Un feu d’origine inconnue, Daniel Woodrell (Autrement), par Yann

C’est par le biais de la BD que l’on a découvert l’oeuvre de Daniel Woodrell, grâce à l’extraordinaire adaptation que Romain Renard avait réalisée du non moins splendide Hiver de glace (Rivages / Thriller) au sein de la regrettée collection Rivages Casterman, qui donna naissance à quelques chefs d’oeuvre … Suivirent, au fil de nos lectures, un roman poignant (La mort du petit coeur) et un recueil de nouvelles, Manuel du hors la loi, pétri de noirceur et d’humanité, tous deux chez Rivages également.

Déjà publié en 2014, Un feu d’origine inconnue est remis en avant par les éditions Autrement et l’on ne pourra que s’en réjouir tant Daniel Woodrell parvient, une nouvelle fois, à saisir son lecteur pour le plonger dans un récit d’autant plus puissant qu’il est inspiré d’un drame auquel furent mêlés des membres de sa famille.

« Missouri 1929. Un soir d’été, les habitants de West Table se rendent joyeux au bal du village. Mais cette nuit-là, la salle prend feu avant d’exploser, laissant de nombreux morts et beaucoup de questions. » (Quatrième de couverture).

A partir d’un moment central (le soir du drame) et d’un personnage (Alma), Daniel Woodrell tisse avec maestria un fil narratif qui navigue entre les personnages et les époques sans jamais perdre un instant son lecteur. On suivra ainsi la vie de la famille Dunahew sur plusieurs générations (Alma, son mari et ses enfants, sa soeur, la sensuelle Ruby, leurs parents), on pénètrera dans l’intimité de Mr. et Mrs Glencross, on découvrira l’ancienne identité de Freddy Poltz, le mécanicien local et bien d’autres personnages seront ainsi mis en lumière à tour de rôle, plus ou moins longuement, apportant chacun(e) une épaisseur supplémentaire à la tragédie à venir.

C’est une petite ville tout entière qui est ici auscultée, observée avec une attention et une humanité qui donnent toute sa force à ce récit dont la brièveté (213 pages) confirme le talent de Woodrell, qui n’éprouve pas le besoin de s’étaler sur plusieurs volumes et parvient à donner à ces quelques pages un souffle qui manque parfois cruellement à d’autres. C’est également le tableau saisissant de la population d’une petite ville du Missouri, tableau si précis qu’on pourrait le reproduire à grande échelle et l’appliquer à une bonne partie des Etats-Unis. Daniel Woodrell sait de quoi l’homme est capable, dans le bien comme dans le mal et il met à jour sans états d’âme l’envers du décor, les secrets que chacun(e) possède et tente de garder terrés. Il décrit également avec justesse et sans fard les rapports de force entre blancs et noirs ou entre classes sociales et c’est ici qu’il se montre le plus incisif et réaliste. L’entresoi permet aux membres éminents de cette petite société de bénéficier d’une impunité quasi totale, d’autant plus révoltante que la population noire et pauvre n’a la plupart du temps que ses yeux pour pleurer.

« Il était incapable de se reposer ou de rester à ne rien faire et devait demeurer ainsi toutes sa vie – le repos était dangereux pour les pauvres, il le savait, et quand ils étaient oisifs, les démunis étaient envahis d’idées d’indignité prédéterminée qui grandissaient en eux, les détruisant de l’intérieur. »

Aussi puissant que bref, politique et social autant qu’historique,Un feu d’origine inconnue confirme si besoin était qu’on a ici affaire à un grand auteur et l’on ne pourra qu’exhorter à se pencher sur son oeuvre (dont les autres titres sont tous parus chez Rivages). Et l’on remerciera les éditions Autrement pour cette réédition bienvenue.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte.

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