Tout Maigret volume 1, Simenon (Omnibus) , par Seb

Préface de Pierre Assouline

Je serais bref. Bref parce que je vais vous parler de Maigret, et donc de Simenon. Un romancier qui allait droit au but, avec peu de détours et qui écrivait comme disent certains, à l’os. Je ne trouve pas que ce soit le bon terme, « à l’os » cela ne veut rien dire. Ou plutôt si, ça veut dire qu’il n’y a rien à bouffer !

Non, pour Simenon l’expression qui convient, me semble-t-il, c’est « sans gras ». Parce que de la barbaque il y en a, à commencer par la carcasse de Maigret.

Les éditions Omnibus ont eu la belle et grande idée de réunir dans une série de 10 volumes, tout Maigret. 75 romans et 28 nouvelles, rendez-vous compte !  Et cerise sur le gâteau, à chaque volume, une couverture sublime signée Loustal qui restitue à la perfection l’atmosphère de l’époque, on s’y croirait. Ces lampadaires à chapeau, cette lumière jaune qui tombe en pluie sur la rue, ces voitures aux formes arrondies, au ailes plantureuses et à la surface vitrée réduite, ce ronronnement particulier des moteurs. Ces fenêtres transpercées par les ampoules à filament qui répandent leur halo jaune jusqu’au-dehors.

Ce premier volume abrite huit histoires, dont Pietr-Le-Letton, la première où apparaît Maigret et ensuite Le charretier de « La Providence », premier roman publié par les éditions Fayard. Suivent dans l’ordre, Monsieur Gallet, décédé, Le pendu de Saint-Pholien, La tête d’un homme, Le chien jaune, La nuit du carrefour, Un crime en Hollande.

Plus de mille pages, une visite par le menu de la France de l’époque, une version écrite des photos de Raymond Depardon et Robert Doisneau. Mille pages pour dire la France des périphéries, la France des campagnes, pour raconter son histoire au travers de personnages simples mais qui agissent selon des secrets compliqués. Une pléthore de personnages et une personne, Maigret. Car le célèbre commissaire a dépassé le statut de personnage, il est devenu une personne à part entière, un individu à la silhouette lourde que l’on s’attend à découvrir en ouvrant la porte de chez soi.

Je ne vais pas vous amorcer chacune des huit histoires que contient ce premier volume. Je vais simplement vous dire à quel point c’est émouvant de traverser cette France-là, un pays que je n’ai pas connu, un pays qui n’a pas encore été Sali par la botte nazie, un pays de semailles et de fenaisons, de routes tortueuses qui lézardent et qui musardent. Un pays qui tranche encore des têtes avec une machine effroyable. Un pays qui va à un autre rythme, plus humain que le nôtre, qui progresse avec les voitures dénuées de ceintures et d’airbags, de direction assistée et même d’autoradio. Un pays avec ses péniches qui sillonnent des canaux, à la vitesse d’escargots de contrebande, qui se cognent au chapelet d’écluses éparpillées comme des incantations à freiner, ralentir pour découvrir le vrai, la moelle, la substance d’une nation et sa nature omniprésente.

Il y a quelque chose qui prend aux tripes quand on songe que presque en même temps, à l’unisson, trois géants du roman policier et du hard-boiled s’escrimaient sur leurs bécanes d’acier à taper et retranscrire leur époque. En Europe Simenon, outre atlantique Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Depuis, le polar, le roman noir, appelez ça comme vous voulez, a conquis le monde. Et au départ, presque, il y a eu ces auteurs-là.

Vous avez remarqué comme Maigret et Simenon sont intimement liés ? Au point qu’on ne prononce pas leurs prénoms, certains les ont même oubliés. L’un ne va pas sans l’autre, l’un est l’ombre de l’autre, l’autre est dans l’ombre de l’un. Il faut avoir beaucoup à dire et beaucoup à donner pour tisser ce tissu-là, précieux, ouvragé à un point que vous n’imaginez pas. Point par point, le pays se dessine, les personnages émergent, dans les brumes, sous les rideaux de pluie, parfois au milieu d’un endroit croulant sous le soleil. Mais toujours avec ce rythme parfait, aux antipodes des thrillers qui sont en permanence en excès de vitesse, qui vous empêche d’admirer le paysage, parce que le voyage sans le paysage, qu’est-ce donc ?

Avec Maigret, avec Simenon, vous allez pouvoir scruter l’horizon, passer la tête dans une fenêtre et humer l’odeur de la paille. Vous allez vraiment voir les visages, jusqu’aux rides profondes, attraper l’éclat furtif des yeux des coupables et des innocents, et si vous avez de la chance, sentir l’air du temps.

Une histoire de Georges Simenon, c’est observer avec une grande attention la photographie d’une époque. Ça mériterait d’être analysé par des sociologues. Les mœurs, les habitudes, le fonctionnement des familles et des institutions. C’est découvrir les appellations oubliées, comme brigade mobile, agent de ville ou de quartier, de rue, c’est découvrir l’existence du bélinographe qui sert à transmettre des empreintes palmaires, l’ancêtre d’internet et du minitel. C’est apprendre ce qu’est le Polcod, ce système de communication crypté qui est utilisé par les polices du monde. C’est se figurer l’apparence précise d’un suspect par le truchement de son signalement parlé.

Simenon nous dit le monde et la France grâce à son guide Jules Maigret. Il nous montre un monde qui change, car le monde a toujours évolué, sans cesse, sans pause. En lisant Pietr-Le-Letton, j’ai été sidéré de constater à quel point, dès cette première histoire, le commissaire Maigret est abouti. Il est déjà là tout entier, massif, épais, taiseux, avec sa pipe et ses gestes antédiluviens. La légende est déjà présente dès les premières lignes, tout est déjà en place. Sa façon d’observer, de recouper, d’écouter son intuition. Maigret c’est le grand-père d’Adamsberg en moins perché.

Mais outre la présence méticuleuse entre les pages d’un pays qui n’existe plus, avalé par les décennies et le progrès, il y a une écriture d’une rare efficacité. Tenez, regardez ce passage, dans lequel Maigret arrive sur une scène de crime dans une gare parisienne : On le regarda avec un évident soulagement. Il poussait sa masse placide au milieu du groupe agité et, du coup, les autres n’étaient plus que des satellites.  

La plume de Simenon c’est cela. Des images qui surgissent avec poésie, une puissance « placide » mais d’une redoutable efficience. Avec son talent il nous décrit les travers de l’humain, la jalousie, la peur, la cupidité, la colère, la convoitise, liste non exhaustive. Et dans ces récits il faut bien chercher la rédemption car, lorsqu’elle se réalise, c’est toujours dans la douleur.

Pierre Assouline, qui a écrit la préface et qui est plus que légitime pour le faire, la termine en disant :  On devrait ceindre son œuvre d’un bandeau intitulé « la condition humaine », et tant pis si c’est déjà pris.

À noter la passionnante postface de Michel Carly qui vous en apprendra beaucoup sur Simenon et Maigret, Jules et Georges.

Seb.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
11 − 3 =