Andrée Michaud se situe plus du côté d’une analyse psychologique que d’un roman à rebondissements. La récurrence des thèmes, loin d’être un handicap, permet de mieux appréhender sa perplexité face à la violence et à la douleur.
Elle interroge également les pratiques policières qui, dans les cas de disparitions d’enfants, sont tenues de considérer les parents ou les proches comme des suspects potentiels. L’injustice ajoutée à la douleur, un sentiment de culpabilité dont il est malgré tout difficile de se défaire, lourdes sont les souffrances vécues par ceux qui restent. Andrée Michaud excelle à décrire le chaos mental dans lequel pataugent Marnie et Bill, tout autant qu’elle décrit sans complaisance la bêtise et la méchanceté que tout un chacun porte en lui et laisse s’exprimer au nom d’une justice populaire, en toute méconnaissance de la réalité. Et, plus insidieux encore, le doute qui s’insinue dans les pensées et que les regards des policiers raniment à chaque interrogatoire …
Poignante, poétique, la langue d’Andrée Michaud nous remue, nous bouleverse en douceur, parvenant par sa beauté à transcender les bassesses qu’elle décrit. S’il existait une catégorie « roman atmosphérique », on y classerait bien Rivière tremblante tant l’ambiance y supplante l’enquête.
Considérer cet ouvrage comme un simple brouillon de Bondrée serait faire preuve de paresse et d’injustice envers un livre magnifique et sensible dans lequel on se confrontera comme Andrée Michaud aux mystères de la folie, la misère et la douleur des hommes.
Si l’homme n’en sort pas grandi, la littérature, elle, y a gagné un texte profond et bouleversant d’empathie dont on recommandera chaudement la lecture.