Une douce lueur de malveillance, Dan Chaon, Albin Michel, traduit par Hélène Fournier

Russell Tillman sort de prison après presque trente ans derrière les barreaux. Accusé du meurtre de ses parents adoptifs ainsi que de son oncle et sa tante, il vient d’être innocenté par des tests ADN. Dustin, son frère adoptif, devenu psychologue, apprend la nouvelle avec appréhension car c’est sur son témoignage que Rusty avait été condamné. Veuf depuis peu, il a du mal à se remettre de la mort de sa femme Jill et redoute de devoir affronter Rusty. Il va donc s’engager avec un de ses patients, ancien policier, dans une enquête sur la disparition de plusieurs étudiants retrouvés noyés, oubliant peu à peu les limites normalement imposées par son métier de thérapeute.

Troisième roman de Dan Chaon à paraître en français, excellemment traduit par Hélène Fournier, Une douce lueur de malveillance intrigue, bouscule et dérange dès les premières pages. Au gré de chapitres assez courts, sur une construction habile et nerveuse, Dan Chaon, après avoir narré le drame initial à travers les yeux d’un des protagonistes, s’attache ensuite à semer le doute dans l’esprit du lecteur comme dans celui de ses personnages.

 » (…) j’ai réalisé pour la première fois que ce sourire n’était pas humain. c’était de l’homochromie. Du camouflage par mimétisme. Il souriait aussi bien au téléviseur, à son fils ou à une plante d’intérieur, mais ce qu’il avait réellement au fond de lui restait tapi et regardait furtivement à l’extérieur. »

En alternant les époques et les narrateurs, il parvient à troubler la scène initiale ainsi que les souvenirs qu’en ont Dustin ou Kate et Wave, ses cousines, présentes lors du drame.

 » (…) elle pressentait que, dans leur ensemble, ces histoires ne tenaient pas debout si on y regardait de plus près – qu’en fait, nous nous contentions de jeter un coup d’oeil à notre vie par un trou de serrure, et qu’une bonne partie de la vérité, que la réalité de notre vécu, nous était cachée. Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves ».

Si l’on ajoute à ce cruel constat les manipulations mentales subies dans son enfance par Dustin de la part de Rusty ou de ses cousines, il devient difficile de considérer son point de vue comme fiable. Au moment de la libération de Rusty, le thérapeute commence à  à perdre pied suite au décès de sa femme même s’il refuse de le reconnaître. L’enquête dans laquelle il se lance avec le mystérieux Aqil, patient qui deviendra ce qui s’approche le plus d’un ami pour Dustin, lui fournit une occasion supplémentaire de nier ce que son cerveau et sa mémoire tentent de lui faire comprendre.

Alternant les points de vue tout en gardant une maîtrise totale de son récit, Dan Chaon donne également la parole à Aaron, un des deux fils de Dustin. Contacté par Rusty à sa sortie de prison, le jeune homme traverse lui aussi une période difficile. Il se défonce avec à peu près tout ce qui peut lui tomber sous la main et multiplie les expériences « limites » au gré de ses rencontres. Il ignorait l’histoire familiale jusqu’à ce que Rusty lui en parle et le regard qu’il porte sur son père apporte un éclairage nouveau tout en contribuant à brouiller l’image de Dustin.

Sous de faux airs de thriller, Une douce lueur de malveillance est avant tout un grand roman sur la manipulation, la mémoire et le doute. Le mot « certitude » n’a pas sa place ici. C’est également le tableau d’une famille au sein de laquelle personne n’a été épargné, chacun(e) essayant de s’en sortir à sa manière. Le vernis des fêtes familiales décrites en début de roman saute assez vite pour laisser apparaître une réalité plus glauque et l’on sent la tentation de Dan Chaon d’élargir ce constat à l’ensemble de la société américaine, ses personnages n’étant finalement que les symptômes d’une société malade, qui hésite entre schizophrénie et paranoïa. Quand on ne peut plus s’appuyer sur nos souvenirs ni faire confiance à qui que ce soit autour de nous, que reste-t-il ? Roman hypnotique et déstabilisant, Une douce lueur de malveillance ne cède rien à la facilité et mènera le lecteur par le bout du nez sans jamais renoncer à cette volonté de provoquer l’inconfort. Ne serait-ce que pour cette raison, on se fera un devoir de remercier l’auteur car il n’est pas désagréable, loin s’en faut, d’être bousculé de temps à autre.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même (…), l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

On est là au coeur du propos.

Yann.

 

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