Le bon frère, Chris Offutt (Gallmeister – Totem), par Seb

« La lune avait disparu, les nuages masquaient les étoiles. Il s’enfonça dans les ténèbres. Un virage abrupt montait vers sa caravane à l’extrémité de la crête, entourée par des arbres. Il s’assit sur la première marche. Il avait froid, mais l’air était doux. Ses vêtements enveloppaient son corps, et la peau n’était qu’un sac étiré jusqu’à pouvoir contenir des tailles de gens différentes. À l’intérieur les paquets d’os étaient tous les mêmes. »

Chris Offutt est un sacripant. Avec ce roman noir il vous place en très mauvaise posture. Parce qu’avec le don qu’il a de façonner ses personnages, on est tout de suite concerné. Et comme les personnages se retrouvent dans des impasses, des voies sans issue ou dans des situations où ils sont perdants quoi qu’il advienne, on nage dans l’inconfort et la frustration. C’est bon la frustration en littérature.
Virgil Caudill est un homme tranquille. Il vit là où il est né, à l’endroit où il a toujours été, un coin de vallon dans un comté au fin fond du Kentucky, un état lui-même situé dans la queue des Appalaches. Dans le Kentucky rien n’est simple. Déjà, lors de la guerre de sécession, le Kentucky ne savait pas quel camp choisir, parce que là-bas on est presque dans le sud, mais pas tout à fait.
Virgil mène une vie heureuse et simple. Il aime son petit coin de paradis, même s’il n’est pas visible du reste du monde. Il apprécie les balades dans les épaisses forêts qui recouvrent le comté, il se régale d’arpenter les gros dos ronds des collines, il aime se perdre au fond des vallons resserrés. Son job le contente, il y trouve son compte et des potes sympas. Surtout Virgil est un homme réglo, pas un pas de travers, toujours dans les limites autorisées. Sa mère est fière de lui, son amoureuse presque officielle aussi. Tout le monde aime Virgil. Sauf que…
Sauf que son frère, Boyd, a été assassiné par un gars du comté, un type qu’il ne connaît même pas. Boyd n’était pas très clair comme garçon. Tout le monde sait qui a fait le coup, mais pas de preuve, pas de témoin, mais ici, au cœur de ces collines épaisses, tout se sait. Il y a ce que l’on dit, ce que l’on ne dit pas, et ce que l’on sait. Le Kentucky possède ses propres règles, ses codes. L’un d’eux exige qu’un meurtre soit lavé par un autre meurtre. En fait, dans l’entourage de Virgil, tout le monde s’attend à ce qu’il liquide le tueur de son frère. C’est la règle, l’homme le plus ancien de la famille de la victime doit prendre ses responsabilités. Même le shérif, un homme plutôt dans la retenue s’attend à ce que cela se passe comme ça. Et il n’y trouve rien à y redire.
Peu à peu, Virgil s’aperçoit que cette foutue coutume va lui pourrir la vie. Il sent déjà la pression tomber sur lui. Les conversations s’éteignent sur son passage, les regards louvoient, on zieute ailleurs quand il entre quelque part. On zieute ailleurs mais Virgil sent les regards plantés dans son dos. Tout le monde se demande quand la dette sera payée. Mais Virgil étouffe. Il aime son petit coin de pays, il a ouvert les yeux sur ce territoire oublié de l’Amérique, tous ses souvenirs vivent encore là. Derrière chaque fougère résonnent les rires avec Boyd, le frère mécréant, celui qui ne respectait rien ni personne. À chaque carrefour en terre, il y a des souvenirs de virées avec Boyd, Boyd cuvant sa bière à l’arrière et Virgil au volant. Et la maison de famille où vit encore sa mère. Sa sœur. Tellement de souvenirs. L’enfance est partout à Blizzard, les grandes racines de Virgil sont là et pas ailleurs. Que faire ? Si Virgil se venge, il sait qu’un homme du clan d’en face viendra à son tour venger le sang versé, et ainsi de suite.
Un soir, alors qu’il n’en finit pas de contempler les étoiles, Virgil a une idée. Cette idée le déchire, l’éventre, ça le vide de sa substance, il en crève, mais c’est la seule solution.

Chris Offutt est un sacripant (je crois l’avoir déjà dit). Il m’a bien ferré avec son livre. Comme une truite fario au bout d’une ligne. Son Virgil, il est terriblement humain. C’est un homme écartelé, un homme tranquille à qui on demande de tuer un autre homme, et même si cet autre homme a tué son frangin, cela le rebute au plus profond. Le Kentucky possède des traditions impitoyables… Peut-être que si l’auteur s’était contenté de travailler ses personnages ce livre aurait été moins bon, certainement. Mais l’histoire n’est que la première bouchée succulente d’un plat qui a longtemps mitonné. Ensuite il y a les personnages, très ouvragés, même les seconds rôles. Et puis le style lyrique, qui passe partout tel un quatre-quatre, s’immisce dans les vallons et les éclaire de sa plume précise et un brin caustique. Cette écriture si originale, couturée à la narration par un sens de l’ironie maîtrisé, apporte un supplément que je n’ai pas rencontré si souvent. Exemple :
En mars, l’hiver commença à doucement s’en aller. Les morceaux de glace accrochés aux pentes laissaient couler leur eau sur la pierre. La nuit, ils se reformaient, donnant l’impression d’armer les falaises de longs ergots.

Chris Offutt est un auteur qui trempe ses personnages dans la nature et roule le tout dans une histoire. Tout est imbriqué, à sa place, agencé, et c’est beau de voir ce travail. Comme les personnages de Ron Rash, on n’imagine pas les personnages de Chris Offutt ailleurs que dans leur pays, les deux pieds solidement plantés dans le sol, le nez en l’air à regarder les nuages ou les étoiles, assis au bord d’une indispensable rivière, pousser un grand soupir de plaisir et attendre avec patience le jour suivant avec la certitude que tout sera exactement à sa place.

Mais Chris Offutt ne fait pas l’économie de parler de son pays. Cette Amérique schizophrène, ces zones rurales où se développent des idées grises, ce pays plein d’incohérence dans lequel on croise des individus attachés à leur terre mais qui refusent d’accepter qu’ils l’on volée aux indiens. Des gens agrippés au second amendement comme des politiques à leur mandat. L’Amérique des campagnes, celle des bouseux, des rednecks, des suprémacistes, des complotistes, des marginaux, cette entité que l’état fédéral a abandonnée et où souffle un vent bien mauvais. Là aussi, loin de Wall street, de Malibu et des centres de pouvoirs, au cœur des chemins de terre poussiéreux, dans les bleds perdus des grands espaces, des idées circulent, et l’argent, la religion et les armes circulent aussi bien que dans les grandes villes. L’argent, la religion, les armes, la Sainte Trinité américaine.

Ce roman noir est le premier roman de l’intéressé. Putain, un premier roman ! Si vous souhaitez visiter le Kentucky, l’âme humaine et plus si affinités, je vous laisse avec ce passage de fin de chronique. Je gage que vous ne serez pas déçus.

Le crépuscule avait fait virer le ciel à l’orange sous les fumées tandis que les ombres se rassemblaient pour créer la nuit.
Ouaip, rien que ça.

Traduit de l’américain par Freddy Michalski

Seb.

Le camp des morts, Craig Johnson (Gallmeister – Totem) par Seb

Traduit de l’américain par Sophie Aslanides

 « Il y eut un silence. Il avait marqué une pause, et tout ce que je parvins à me dire, c’est que ce serait la dernière chose que je verrais. Le temps s’arrêta et ce fut comme si l’air était mort, comme si les flocons de neige restaient suspendus tel un mobile aérien au moment où je plongeai les yeux dans la noirceur de son visage. J’attendis tandis qu’il chancelait dans le silence. » 

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je l’ai dévoré. Et pendant que je me baffrais de mots et de phrases j’ai ri au moins une bonne quarantaine de fois. De ce rire qui jaillit, clair et franc, sincère, qui fait du bien. Pourtant c’est un polar et il recèle de la tristesse et de la noirceur, mais sur ces flots-là, surnage un certain espoir et un humour vif et roboratif.

Craig Johnson je l’ai découvert sur le tard, et entre lui et moi il y a un truc. Et le meilleur quand on fait une découverte aussi belle bien après les autres, c’est de contempler tous les bouquins qu’on a pas lus et qui nous attendent.

L’histoire : Au foyer des personnes dépendantes, une vieille femme, Mari Baroja est retrouvée morte. Malgré la banalité de l’évènement, Lucian Connally, l’ancien shérif de Durant demande à Walt Longmire d’enquêter. Lucian et Walt c’est une très longue histoire. Le premier a recruté le second il y avait un sacré paquet d’années, le second avait servi tout ce temps sous les ordres du premier, et ils avaient beaucoup appris l’un de l’autre. Alors évidemment, Walt va fouiner, et il va trouver des éléments bizarres en même temps que plusieurs évènements à priori sans liens surgissent comme le tonnerre sur le comté d’Absaroka. De fil en aiguille, de mensonges en mauvaises pensées, de rebondissements en fouille minutieuse du passé, entre appât du gain et rancœurs recuites, notre valeureux shérif va avoir fort à faire, et le renfort de son ami si fiable Henry Standing Bear ne sera pas de trop.

Ce que j’apprécie énormément chez Craig Johnson, c’est l’humanité qui se coule dans les pages comme la lumière se coule dans le jour. Il nous plante une histoire dans un des coins les plus paumés d’Amérique et le grand et unique lien que l’on débusque sous l’ombre des Big Horn Mountains c’est l’humanité et la solidarité. C’est un des effets de la nature directe et toute puissante, sous son joug, les humains se rapprochent et s’entraident, ou meurent seuls. Parce que la nature là-bas c’est quelque chose. Et l’auteur ne peut pas résister au plaisir de planter son récit en plein hiver, et les hivers dans le Wyoming c’est quelque chose qui tient de l’inatteignable et du magique. Du féroce aussi. Les tempêtes de neige déferlent sur le comté comme le ressac sur une plage trop isolée, les congères sont comme des vagues figées par le froid, la neige semble ne jamais devoir cesser de tomber, les montagnes n’en finissent pas d’être sublimes et partout, cet air sans limites, cet horizon qui épouse le ciel et la terre, entre les nuages obèses et les sommets aiguisés comme des crocs d’ours débonnaire.

Alors oui, le décor est bien plus que cela, il est un personnage, mais un personnage qui ne ramène jamais sa fraise, qui se contente d’être là, posé, à compter les heures et les années, qui n’intrigue pas avec les autres personnages humains, mais qui exerce quand même son influence par sa simple présence, son grand pouvoir immobile sous la baguette des saisons. La colère d’un homme n’est pas la même sous le blizzard et devant les arêtes colossales de montagnes millénaires.

Dès les premières lignes, j’ai retrouvé les sensations que j’avais eues lors de la lecture de Little bird, cet univers qui tient sacrément bien la route, même verglacée. Il y a dans l’écriture de Craig Johnson cet allant, cette générosité palpable, qui nous transporte et nous soulève, dans une joie qui déborde parfois. La narration à la première personne du shérif Walter Longmire est un régal, parsemée de traits d’humour quasi permanents, de joutes verbales entres les protagonistes du département de police ou avec Henry « l’ours », et en particulier entre le shérif et son adjointe, Vic, un volcan sensuel qui agît comme un révélateur de pas mal de pensées de Walt. Entre eux c’est «je t’aime moi non plus», et leur art de l’esquive n’a d’égal que celui de la répartie caustique.

Le sens de l’auto-dérision du shérif est un des atouts de cette histoire et je le pressens, de cette série en cours. C’est une délectation au fil des pages. Mais là où cela devient très subtil c’est qu’au travers de l’humour maîtrisé, l’auteur fait passer des messages sur l’histoire de ce pays, son histoire sanglante, comme page 189 : C’est une tradition de l’Ouest qui existe depuis toujours : en cas de doute, accusez l’Indien.

Mais il y a aussi cette capacité à construire des scènes cinématographiques hilarantes, page 353 : L’endroit était bondé. Tout le monde se figea quand ils virent entrer un shérif armé, deux adjoints, un Indien et un ouvrier ; ils durent nous prendre pour les Village People. 

Cela dit, n’allez pas croire que ce roman policier est burlesque, non. Il explore les méandres sombres et inquiétants de l’âme humaine, il nous fait côtoyer de bien tristes sires et des individus qui ne valent pas la corde pour les pendre. Grâce à la plume de Craig Johnson, on sait tout des velléités des méchants, de leurs turpitudes et de leurs misérables motivations, et pour contrer tout cela, il faut bien toute la bonne volonté des gens de bien, qui se serrent les coudes pour tenir debout ce coin de pays perdu qui réclame sa part de beauté et d’honnêteté. Parce que finalement, tout est là. L’auteur célèbre les gens bien, j’aurais même pu dire les gens bons (parce qu’il y a dans cette histoire des ressortissants basques). Même s’il met à jour le côté obscur du pays, avec ses plaies béantes qui refusent de coaguler malgré les années et les décennies, l’auteur braque le projecteur sur ces liens indéfectibles que l’on retrouve peut-être plus qu’ailleurs là où la vie est dure, la où la nature vous en met plein la gueule.

Le plus fort, le grand tour de main, c’est de faire apparaître le destin tragique des nations indiennes en filigrane, et en creux, le télescopage d’une civilisation basée sur la relation au réel (la nature, le vivant et l’immatériel, le spirituel) avec celle qui voue un culte aveugle au dieu argent. Il en résulte que la plupart des indiens des romans de Craig Johnson sont des déclassés.

Craig Johnson manie la plume comme Walt Longmire son calibre, avec précision et talent, comme à la page 206 : …j’admirai le vent incessant du Wyoming qui balayait les crêtes des congères comme une rafale qui étête les vagues de l’océan.

Ou page 313 : Il nous regarda tous les deux, ses yeux noirs étincelants comme les dos de truites affleurant dans les eaux sombres.

Avec ce deuxième opus des aventures du shérif Longmire, Craig Johnson construit et façonne un héros inconnu de l’Amérique, de ceux qui soutiennent les murs porteurs de la société, un éclaireur des lieux obscurs, un personnage faillible d’une considérable humanité, un géant généreux au cœur d’argile et à l’humour ample et dévastateur.

Le Wyoming au ciel si bleu vous attend, et si vous croisez un shérif immense et un peu empâté flanqué d’une adjointe bien roulée aux yeux vieil or, vous saurez que vous êtes arrivés.

Seb.

 

Père et fils, Larry Brown (Gallmeister), par Seb

 

Traduit de l’américain par Pierre Ferragut.

« Conduisant sa vieille voiture à toute allure sur le bitume rapiécé, il passa devant des clôtures  rouillées, une grange qui s’effondrait, des vaches noires sur de l’herbe verte. Puis il s’enfonça dans  les bois qui commençaient là, dans une vaste  crypte d’arbres et de vignes grimpantes, dans le  tunnel creusé par ses phares. Il tendit le bras à  l’extérieur et salua dans le vide.

– Adios, enculé de mes deux, dit-il. »

 

Ce livre, Père et fils, c’est un libraire qui me l’a offert. Un cadeau précieux,  doublement. Un, pour le cadeau qu’il représente ; deux, car il est la preuve  que des libraires existent encore, je veux dire des vrais, des qui lisent des  livres et qui les conseillent à des lecteurs.

Je connaissais Larry Brown de nom, de réputation. Et quelle réputation !  Des pointures françaises m’en avaient parlé, donc j’étais impatient de le lire j’attendais juste qu’il m’appelle. Il y a peu, le murmure de sa voix s’est fait  entendre des tréfonds de ma bibliothèque, il a parlé à mon cœur avec des  mots simples, des mots vrais. Il a agité des monstres à face humaine et des  sentiments exacerbés au bout de ses fils invisibles. Il a joué cette fameuse  petite musique que l’on recherche tous à travers les lignes noires, ces graffitis assemblés avec espoir et créativité, ces hiéroglyphes hétéroclites qui main  dans la main, nous disent des choses puissantes. Parce que ce livre est  puissant, si puissant que, au moment où j’écris ces lignes, je n’ai peut-être pas appréhendé toute la profondeur du récit, toute la complexité des  personnages. Peut-être devraise attendre un peu, laisser toute cette matière fluctuante me pénétrer plus en profondeur, là où des choses intangibles se jouent malgré nous. Mais j’ai peur d’oublier cette autre chose si importante, l’émotion.

L’histoire. Quelque part dans le sud étouffant de l’Amérique séculaire. Glen vient de sortir de prison, trois ans pour avoir renversé et tué un gamin avec sa voiture, imbibé jusqu’aux paupières. Trois années interminables, juste  égrenées par les lettres de son amoureuse, Jewel. Jewel qui avait promis de  l’attendre, Jewel si belle, mais Jewel avec un gamin, David, le fils de Glen. Le premier point d’achoppement. Glen retrouve son coin de paradis aux  allures d’enfer, il n’est jamais allé ailleurs de toute sa vie. Il revoit son frère Puppy, son père Virgil, et d’autres personnes avec lesquelles il a des contentieux, ou pense avoir des contentieux, comme Ed, le vieux Barlow, ou bien  encore Bobby, le shérif. Le problème c’est que ces trois années à Parchman n’ont servi à rien, Glen n’a rien appris. Il revient avec beaucoup de colère et de hargne dans son cœur, une substance qui le brûle et qu’il se doit d’expul ser avant de se consumer.  Une sale histoire va s’écrire dans la poussière du sud.

 

Larry Brown vous prend à la gorge dès l’entame, et jamais, jusqu’à la fin, il ne desserrera son étreinte. Dès le début, dans ce trajet qui ramène Glen chez lui, dans cette petite ville écrasée de chaleur, où les non-dits et les rumeurs filent et prolifèrent en abondance, on comprend que le  passé pèse ici bien plus lourd que tous les livres du monde. Dans cette route du retour, avec Puppy au volant et Glen à côté de lui (et nous assis à l’arrière de la voiture), on décrypte des aspérités, des cicatrices aux visages de plaies béantes et suppurantes, des histoires pas réglées, des suspicions à chaque  coin de rue, des revanches non prises et qui réclament leur dû en hurlant  leurs silences dans la nuit profonde.

L’auteur nous plonge sans aucune aménité dans l’Amérique des déclassés,  celle qui rame au quotidien, celle qui tire le diable par la queue et se permet de jouer avec lui,parce qu’elle n’a pas grandchose à perdre, et que de toute  façon, la défaite est son quotidien. L’Amérique d’en bas, aurait dit un ancien premier ministre bossu de chez nous, ancien marchand de café et inventeur de formules de prisunic. Dans les miasmes de ce pays  qui traîne le cauchemar du rêve américain comme un boulet, nous  apprenons à connaître Virgil, le père de Glen. Un mec intéressant et  attachant ce Virgil. Pas tout à fait nickel, mais qui peut s’énorgueillir de  l’être ? Bobby le shérif, débordé et très empathique, se retrouve avec une  sale affaire sur les bras alors que le retour de Glen complexifie son job et sa  vie. Glen, véritable bombe à retardement qui semble se foutre de tout ce qui tourne autour de lui, sauf de Jewel. Glen est un personnage sublime d’un  point de vue romanesque, un gros bidon de nitroglycérine, un écorché vif  qui continue à se scarifier au soleil du sud. Un nageur en eaux troubles qui  lutte pour ne pas être entraîné au fond par ce passé tellement noir, plus sombre que l’eau du bayou elle-même. Glen est un volcan qui a sommeillé durant trois années, et qui ne  semble pas avoir le choix, cracher ses nuées ardentes qui jaillissent de son  cœur ouvert en deux, ou mourir d’implosion, étouffé par ces mêmes  cendres brûlantes.

Et tout autour, le sud, son rythme languide, son climat pesant, qui opprime à sa manière les gens de peu, les besogneux journaliers, toute la périphérie  de Glen, l’âme du pays en haillons posé là, crépitant sous le feu du soleil,  absorbant les averses orageuses, subissant les saisons et les années avec la  résignation de la roche, mais sans la protection de sa peau dure de granite.

Glen, Jewel, Bobby, Virgil, un carré dont la somme des côtés promet un  résultat explosif, corrosif, très instable. Une géométrie aléatoire parasitée  par les actes anciens, les mauvaises actions des uns et des autres, leurs re-noncements aussi, leurs évitements, les coups du sort en embuscade, et au  final, au bout de la ligne droite ébouriffée de poussière, la colossale facture à payer.

Au-delà du travail chirurgical réalisé sur les personnages, se trouve l’écriture  puissante et débordante d’images de Larry Brown. Comme cette phrase  page 133, qui n’a l’air de rien, mais qui fait apparaître une image très nette,  la bonne image, et c’est si compliqué à réussir : Le soleil avait un peu baissé  dans le ciel et les chênes laissaient filtrer quelques rayons, quelques minuscules  tâches de lumière qui clignotaient quand les rameaux bougeaient sous la brise.

Une sacrée phrase qui parvient à faire apparaître en chacun de nous « la  fameuse image », on y est, on voit les rais de lumière nous faire de l’œil par intermittence.

Dans ce roman noir d’une rare puissance, on se dit que les dés son quasi-ment jetés quand les destins se coltinent autant de difficultés, quand le  passé se transforme en tumeur incurable, que se voir tel que l’on est à la  grande lumière est un effort surhumain alors que s’enfoncer dans la tourbe est si facile.

Ce roman est un grand livre sur les caractères profonds, sur les vieilles  rancœurs qui pourrissent tout, sur les erreurs vitrifiées dans les couloirs du temps, sur les haines recuites et la capacité de l’homme à pardonner,  ou pas. Parce que le pardon réclame bien plus de volonté et de grandeur  que la vengeance.

 

Seb