Idaho, Emily Ruskovich (Gallmeister) par Yann

On connaît depuis longtemps le talent d’Oliver Gallmeister, cette capacité à proposer de nouvelles voix américaines, la dernière en date étant celle de Gabriel Tallent et son My absolute darling à côté duquel il a été difficile de passer en 2018. Malheureusement resté un peu dans l’ombre de l’histoire de Turtle, le premier roman d’Emily Ruskovich, qui sort en poche ces jours-ci, est à lire absolument.

Au coeur de l’histoire, un drame survenu durant le mois d’août 1995. Le destin d’une famille bascule irrémédiablement ce jour-là … La lumière ne sera faite que progressivement sur les circonstances exactes de cet événement.

Là où Gabriel Tallent oeuvre à la tronçonneuse et multiplie les scènes choc, Emily Ruskovich brode une toile toute en finesse, dense et saisissante. Idaho offre une impressionnante palette de variations autour de la culpabilité et du pardon, de la mémoire et de l’oubli, de la présence et de l’absence.

« Elle préfèrerait encore la présence vacante de Jenny que le fantôme de son absence ici, dans cette moitié de pièce avec ses rideaux en guise de murs.  L’absence de Jenny semble mieux la décrire que sa présence; elle est un navire sur le point d’accoster mais qui diffère lui-même son arrivée. »

Emmenant son lecteur de 1973 jusqu’en 2025, l’auteure tend des passerelles entre les époques avec une virtuosité et une maîtrise admirables, à l’aide de sons, d’odeurs ou de souvenirs, créant des liens multiples entre époques et personnages.

Chaque scène apporte ainsi un nouvel éclairage aux chapitres précédents, construisant une oeuvre forte et profonde dont chacun des protagonistes parviendra à nous toucher.

« De voir son coeur s’ouvrir comme ça, si brutalement après tant d’années, de voir William pénétrer dans son coeur et au-delà, car il est trop grand pour son coeur, elle éprouve la douleur de son amour, l’émerveillement de sa certitude, l’avènement après tout ce temps d’une meilleure Beth, la seule Beth qui ait jamais vraiment connu cet homme. »

Magnifiquement écrit, profondément sensible, Idaho est sans nul doute un roman à lire ou relire. Malgré la noirceur du drame initial, Emily Ruskovich livre un récit empreint de lumière et de douceur qui n’en finit pas de faire des vagues et excelle à mettre à jour la part d’humanité de chacun(e).

Et il convient de noter le remarquable travail de traduction de Simon Baril.

Yann

Le témoin solitaire, William Boyle, Gallmeister, par Yann

Pas forcément besoin de parcourir le monde en tous sens pour écrire des histoires. Certain(e)s auteur(e)s de chez nous l’ont compris depuis longtemps, qui tournent inlassablement autour de leur nombril depuis des années. Pour William Boyle, le monde a l’échelle d’un quartier de New-York et c’est amplement suffisant.

Gravesend, avant d’être un roman de William Boyle (le 1000ème de la collection Rivages/Noir, excusez du peu), est un quartier de Brooklyn, dans lequel naquit et grandit l’auteur. Révélé (comme tant d’autres) par le gourou du polar François Guérif, William Boyle faisait en 2016 une arrivée remarquée sur les étals des libraires. Ce premier roman empreint de noirceur et d’humanité avait su imposer immédiatement cette nouvelle voix venue des Etats-Unis.

Lorsque parut, un an plus tard, son deuxième roman, Tout est brisé, il s’avéra que William Boyle avait suivi François Guérif de chez Rivages aux éditions Gallmeister. Si l’on y retrouvait cette peinture du quartier cher à l’auteur, le propos avait changé, délaissant cette part de roman noir si prégnante dans Gravesend pour une chronique au plus près des personnages et de leurs états d’âme. Privilégiant l’atmosphère autant que les caractères, le récit se teintait ainsi de mélancolie et de tendresse et offrait une nouvelle facette au talent de conteur de William Boyle.

Le témoin solitaire (également traduit par Simon Baril), s’il reste dans le même périmètre urbain, navigue à son tour entre roman noir et chronique de la vie d’un quartier. Amy, ex-« party girl », s’est éloignée de son ancienne vie et se consacre désormais à l’Eglise et aux personnes âgées de Gravesend. Unique témoin d’un meurtre commis en pleine rue, elle finit par s’y retrouver  impliquée bien malgré elle.

A travers le meurtre tout d’abord puis le personnage de Dom ensuite, William Boyle renoue avec son amour du roman noir et émaille son récit de rebondissements souvent liés au côté imprévisible de ce type un peu paumé, pas complètement méchant mais dont il vaut mieux néanmoins se tenir à l’écart. Amy, quant à elle, est une sorte de spécialiste des mauvais choix et ses décisions l’entraînent dans une spirale de violence qui impactera également celles et ceux qui l’entourent.

Cependant, cette fois encore, c’est dans la tendresse qu’il porte à ses personnages et à son quartier, ainsi que dans les descriptions qu’il en fait, que William Boyle est le plus talentueux et convaincant. Amy, écartelée entre son désir de faire le bien autour d’elle et l’insouciance de sa vie passée; Fred, son père, alcoolique repenti,qui réapparaît aussi subitement qu’il avait disparu après la naissance de sa fille ; M. Pezzolanti, son propriétaire, affable et soucieux du bien-être de la jeune femme; Mme Epifanio, une de ces personnes âgées auxquelles Amy tient compagnie et donne l’eucharistie … A l’instar des romans d’Ivy Pochoda ou Atticus Lish, on croisera ici nombre d’hommes ou de femmes, jeunes ou plus âgés, simples figurants ou personnages secondaires, une véritable galerie de portraits est ainsi décrite au fil du roman et contribue à lui donner de l’épaisseur.

Poursuivant sa Comédie humaine à lui, William Boyle confirme sans peine tout le bien que l’on pensait de son travail et n’en finit pas de revenir au quartier de ses origines, un monde à part entière, dont certains habitants ne sont même jamais sortis. Ici comme ailleurs, le drame peut faire irruption dans le quotidien à tout moment. Ici aussi, nombreux sont celles et ceux qui cherchent une forme de rédemption et n’aspirent qu’à devenir de meilleures personnes. C’est cette tendresse, cette humanité que l’on apprécie particulièrement chez William Boyle et c’est dans les failles de ses personnages que son récit gagne en profondeur et en richesse.

Une oeuvre se construit, dont on attend la prochaine pièce.

Traduit par Simon Baril.

Yann.