Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, (éditions Verticales) par Yann

Réparer les vivants est paru en 2014 et on n’est encore pas complètement remis du choc provoqué par cette lecture. Multi-récompensé, l’ouvrage bénéficia à l’époque d’une unanimité assourdissante, de celles dont on préfère habituellement se tenir à l’écart, par méfiance ou par esprit de contradiction. Mais il aurait fallu une mauvaise foi assez solide pour ne pas s’enthousiasmer devant le souffle et la tension de ces presque 300 pages qui balayaient tout sur leur passage.

Depuis sont parus des titres aussi différents que A ce stade de la nuit (Verticales 2015), novella autour du drame des migrants en Méditerranée,  ou Un chemin de tables (Seuil 2016), qui s’attache aux pas d’un jeune chef parisien en vogue. Maylis de Kerangal évite la redite, le confort et semble fonctionner à l’instinct, à la passion, ce qui lui réussit et donne naissance à des textes forts, quel qu’en soit le sujet.

Un monde à portée de main, paru mi-août chez Verticales, ne déroge pas à la règle et constitue cette fois une plongée dans le monde de la peinture, et plus précisément du trompe-l’oeil, à travers le parcours de Paula et de ses amis Jonas et Kate.

Après une période post-bac plutôt hésitante entre droit et beaux arts, Paula, sur un énième coup de tête, s’inscrit au prestigieux Institut de peinture décorative de Bruxelles. Elle y apprendra pendant six mois les différentes techniques de trompe-l’oeil pouvant servir à l’élaboration d’un décor, que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans tout autre cadre. C’est là également qu’elle fera la connaissance de Kate et Jonas.

Ce qui saisit ici au premier abord, comme dans ses romans précédents, c’est l’ampleur et le rythme des phrases. La langue de Maylis de Kerangal est riche et vivante, bouillonnante et c’est un plaisir chaque fois renouvelé que de s’y laisser prendre. Ce qui pourrait être lourd chez d’autres est ici fluide et suffisamment travaillé pour sembler naturel. Et c’est en somme la même chose que vont devoir apprendre Paula et ses amis, à savoir donner à l’artificiel les apparences du réel, dissimuler le travail, faire disparaître tout le processus de création pour ne garder que l’oeuvre finale, parée des  atours de la réalité.

Ainsi, au fil des chantiers qui lui sont proposés après l’obtention de son diplôme, Paula restituera un ciel dans une chambre d’enfant, un tombeau égyptien pour une exposition, elle travaillera pour un hôtel puis des particuliers, avant que ne se présente l’opportunité de travailler pour le cinéma. Dans ce royaume de l’illusion, la jeune femme fera ses preuves avant de continuer sa route. De rencontres en expériences, on assiste ainsi à la naissance d’une passion, de celles sans lesquelles la vie perd un peu de son sens et de sa beauté. Et rien d’étonnant, finalement, à ce que la jeune femme arrive sur le chantier de Lascaux IV,  » le fac-similé ultime », ainsi que le lui présente Jonas. Dans ce lieu où l’on situe la naissance de l’art, c’est à une incroyable aventure que va participer Paula, comme l’aboutissement logique de son parcours.

Maylis de Kerangal livre une nouvelle fois un texte magnifique et profond, ne s’épargnant aucune digression sans pour autant jamais perdre de vue son récit et ses personnages. Un monde à portée de main est une belle réflexion sur l’art et la beauté, sur l’illusion également, bien sûr, en même temps qu’une plongée dans l’histoire, qui finit toujours par nous rattraper, comme en témoignent ces quelques lignes autour des attentats dans les locaux de Charlie Hebdo. L’émotion est là, portée par une plume vive et sensuelle, on s’y laissera prendre une nouvelle fois.

Yann.

 

 

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