Route 62, Ivy Pochoda, Liana Levi, traduit par Adélaïde Pralon

L’autre côté des docks paru en 2013 (même éditeur, même traductrice) nous avait bluffé par la maîtrise de sa narration et le tableau vivant qu’Ivy Pochoda faisait naître sous nos yeux. Avec toute l’assurance de sa jeunesse, elle nous envoyait à la figure ce premier roman dont se souviennent sans mal ceux qui l’ont lu à l’époque, grand texte autour de l’adolescence et description impressionnante de la vie d’un quartier new-yorkais, loin des clichés sur la grande ville.

C’est peu dire, donc, que l’on attendait ce texte avec impatience et l’envie de replonger dans un univers où les laissés pour compte de la société américaine prennent un visage, un nom, une personnalité et ont chacun(e) une histoire à raconter.

Los Angeles, 2010. Un homme entièrement nu court au milieu des embouteillages. Tony, avocat, quitte sa voiture et se met à courir à sa poursuite, sans savoir pourquoi. Cet acte impulsif le mènera bien plus loin que tout ce qu’il aurait pu imaginer et lui ouvrira les yeux sur la réalité sordide que vivent des centaines de personnes au coeur même de la ville où il réside.

Après cette scène d’ouverture qui n’est pas sans rappeler celle de Fakirs d’Antonin Varenne, Ivy Pochoda nous plonge dans un récit intense et peuplé de figures que la vie n’a pas épargnées. Sur une construction somme toute assez classique , à savoir des allers-retours entre deux périodes (ici 2006 et 2010) et une alternance de point de vue selon le personnage dont il est question, elle élabore un roman que l’on aurait pu intituler L’art de la fuite tant chacun(e) des protagonistes semble mû par l’énergie du désespoir et la nécessité d’échapper à quelque chose ou à quelqu’un … De Tony qui court pour oublier le carcan de son quotidien à Britt, qui cherche le salut au sein d’une communauté dans le désert, de Ren, ex-taulard abandonné par sa mère, à Blake dont le désir de vengeance l’entraîne de la Wonder Valley (titre original du bouquin) à Skid Row, aucun(e) ne souhaite rester là où il (elle) est, le mouvement semble être la seule issue. Et ce n’est pas un hasard si Ivy Pochoda a choisi d’ouvrir son livre avec cette course au milieu des voitures, course dont on ne comprendra que tardivement la raison.

Les errances croisées de Britt, Sam et Blake, Ren et Laïla et tant d’autres finissent par tisser une oeuvre autour de la difficulté d’être soi et de faire les bons choix lorsque la vie ne nous en offre que peu. Il y est aussi question de violence et de rédemption mais c’est surtout le regard de l’auteur que l’on retiendra, cette peinture sans concession d’un quartier sinistré, d’une population de SDF et de junkies à qui personne ne viendra en aide et surtout pas les forces de l’ordre.

L’autre flic pointa sa lampe sur Laïla. « Regardez-moi ça. » Le faisceau parcourut le corps décharné, les membres squelettiques, le cou noueux, les joues creusées.

« Je m’en occupe, dit Ren. Je vais l’emmener chez le médecin ».

Le premier flic éclaira à nouveau Ren. « T’as intérêt. Quand quelqu’un meurt dans la rue, c’est nous qui devons régler le problème. J’espère que t’as pas envie de nous créer des problèmes ?

– Non, monsieur », répondit Ren de la voix la plus ferme possible.

On a pensé à plusieurs reprises en lisant Route 62 à l’inoubliable Parmi les loups et les bandits, d’Atticus Lish, une de nos meilleures lectures de 2016 et la comparaison, aussi flatteuse soit elle, est un bon indicateur du plaisir que l’on a pris à lire ce second roman, qui ne devrait pas décevoir celles et ceux qui l’attendaient.

Du désert Mojave aux quartiers défavorisés de Skid Row, Ivy Pochoda entremêle avec brio les destins brisés et les trajectoires imprévisibles d’une poignée de personnages mémorables.